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Charles-Eugène WEISS

(1922 - 1944)

Une véritable révélation, émouvante et passionnante, comparable à celle d’une Etty Hillesum, que celle de ce jeune pasteur, Charles Eugène Weiss, mort à 21 ans en Russie, en avril 1944, sous l’uniforme de l’armée du régime nazi.

Une figure rayonnante et belle, une forte et profonde spiritualité, une écriture simple et dense. Mais aussi une situation historique posant une terrible cas de conscience : celle des « Malgré nous », de ces jeunes alsaciens appelés à se battre sous l’uniforme de l’armée ennemie et, qui plus est, d’un régime totalitaire et barbare. Situation pour Charles Eugène Weiss d’autant plus déchirante qu’il est ardent patriote et tout jeune pasteur.

Charles-Eugène Weiss est né à Colmar le 26 août 1922. Son père et sa mère sont tous deux enfants de pasteurs. Il est élevé avec sa demi-sœur Marlise, de neuf ans plus âgée que lui. Lorsqu’en 1934 elle se marie avec le pasteur Sorg, le jeune garçon trouvera en son beau-frère un ami et un modèle.

Poussé par une vocation intérieure il opte pour des études de théologie. Il prononce son premier sermon le dimanche de Pâques 1943. Le 22 mai il est enrôlé de force dans l’armée allemande. Après une formation à Ostrov, il est envoyé au front.

Fin janvier 1944 il est en permission à Colmar et prêche en l’église Saint-Matthieu de Colmar. Reparti pour le front dans la région de Pskov, il est atteint d’une balle à la tête dans la nuit du 12 avril 1944.

Son corps repose à Juchnewa, à douze kilomètres de Pskov.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Malgré la nuit et le brouillard

REVUE DE PRESSE

Le fait de la foi et de la liberté
Ralliement (04/01/2006), par Jean-Paul Sorg

 Né en 1922, Charles-Eugène Weiss était un de ces milliers d’Alsaciens (au total 160 000 Alsaciens et Lorrains) incorporés de force, dont un tiers ne reviendra plus. Il fait partie de ce tiers, atteint d’une balle à la tête le 12 avril 1944. Il n’avait pas 22 ans. Il serait devenu pasteur dans une paroisse en Alsace, comme ses deux grands-pères l’avaient été, ainsi que son beau-frère, Paul Sorg. Il avait entrepris ses études de théologie en allemand, à Erlangen et à Tübingen.
 Sa vocation était certaine, fondée sur une foi qui paraît toute naturelle, comme une donnée de sa personnalité, comprise d’ailleurs par lui-même comme un don, et qui, à peine éclose pourtant, va s’avérer à toute épreuve, à l’épreuve d’une guerre totalement insensée, du côté où il se trouve, et injustement subie. Il ne se plaint pas, ne proteste jamais contre son sort, qu’il remet à la volonté de Dieu.
 Il n’a pas connu, semble-t-il, la tentation de déserter et de se livrer aux Russes, comme tant d’autres, dont la plupart ont alors échoué, pour y rester longtemps, certains pour y mourir, au camp de Tambov. En réalité, nous n’en savons rien, n’ayant pour témoignage que ces lettres que les bureaux ouvraient sans vergogne et dans lesquelles il ne pouvait donc rien livrer de ses sentiments politiques.
 Ce qu’il dit et qu’il aurait probablement dit de toute façon, même sans aucune censure, c’est sa foi entière, revigorée par ses malheurs mêmes, par la douleur, par la croix qu’il porte. Difficile pour un croyant moyen, non éprouvé, de comprendre une certitude aussi inébranlable. « Je n’admets plus qu’on me dise qu’il n’existe ni Dieu ni éternité, que ce sont là des illusions et des chimères. Non, ce sont pour moi des certitudes vécues. » Mais honnêtement, force est d’admettre le fait d’une telle foi, comme plus faiblement les incroyants doivent bien admettre le fait religieux, et non seulement tolérer son enseignement, mais le souhaiter.
 La certitude n’empêche pas la réflexion, l’accompagnement intellectuel de ce que l’on croit. Pas de spéculations oiseuses et sophistiquées, mais l’analyse de ce que l’on vit, la bienfaisante lumière de la pensée. Ainsi est-il amené un jour, dans un campement en Russie, on ne saisit pas bien les circonstances, à traiter par écrit de la foi comme « expérience et décision ». (...)
 L’état du monde, surtout quand la guerre fait rage, servira toujours d’argument contre l’existence de Dieu. Objection dirimante, pour beaucoup, à une théologie chrétienne qui affirme obstinément que Dieu est amour. Le jeune Weiss répond que la souffrance vient de ce « nous sommes dans l’atelier de Dieu ». Formule vertigineuse, peut-être insondable. Elle signifierait que Dieu est au travail en nous, à travers l’humanité, à travers toute sa création ? Que comme dans tout travail en cours il y a des accomplissements, mais aussi de nombreux, d’innombrables déchets ? Pour atteindre son but, des formes parfaites, l’artisan torture la matière. « Les moments les plus durs peuvent faire de nous des enfants de Dieu. Celui qui accepte l’épreuve peut être transformé. C’est ainsi que Jésus a accepté son chemin de souffrance. Dieu l’a "élevé à la perfection par la souffrance" (Hébreux 2, 10) et c’est ainsi qu’il doit en être de nous. » (...)
 Par son courage et son calme, Charles-Eugène a été, au milieu de ses compagnons d’infortune, un consolateur, un soutien, un motif d’espérance. Sans en avoir le titre et bien que tout jeune, il a joué le rôle bienfaisant d’un aumônier militaire. Dans l’une ou l’autre situation, il lui a fallu déplorer l’inconduite de certains soldats, « pervertis et haineux », la déraison de certains chefs, mais dans l’ensemble, au quotidien, il a rencontré des « hommes convenables et raisonnables », ayant des sentiments religieux et ne voulant rien savoir des « principes nouveaux » (entendez le fascisme).
 Pour surmonter les pires épreuves, il suit une méthode assez simple : il pense chaque fois que ça aurait pu être pire, il s’estime heureux d’avoir tenu le coup, il a eu de la chance finalement et au lieu de se lamenter il dit sa reconnaissance, il s’applique à la gratitude. « Nous avons toujours des sujets de reconnaissance, aussi maintenant. » Tant de sagesse, de la part d’un garçon de 21 ans, émouvra jusqu’aux larmes le lecteur sensible. La sagesse n’attend donc pas le nombre des années !
 Là, dans des conditions extrêmes, oeuvre d’une série de démons, un chrétien se révèle à nous comme un homme libre, d’une pleine liberté intérieure qui « plane au-dessus de toutes les libertés, comme le ciel plane au-dessus de la terre », comme le royaume des cieux. Luther, n’est-ce pas, avait expérimenté et théorisé ainsi, avec cette image, « la liberté du chrétien ». Cet enseignement qui est au coeur du christianisme, Charles-Eugène Weiss l’a illustré – et payé – de sa vie. Il importe de le rappeler à une époque comme la nôtre qui sous prétexte de laïcité ne veut plus rien reconnaître au-dessus des lois de la République et se montre de moins en moins disposée à tolérer une objection de conscience ou de foi.
 Il est réconfortant aujourd’hui d’avoir ce livre, ce « carnet spirituel », présenté dans une belle collection. Sa valeur de témoignage, tant historique que religieux, avait été tout de suite soulignée et la mère de l’auteur, Mme Marthe Weiss, avait publié en 1946 deux minces volumes, l’un en allemand, Durch Nacht zum Licht, die Stimme eines Gefallenen, l’autre en français, dans une traduction qu’elle avait elle-même assurée. Exprimons le souhait que soixante ans plus tard le texte rencontre de nouveaux lecteurs, qu’il devienne comme il le mérite une référence, une source de citations, une nourriture spirituelle, qu’il entre dans la prédication et la mémoire des paroisses. Décidons-nous à être fidèles.

Dans l’atelier de Dieu
Almanach Sainte-Odile (01/01/2007), par Gérard Pfister

  Voici juste soixante ans ont paru à Colmar deux minces plaquettes : l’une en allemand, Durch Nacht zum Licht, die Stimme eines Gefallenen, réunissait des extraits des lettres, carnets et sermons de Charles-Eugène Weiss  ; l’autre en français, Clarté dans la nuit, la voix d’un jeune Alsacien tombé en Russie, en était la traduction par sa mère.
 Charles-Eugène Weiss est l’un des 160 000 Alsaciens et Lorrains qui furent incorporés de force dans l’armée du Reich nazi. Un tiers d’entre eux y trouvèrent la mort. Parmi eux ce Colmarien de 21 ans.
 Nombreux sont les témoignages qui nous ont décrit la vie des Malgré-nous. Celui-ci pourtant est unique et éclaire tous les autres : car, pour ce jeune pasteur, ces longs mois sur le front russe, de mai 1943 à avril 1944, ne sont pas seulement une terrible expérience humaine, mais une épreuve d’approfondissement spirituel. Comment combattre avec les assassins alors qu’on s’est engagé à vivre une parole d’Amour ? Comment comprendre le dessein divin quand partout la barbarie semble triompher ? Comment, appelé par Dieu, se résigner à un destin apparemment si inutile ?
 Charle-Eugène Weiss avait en lui le meilleur, il a vécu le pire. Sa foi n’a pas vacillé, mais s’est renforcée, purifiée, recentrée : « Nous connaissons le sens de notre souffrance parce que nous sommes dans l’atelier de Dieu. Les moments durs font de nous des enfants de Dieu. Celui qui accepte l’épreuve peut être transformé par Dieu. C’est ainsi que Jésus a accepté son chemin de souffrance. Dieu l’a ‘‘élevé à la perfection par la souffrance’’ et c’est ainsi qu’il doit en être de nous. »
 La méditation spirituelle de Charles-Eugène Weiss est profondément liée à l’itinéraire de sa courte vie. Il naît à Colmar le 26 août 1922. Son père est chef de service à la préfecture. Sa mère, veuve de guerre, a eu de son premier mariage une fille, Marlise, de neuf ans plus âgée que Charles-Eugène. Tous deux sont très proches et, lorsqu’elle épouse en 1934 le pasteur Paul Sorg, le jeune garçon trouve dans son beau-frère, de plus de vingt ans son aîné, un ami et un modèle. Après de bonnes études au lycée de Colmar, poussé par une vocation intérieure et marchant sur les traces de deux grands-pères pasteurs, il s’oriente vers des études de théologie. Le 25 avril 1943, dimanche de Pâques, il prononce son premier sermon à Kaysersberg. Moins d’un mois après, il est enrôlé de force et envoyé sur le front estonien. En janvier 1944, il rentre pour trois semaines de permission auprès des siens. Le 30 janvier, il prêche en l’église Saint-Matthieu de Colmar sur le verset de saint Matthieu : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu. » De retour au front, il est frappé d’une balle à la tête le 12 avril 1944. Son corps repose à Juchnewa, près de Pskov. 
  « Il est inutile de fouiller les beaux souvenirs dans le but de nous révolter contre le présent ; cette attitude ne produit que fatigue et découragement. Ce n’est pas que j’oublie le passé. Mais je m’applique à la gratitude. » La gratitude est au cœur de l’attitude spirituelle de Charles-Eugène Weiss. Dans les pires situations, garder cette distance intérieure qui permet de ne pas céder au désespoir. « Nous voulons nous montrer reconnaissants ; la reconnaissance ne doit pas cesser lorsque les dons reçus ne sont plus que des souvenirs. »
 
Le pire risque que nous font courir les situations de détresse est de nous amener à nous replier sur nous-mêmes. « ‘‘Profondeur de la tendresse divine.’’ Dieu veuille que nous en fassions l’expérience dans notre situation actuelle ; notre épreuve alors se transformera en bénédiction. Nous y trouverons un sujet de gratitude et nous aurons atteint la seule chose qui importe. » La gratitude n’est pas affaire de sentiment, mais de décision. C’est pourquoi il nous faut nous y « appliquer ». 
 La fidélité, la confiance sont un autre thème cher à Charles-Eugène Weiss. « Les bienfaits et les grâces de Dieu dans le passé sont une preuve de son amour – et la reconnaissance m’invite à me remettre matin et soir à nouveau entre ses mains paternelles qui savent si bien ce dont j’ai besoin. ‘‘Il reste fidèle, parce qu’Il l’a promis et qu’Il tient parole. ’’ » Comme Dieu nous a gardé sa fidélité en dépit de nos indignités, nous devons savoir lui rester fidèles aux moments difficiles.
 « C’est maintenant qu’il faut que nous apprenions la reconnaissance. Ce n’est pas si simple : il faut de la fidélité. » La gratitude n’a de sens que dans une relation de confiance toute filiale avec Dieu : « L’essentiel est de reconnaître en Dieu notre Père, et Dieu doit rester Père même lorsque nous sommes malheureux et tristes. » L’amour du Père ne peut nous mener qu’à ce qui est pour nous le meilleur.
 Un autre point fort de la spiritualité de Charles-Eugène Weiss est la liberté. « Quel sentiment libérateur de se dire : nous avons trouvé la clé pour ne plus être paralysés et effrayés par le manque de clarté, par le doute et par les questions incomprises. » Marc Lienhard le souligne justement : « Homme de prière, Charles-Eugène ne doute pas, attaché qu’il est de tout son être au Christ vivant, enraciné dans la réalité divine qui lui donne une étonnante liberté intérieure et qui l’arme pour soutenir ses compagnons, voire sa famille. »
 Sa liberté se fonde dans un contact intime, personnel, vivant avec Dieu : « Dieu parle à chacun de nous. Il veut en vérité combiner ce qui est personnel avec ce qui est éternel. » Charles Eugène Weiss reprend ce thème dans son admirable sermon de janvier 1944 « ‘‘Chercher premièrement le Royaume de Dieu’’, c’est tenir à Lui, espérer en Lui en face des soucis et des dangers. C’est prier : tâche réconfortante parce qu’on peut vider son cœur, et aussi don merveilleux : cet entretien personnel avec Dieu nous donne le calme et la paix. »
 Un message de gratitude, de confiance, de liberté. Pour Charles-Eugène Weiss, Dieu n’est pas quelque chose d’extérieur et de lointain, mais une expérience vivante : « Cette expérience de Dieu donne une certitude inébranlable pour la continuation du chemin. Je n’admets plus qu’on me dise qu’il n’existe ni Dieu ni éternité, que ce sont là des illusions et des chimères. Non, ce sont pour moi des certitudes vécues. »
 Dieu n’est pas quelque chose d’accessoire et d’encombrant, mais, face au mensonge ce qui éclaire, face à l’oppression ce qui libère, face à la mort ce qui réunit. « La foi est une chose sérieuse. Dieu est la vérité. La foi a vaincu la mort, nous relie au Christ ; elle reste éternellement, même après la mort, une communion personnelle. »
 
Comme Etty Hillesum, avec la même lucidité, le même courage, la même grâce juvénile, Charles-Eugène Weiss a affronté sans baisser les yeux l’horreur et l’absurdité. Ce qu’il a écrit est pour nous. « Le souci, quel qu’il soit, aimerait gouverner nos âmes. Les hommes doivent être ses esclaves. Mais c’est précisément à ceux qui sont ou risquent d’être les esclaves du souci que l’aide est offerte. C’est à eux que s’adresse la parole : ‘‘Cherchez premièrement le Royaume de Dieu !’’ »

PETITE ANTHOLOGIE

Malgré la nuit et le brouillard
(extraits)

 Lettre. Ostrov, Russie, 6 juin 1943.

 Il ne sert à rien de fouiller dans les beaux souvenirs afin de nous révolter contre le présent ; une telle attitude ne produit que fatigue et découragement.
 Ce n’est pas que j’oublie le passé. Mais je m’applique à la gratitude. Or ceci ne suffit pas pour puiser la force nécessaire. Mais parce que nous reconnaissons comme Père, Dieu nous donne chaque jour des forces.
 Il en est ainsi aujourd’hui. Nous sommes privés de grâces extérieures, mais la dernière, la plus importante nous reste : nous sommes enfants de Dieu aujourd’hui tout comme hier.
 Nous comprenons toujours mieux ce que veut dire « enfants de Dieu ». La prière me fait reconnaître qu’Il est le même Dieu ici et là-bas, le même Père partout, et jusque dans cette chambre de caserne. Toujours à nouveau, je puis me confier à sa bonté, matin et soir, hier, aujourd’hui comme demain.
 C’est pour cette raison que nous voulons envisager avec confiance la journée de demain avec ses charges et ses ombres, ainsi que tout l’avenir.
 Nous voulons avec humilité apporter au Maître nos doutes, notre faiblesse, notre fatigue, Lui demander humblement son appui et sa force, la délivrance de la misère.
 Et l’aide nous est promise. « Puisqu’il m’aime avec affection, dit le Seigneur, je le délivrerai ; je le mettrai en une haute retraite parce qu’il connaît mon nom. Il me demandera et je l’exaucerai. Je serai avec lui quand il sera dans la détresse » (Ps. 91, 14-15).

 Lettre. Ostrov, Russie, 11 juillet 1943.

 

 (...) Tu écris que tu ne trouves pas toujours les mots pour la prière. Dans ce cas il faut garder le silence devant Dieu. Nous ne devons pas croire que nous sommes toujours obligés de parler. Il y a des moments où nous devons écouter, où nous L’abordons simplement en hommes abandonnés. Nous devons alors nous rendre compte de notre faiblesse et de notre impuissance.
 Dans ces moments nous souhaitons de cœur d’être conduits. Mais ceci ne doit pas nous faire perdre la certitude que l’Esprit intervient avec des soupirs inexprimables et que Dieu aime et protège un cœur humble et meurtri. C’est là mon expérience.
 Notre foi est une épreuve d’obéissance ; il y a des moments où nous ressentons la paix de Dieu et ce sont là des heures sublimes ; mais il ne faut pas que nous comptions exclusivement sur ces moments si nous ne voulons pas nous perdre dans l’obscurité.
 La foi n’est pas uniquement une question de sentiment. Nous ne pouvons pas forcer ces états d’âme s’ils ne nous sont pas donnés naturellement. C’est là l’obéissance de la foi dont parle l’apôtre Paul (Rm 1). Il faut alors croire à la présence de Dieu. Rien ne peut nous séparer de Lui, et ces instants d’éloignements non plus.(...)
 N’oublions pas que nous sommes sauvés. Jésus nous a donné la paix et la vie à jamais ; car « il n’est pas possible que Dieu mente. » L’expression de notre visage sera empreinte de cette foi en ce qui est invisible. Nous avons une « deuxième vue » qui nous montre les vérités immuables. Les incrédules ne devront plus dire : « Les chrétiens devraient porter l’empreinte de la libération pour qu’on puisse croire au Libérateur. »

 Sermon en l’église de Colmar, 30 janvier 1944

 Mes frères, notre époque est chargée de soucis. Qui parmi nous n’a les siens ? La guerre nous a placés dans une douloureuse obscurité. Les uns sont dehors dans le danger, connaissent l’effroi de la bataille qui fait rage, sont privés de leur famille, de leur patrie, du bien-être physique.
 Et, à la maison, les leurs tremblent pour leur vie. Les uns perdent tous leurs biens, d’autres ont dû sacrifier à la guerre des êtres aimés. Qui est épargné ? Ne sont-ils pas à compter ceux qui parmi nous ne sont atteints qu’indirectement ? (...)
 Le Sauveur nous dit : « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît », c’est-à-dire : ce ne sont pas vos soucis qui doivent tenir la première place ! « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu. » Ceci doit être votre premier, votre souci principal !
 Quelques-uns objecteront : C’est vite dit ! C’est une injonction bien commode ! Car est-il vraiment possible d’éliminer mon souci terrestre pour diriger mon âme vers un autre but ? Il n’y a que celui qui est privilégié et ne connaît pas les grands soucis pour pouvoir parler ainsi.
 Non, mes frères, on ne peut pas adresser à Jésus le reproche que sa recommandation ne peut pas être mise en exécution et qu’il l’a faite sans être certain de la justesse de son affirmation. Il l’a au contraire expérimentée lui-même pendant sa vie terrestre. La tâche qu’Il nous impose, Il l’a Lui-même accomplie. Il est né homme ; homme Il a vécu parmi ses semblables. Il connaissait par expérience leurs soucis : la solitude, l’animosité d’autrui, la tentation et la douleur.(...)
 Le souci, quel qu’il soit, aimerait gouverner nos âmes. Les hommes doivent être ses esclaves. Mais c’est précisément à ceux qui sont ou risquent d’être les esclaves du souci que l’aide est offerte. C’est à eux que s’adresse la parole : « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu. »
 Et effectivement, ils ont besoin d’aide, tous ces hommes fatigués et chargés. Oh, ce poids qui pèse lourdement sur leur cœur, comme ils aimeraient l’enlever ! Comme ils désirent la délivrance, une issue, eux qui ne savent que faire ! (...)
 Ici ils sont en souci pour un être cher qui est en danger – ils aimeraient le savoir à l’abri et voudraient l’entourer d’une chaude affection – mais c’est si peu de chose ce qu’ils sont en mesure d’accomplir ; en dernier ressort leur puissance ne suffit pas pour le protéger. Que faire ?
 Et là-bas, dans le lointain, il est dans la mêlée des combats des hommes. Il a tant besoin d’une aide, d’un soutien, quand la bataille fait rage. Combien se sent-il faible, impuissant !
Ou bien dans la solitude de la lointaine Russie, dans un entourage souvent hostile, grossier, dépravé moralement il lutte contre la nostalgie des êtres chers dans la patrie. Il sait bien que leurs pensées le recherchent ; mais il se préoccupe de leur bien-être et a lui-même besoin d’un soutien immédiat.
 Nous pensons aux affligés, à ceux auxquels la guerre a demandé le plus grand des sacrifices. Des nuages noirs au ciel, une obscurité profonde dans le cœur, un besoin de lumière, de délivrance. La persévérance dans la peine est sans issue : elle ne libère pas des autres soucis, ne donne pas de solution. On s’embrouille encore davantage dans les mailles du filet.
 Alors Jésus nous montre une issue, et c’est le chemin vers Dieu : « Cherchez premièrement le Royaume de Dieu ! »