Arfuyen sur Twitter
  • Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Biographie Bibliographie Liens Revue de Presse Petite Anthologie

Jean-Claude WALTER

(1940)

Chemins de ronde est le premier livre de Jean-Claude Walter qui paraît aux Éditions Arfuyen. Aux côtés notamment de Claude Vigée, Alfred Kern et Jean-Paul Klée, il a participé à la traduction des deux volumes de l’Œuvre poétique de Nathan Katz, publiée par Arfuyen en 2001 et 2003.

Jean-Claude Walter est l’auteur d’une œuvre de haute exigence et d’une remarquable diversité, qui va du roman (L’évêque musclé, chez Flammarion, 1968) à l’essai (Léon-Paul Fargue ou l’homme en proie à la ville, chez Gallimard, 1973), de la poésie (Le Sismographe appliqué, chez Flammarion, 1966) à l’autobiographie (Les étincelles noires, Une enfance alsacienne). Des Poèmes des bords du Rhin (1972) jusqu’aux Dialogues d’Ombre (1996), il a publié chez Rougerie sept recueils de poèmes.

Né en 1940, Jean-Claude Walter a toujours vécu en Alsace. A Thannenkirch, dans le Haut-Rhin, où il fréquente l’école. A Strasbourg, élève au lycée Fustel de Coulanges, puis étudiant à la Faculté des Lettres. Nommé au lycée, puis au collège de Haguenau, dans le Bas-Rhin, il s’y installe avec sa femme et ses deux enfants. Il y habite aujourd’hui encore, dans un retrait volontaire du milieu éditorial et littéraire.
 Jean-Claude Walter a fait ses débuts avec un récit sur sur son enfance, Bois de sapin, écrit à quinze ans. Premiers poèmes à dix sept ans, dans la revue de Jacques Brenner, les Cahiers des Saisons, à Paris. Il commence à travailler sur l’œuvre de Fargue, point de départ de Léon-Paul Fargue ou l’homme en proie à la ville, publié par Raymond Queneau chez Gallimard en 1973.

À Strasbourg, ses rencontres avec le poète Maxime Alexandre, Guy Demerson et Jean Gaulmier sont déterminantes. Longues amitiés avec le peintre Camille Hirtz, le graveur Erwin Heyn, les écrivains Guy Heitz et Alfred Kern, le plasticien Jean Claus. Trente ans de compagnonnage avec l’éditeur René Rougerie.

 Du Sismographe appliqué aux Étincelles noires, il a signé une quinzaine de livres. Ses textes sont traduits en anglais, allemand, italien. Prix Charles Vildrac et, en Italie, prix Cesare Pavese. 

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Chemins de ronde

Carnets du jour et de la nuit


Dans l’œil du dragon

REVUE DE PRESSE

Carnets du jour et de la nuit
Élan (01/12/2011), par Roland Reutenauer

Dans son nouveau livre, Carnets du jour et de la nuit, Jean-Claude Walter se penche sur ses journées, le poète les passe au crible de l’émotion, l’écrivain les met en mots et le philosophe médite sur le bonheur ou l’identité. Arrivé à un certain âge, l’auteur fait le tri et garde ce qui mérite de subsister et demande encore la parole : l’amour, l’enfance, la révolte, l’émerveillement, l’écriture... S’il fallait trouver un sous-titre à ce livre de 160 pages, Baudelaire nous proposerait Mon cœur mis à nu.

Il est rassurant pour le lecteur, comme pour l’auteur sans doute, de constater que la fougue qui animait les poèmes du Sismographe appliqué et la prose de l’Évêque musclé, publiés dans les années soixante, n’a pas disparu, loin de là. Même si nombre de ces proses, d’une page en moyenne, sont empreintes de mélancolie et parfois de désabusement. Un désabusement qui relève d’une lucidité proche de la cruauté envers soi-même ; une mélancolie déjà présente dans chacun de ses livres antérieurs, en ferment de la création poétique, et si elle est plus prégnante dans ces Carnets, elle convoque, selon la règle d’ailleurs chez Walter, humour et ironie pour s’alléger.

[…] Choses vues et observées, retours à l’enfance, personnages croisés, êtres aimés, souvenirs, méditations sur l’amour et la mort, la fuite du temps, forment la trame de ce livre, avec, en fil rouge, une réflexion et des remarques sur le travail de l’écrivain, son combat avec les mots. L’écrivain qui dépose inlassablement ses mots sur le palimpseste de ses écrits et de sa vie. L’écrivain en Sisyphe, conscient de ne jamais arriver à rouler sa pierre jusqu’au sommet de la sérénité, en maçon d’un mur de papier qui ne protège de rien. En sismographe, un appareil cher à Walter, qui enregistre ses mouvements intérieurs qu’il a recueillis depuis plus de cinquante ans, et jusqu’à ce jour, dans une vingtaine d’ouvrages.

Nombre de pages poignantes jalonnent les Carnets du jour et de la nuit, comme celle consacrée à la mère, qui se termine sur cette phrase abrupte : « Pavillon B, service de chirurgie interne : mère, pourquoi ce silence entre nous ? » Cette phrase réfrène larmes et pathos. Ne pas se complaire dans la lamentation ni la tristesse, tel est, me semble-t-il, l’un des mots d’ordre de Walter. Plutôt les traverser, sans perdre de vue les « fenêtres ardentes » et les « rondes du soleil ». Traverser la nuit et s’émerveiller de l’aube et du jour.

C’est la voix profonde, sans lourdeur ni emphase, que nous entendons dans les Carnets du jour et de la nuit, c’est une voix à hauteur d’homme.

Jean-Claude Walter, entre ombre et lumière
Dernières Nouvelles d’Alsace (29/10/2010), par Florian Haby

[…] Il a 70 ans et retombe en enfance inlassablement. « Écrire, c’est vivre sa vie à l’envers », résume Jean-Claude Walter en quatrième de couverture de Carnets du jour et de la nuit, son dernier ouvrage, publié au début de l’automne.

« En fait, j’aurais dû dire "Écrire, c’est vivre sa vie deux fois". Ou cent fois : c’est faire des allers et retours entre le présent et le passé, précise-t-il. Camus disait que ce qui fait l’écrivain, ce sont trois ou quatre images qui l’ont marqué très jeune et auxquelles il revient sans arrêt. »

[…] À l’instar du précédent Chemins de ronde (2004), ces Carnets du jour et de la nuit, recueil de poèmes en prose écrits avec frénésie ces cinq dernières années au sortir de gros problèmes de santé, permettent à l’écrivain haguenovien de sauter d’un thème à un autre, de livrer une collection d’instantanés – impressions, sentiments, visions ou éclats de voix – naviguant de la mélancolie à l’humour, de l’ironie à la méditation. Du jour à la nuit, de l’ombre d’un rendez-vous inéluctable avec la mort à la lumière des souvenirs d’enfance, des émois d’adolescent et des premières amours.

Les lieux connus, à Haguenau ou Strasbourg notamment, prennent un vernis nouveau, les souvenirs de l’auteur deviennent étrangement familiers. En passant la réalité au tamis de ses rêveries, Jean-Claude Walter, « écrivain d’instinct », dépasse l’anecdote pour toucher à l’universel, toucher le lecteur au coeur. Sa vie devient la vie, ses joies et ses peines celles de tout un chacun. Et son style virtuose, sa langue exigeante et imagée, ses mots qu’il choisit en orfèvre instillent l’émotion, les émotions plutôt, de toutes les nuances existantes.

C’est ce qui fait de lui, malgré sa discrétion et sa modestie, l’un des écrivains français importants de son temps. Ses textes sont traduits en allemand, anglais ou italien, et il figure dans l’Histoire de la poésie française de Robert Sabatier, qui résume son œuvre ainsi : « Ce poète a une sorte de grâce innée, d’élégance naturelle, quelque chose de séduisant et de pur. »

Du jour et de la nuit
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace (23/10/2010), par Antoine Wicker

Rendez-vous y est pris, entre humour et mélancolie, et certes le plus tard possible, « de l’autre côté de la lumière », avec la « Faucheuse » : Jean-Claude Walter publie ses Carnets du Jour et de la nuit. Toutes humeurs en vérité y sont convoquées, et les plus légères. Mais de nuit, bel et bien, notre homme se jette toujours à nouveau dans « le gouffre où sont tapis les monstres, hydres, serpents, tarentules, tout ce gui grouille et s’entre-dévore allègrement » et chaque matin lui fait reprendre pied « dans l’arène où le monde se bat, se piétine, se déchire avec l’acharnement d’une lionne blessée luttant contre les hyènes et les vautours ». Chute, et rechute. « Et je dois m’ouvrir à la pureté du ciel, la promesse d’un jour neuf, ce message de paix que diffuse la lumière ? Je ne le puis. »

Commune désolation. Seul son chien encore, « quand le ciel se ferme et que rien ne ré-pond plus à l’attente » du narrateur, lui vient d’un regard rappeler « que le néant n’est pas au goût du jour et qu’il faut tenter d’aller de l’avant ». Qu’il faut recommencer toujours, et toujours tout reprendre par le début : « La mère, le père, la sœur et l’ancêtre dans le jardin aux rosés, le vol lourd des abeilles, l’odeur de la menthe, et la terrible descente vers l’école, tout et les mille et une surprises de là-bas, pays de l’enfance et des rêves évanouis », peuplé de jeux héroïques autant que d’aventures sentimentales, d’inoubliables princesses d’un jour ou d’amours enfantines pour toujours scellées.

Alors on reprend le chemin. « On y croit. On recommence ». Cours donc, collègue, ne bride pas ton effort, « creuse, mon ami, creuse le sillon – ou plutôt l’ornière [...] ; creuse le ciel, homme de peu, perce la voûte jusqu’à sa racine, .et plus profond encore, homme de l’errance et de l’exil, jusqu’à l’huis du paradis, l’antre de toutes nos illusions... » Obstination et naïveté préservent ainsi de l’absolu désespoir cet « homme du doute et de l’éphémère » qu’est à ses yeux le poète, l’écrivain, « attaché à sa table de travail comme le bûcheron à sa schlitte » et comme d’autres courent au travail, à l’argent, à l’amour, etc.

[…] L’enfant ainsi porté par son rêve -« qu’es-tu devenu pour que les mots te hantent de la sorte jusqu’à plus soif ? »- sera écrivain, enseignant certes aussi, et fera de cet exil intérieur, de cette nuit intérieure si souvent, sa définitive résidence poétique. Et du plus secret de cette expérience, en ces Carnets de poésie, il libère encore une fois, vivants comme morts, les êtres et les voix qui, pour l’éternité, l’habitent ; en libère les mots, aussi, après lesquels il court « comme l’enfant qui vient de lâcher la ficelle s’élance vers son ballon qui file déjà là-haut ». […]

Carnets du jour et de la nuit
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace (10/01/2011), par M. Th. G.

[ …] Une impressionnante liste d’ouvrages publiés, tant de poésie que de prose, témoigne de la richesse de son imagination et de sa fureur d’écrire. Le poète n’avoue-t-il pas ? « Cette heure où je n’ai écrit un mot […] m’apparaît comme une heure inutile et noire comme l’enfer », ou encore « Écrire, c’est vivre sa vie à l’envers ».

Vivre sa vie... Jean-Claude Walter, homme de lettres et homme d’images, donne la mesure de son talent dans ses Carnets du jour et de la nuit. Une série d’instantanés, de flashs en quelque sorte évoquant tantôt la mélancolie, tantôt l’allégresse, toujours avec réflexion et profondeur : des sentiments, des souvenirs, des images qui jalonnent la vie de l’auteur et peuvent tout autant appartenir au lecteur, pour peu que celui-ci prenne le temps de freiner la course de ses jours et — pourquoi pas ? — ouvre un carnet auquel il confiera ses rêves et ses pensées du jour et de la nuit... Plus modestement et avec moins de bonheur certes que Jean-Claude Walter qui nous offre quelques instants de douceur onirique.

Gros plan sur Jean-Claude Walter
Les Affiches - Moniteur (18/05/2012), par Michel Loetscher

L’écrivain Jean-Claude Walter a publié Le Rhin (éditions Place Stanislas), un voyage littéraire de Jules César à Guillaume Apollinaire – le magistral aboutissement d’une réflexion nourrie depuis son étude publiée dans Saisons d’Alsace en 1965.

Jean-Claude Walter s’est nourri depuis sa plus tendre enfance haut-rhinoise et ses baignades d’été à Marckolsheim (en des­cendant de Thannenkirch...) des contes, des légendes et des mythes du Rhin (dont, bien entendu, celui de la belle Lorelei) – cet « or du Rhin » que l’on évoquait jadis à la lueur des chandelles, au.temps des veillées et d’une oralité vivace.

Après avoir enseigné les lettres pendant quarante ans, il livre, à l’ère de la haute volatilité « numérique », l’œuvre d’une vie puisée à bonne source et en terre de connaissance, dans un bonheur communiel avec le puissant débit de tous les litté­rateurs illustres passés sur les rives du fleuve-frontière. Dès 1963, le jeune critique littéraire au Nouvel Alsacien portait en lui le projet d’une anthologie rhénane, de Jules César (101 -44 avant J.-C.) à Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957) : Antoine Fischer (1910-1972), le fondateur de Saisons d’Alsace, lui avait proposé d’écrire un article dans le dossier (en trois numéros) qu’il consacrait au Rhin. Le Rhin des poètes et des conteurs est paru (richement illustré) dans le numéro 15 de l’été 1965. « Et si ce fleuve est notre Gange – notre Mississipi –, aurons-nous un jour notre Faulkner du Rhin ? » interrogeait en conclu­sion le poète visionnaire en devenir.

[…] Les rives du Rhin, on ne le sait que trop, furent le théâtre parfois tragique d’affronte­ments tant lyriques que rhétoriques et politiques - son énergie faisait tourner à tombeau ouvert la roue d’une machine de force dont la puissance résumait « tous les fleuves importants de la terre » comme l’exprimait en son temps Victor Hugo (1802-1885) – bien avant les trois bouche­ries qui devaient ensanglanter ses rives : « Le Rhin réunit tout. Le Rhin est rapide comme le Rhône, large comme la Loire, encaissé comme la Meuse, tortueux comme la Seine, limpide et vert comme la Somme, historique comme le Tibre, royal comme le Danube, mystérieux comme le Nil, pailleté d’or comme un fleuve d’Amérique, couvert de fables et de fan­tômes comme un fleuve d’Asie ».

Le voyage littéraire de Jean-Claude Walter rappelle que le fleuve-frontière fonctionne aussi comme une extraordinaire machine à produire du rêve, des légendes et des mythes - s’il est vrai que la rêverie paraît aisée à son contact, le Rhin aimante aussi la part « dynamique » de notre imaginaire et l’appelle à faire œuvre créatrice : « Sur la berge, parmi les galets ronds comme des montres, voici des poèmes. Le Rhin sans arrêt roule des mots dont les nuages s’enivrent ».

Chacun des poètes et des conteurs pas­sés sur les rives du fleuve et dans son livre avait « en quelque sorte créé son propre Rhin » : « Avec Nerval, c’est le Rhin roman­tique et germanique, le fleuve du rêve et du merveilleux : Henri Heine et la Lorelei ne sont pas loin. Chez Hugo, nous décou­vrons un Rhin pittoresque et médiéval, celui de l’Histoire - Charlemagne et les barons - mais aussi celui des prome­nades, des légendes familières, des sou­venirs vécus. Mais il faudrait partir de Boileau et de son Passage du Rhin, où il évoque les victoires des armées de Louis le Grand commandées par Condé (...) Parler ensuite du Rhin de Chateaubriand, d’Alexandre Dumas, de Michelet et de Xavier Marmier : nous n’en finirions plus. »  

Dans sa préface, l’éminent universitaire Jean Gaulmier (1905-1997), spécialiste de Gobineau, rappelle fort à propos : « II y a deux sortes de fleuves, ceux qui sont des traits d’union et ceux qui sont des lignes d’affrontement » – et « le Rhin, hélas appartient par la folie des hommes à cette famille des fleuves tragiques ». Or, « il dépend de nous que le Rhin devienne le “Nil de l’Occident ” »  : sa puissance ne lève-t-elle pas le voile sur une vieille terre de connaissance, n’ouvre-t-elle pas le chemin d’un avenir dont il est plus que temps de tenir la promesse ? […]

"Dans l’œil du dragon", par Jacques Goorma (RAL)

Que reste-t-il d’une vie d’homme, si ce n’est un ensemble de moments singuliers et marquants ? "Dans l’œil du dragon" , de Jean-Claude Walter, se présente comme une suite de textes brefs n’excédant pas une page et distribués en sept parties où s’intercalent, par groupe de trois, des citations qui viennent scander la lecture et chaque fois la relancer. Ces proses délicates et ductiles, ciselées par un souci aigu de justesse, recensent, rassemblent et entremêlent ces morceaux de vie, comme les jalons d’une biographie intérieure. Elles prennent le risque premier de l’honnêteté comme une offrande d’intimité, ce qu’annonce d’emblée la phrase de Virginia Woolf, placée en exergue de l’ouvrage : « Peut-être que dans un texte court, la seule chose de valeur qu’on puisse offrir, c’est soi-même. »

« Pourquoi ce ferraillement d’armes blanches dans le secret de l’âme ? Nous cherchons l’affrontement, le face-à-face avec nous-mêmes. L’empoignade. La mise à nu. » Dès les premières lignes, l’ouvrage énonce l’enjeu, annonce la couleur. Dans cette empoignade avec lui-même, l’auteur accueille les souvenirs qui remontent dans le désordre, affronte les émotions autant que les questions qui s’imposent et surgissent pêle-mêle. Il s’émerveille, s’amuse, s’effraye, se révolte. Il évoque une enfance qui fut celle de toute une génération sortant de la guerre, la fusion avec la mère, les premiers émois, pris dans le méli-mélo de l’amour : « À cet âge on est bête - parce qu’on aime. On aime tout. On aime trop : mère, sœurs, copains, train électrique, kouglof, miel de sapin, chat, chien, caramel, maîtresse d’école, bibliothèque verte, et cetera : TOUT. »

Les textes se suivent comme les cailloux émergeant d’une rivière insaisissable sur lesquels le lecteur rebondit passant d’un moment à l’autre pour rejoindre l’autre rive. Une lettre d’amour à l’institutrice, les brimades à l’école, la promenade avec le grand-père, la vieillesse, une maison de retraite, la lecture de Jacques Chessex, de Franck Venaille, de Julien Gracq, de Baudelaire ou de Rimbaud, la peinture de Soulage ou d’Egon Schiele, les jeunes filles, l’amour des mots, des livres, des femmes, la rencontre avec un cheval, « sa mèche, son œil sévère et tu reconnais quelque chose du Père… » ou celle avec le chien qui sera longtemps son compagnon, le beau professeur, la visite au cimetière, la mort d’un ami, une épitaphe controversée, un amour torride au cinéma, les odeurs, le village de montagne… le tout sans cesse traversé de fines réflexions sur la nécessité d’écrire et le travail d’écriture. Certaines pages se proposent simplement de définir de manière très personnelle et savoureuse trois mots tels que : Yeuse (« Un de ces mots qui tout de go vous résistent, telle une femme d’une maîtrise parfaite et dont la beauté vous aveugle. ») ; ahaner (« En syllabes courtes, le voici qui respire. Il dit le souffle du cheval de labour attaché corps et âme – comme l’écrivain – à son labeur. »)  ; éboulis (« Quand tout se débande à vau-l’eau et qu’il ne reste à nos yeux battus que les gravats et cailloutis de notre vie. »)

Que resterait-il de tous ces moments sans l’écrit ? « Pour toi, toute connaissance passe forcément par le mot écrit. » Et c’est lui qu’il convient en premier lieu d’examiner : « L’interroger. L’ausculter. Fixer son caractère. Tel l’aveugle tâtant d’une main experte une statue de granite. » Tel le photographe à l’œil averti. L’amoureux déchiffrant le visage de l’aimée. Par touches successives, Jean-Claude Walter livre ici les éléments d’une poétique de la densité guidée par une exigence de lucidité, de pertinence et de sobriété. « Écrire bref. Battre l’urgence. Frayer la piste. Serrer l’écrou de la phrase et du texte. (…) Saliver chaque syllabe, tordre le cou à l’emphase, élever l’ostensoir de la clairvoyance à la portée de tous. Dire non à ce qui est glose, charabia, pacotille… » Certaines lectures font partie de ces instants privilégiés qui marquent une vie d’homme. Et les écrivains cités, choisis parmi les grands virtuoses et les orfèvres du verbe, manifestent chacun à leur manière, en vers comme en prose, cette passion de l’exactitude, ce goût d’une parole vibrante et condensée, et donnent autant de visages à cette quête inlassable de vérité. Le dragon de l’écriture tient l’auteur. « On ne peut lui échapper, à cet esprit malin qui impose ses désirs. Il me pousse et m’entraîne. M’enchante et m’enchaîne. Un vrai dragon… » Et c’est dans l’œil de cet animal légendaire, dans l’œil de feu et d’encre de la fable qu’il part à la conquête de terres encore inconnues.

Mais l’auteur n’est pas dupe, il sait bien que l’on n’a jamais fini d’apprendre à vivre ni à écrire. « Écrire n’est pas un métier. Tout juste en apprentissage de soi et des autres. Bricolage ! Artisanat ! Travail de forçat ! » Pour celui qui mène ainsi « l’inépuisable interrogation de soi et de l’univers », il n’est pas étonnant que la dernière figure qui s’impose à la fin de l’ouvrage soit celle de Sisyphe. De cet intense face-à-face avec lui même, l’auteur ramène à la surface du lisible une diversité de moments comme les fragments luisants d’une révélation, d’une part du mystère de soi-même. La rencontre avec les mots est ici décisive, car l’écriture est l’instrument de cette mise à nu et de cet inventaire. Des mots qui peuvent mordre ou lécher la plaie encore ouverte d’une ancienne blessure. Des mots qui nous bercent ou nous éveillent. L’écriture mesure le temps. Et, avec le temps, on n’oublie pas l’avant, mais le regard change sur l’avant, l’avant change avec le temps et le poète inlassablement pousse devant lui les morceaux du grand corps invisible et mouvant que seul rassemble le silence. [Ce texte a été publié dans la Revue Alsacienne de Littérature (RAL), n° 124, 2e semestre 2015.]

PETITE ANTHOLOGIE

CHEMINS DE RONDE
(extraits)

Homme de papier

Tous ces papiers – lettres, brouillons, manuscrits – tel un rempart que tu construis depuis tant d’années, une digue contre le Temps. Et l’âpre illusion de te croire protégé... Ce ne sont que grains de sable dans l’allée d’une vie, fétus de papier sur une décharge privée, ou dans l’humeur d’une saison qui se joue de notre âme comme d’un cerf-volant. Mais peut-être partages-tu cette illusion avec le martin-pêcheur, qui tisse son nid d’un matériau léger, lequel ne rompt pas.

Ainsi de tes échafaudages autour de toi, dans ta chambre : barrières de livres, lettres oubliées, pages de journal, carnets écornés, bloc-notes soigneusement perdus entre des classeurs, des dossiers sans titre ni référence. Alors que le vieil hibiscus déplumé monte la garde dans son pot de faïence, tel un flamant vert à qui il ne manque que le bec, pour jeter l’alarme. Au milieu des mots. Des milliers de mots assoupis dans ces pages et qui ne demandent qu’à vivre, à vibrer comme ils l’ont fait sous la plume de ceux qui, une première fois, les ont appelés...

LA NUIT

Elle force les arcanes de notre Moi et nous jette dans un abîme où le merveilleux ne le cède en rien à la frayeur de l’Inconnu. Magie de la ville, sous le regard des lumières et l’effervescence du désir... Et les ombres de Fargue, Nerval, Baudelaire y déambulent toujours.

LE MOT

qu’il nous faut trouver est peut-être le dernier de nous-même, celui que nous emporterons, comme mot de passe, sur l’autre rive.

SÉMAPHORE

Le mot que j’aimerais être. J’y travaille.

Sorcier

Aujourd’hui, le long tube de l’aspirateur remplace le balai des sorcières. Quand j’aspire les tapis, il me semble que je passe de l’autre côté – comme on retourne un gant, afin d’en déloger le petit grain qui gêne. Tout y est : les poussières, les scories, les mauvais souvenirs et les coups pour rien, gestes manqués, mots de trop, tout. Tout le négatif de cette vie, où se dévoile à nouveau l’envers de notre comédie. Selon le ronronnement de l’appareil qui me suit comme un chien, je traque l’infime, je chasse les cirons du remords, j’écrase les fétus des colères rentrées, je ravale les poudres de l’âme. Dans l’Alsace profonde, cela s’appelle « toilette de printemps ». Que ne vient-il quatre fois de l’an, ce printemps, qui me voit trotter d’une pièce à l’autre, tel un sorcier sur son balai, n’ayant qu’une ambition : celle de revivre ma vie, toutes mes vies, de A jusqu’à l’infini.