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Jürgen THEOBALDY

(1944)

 Né à Strasbourg en 1944, Jürgen Theobaldy vit à Berlin.
 Il a publié à ce jour trois recueils de poésie : Sperrsitz (Palmenpresse, Cologne, 1973), Blaue Flecken (Rowohlt, Hambourg, 1974), Zweiter Klasse (Rotbuch Verlag, Berlin, 1976).
 En France, Jürgen Theobaldy a été présenté dans le numéro 2572 des Nouvelles Littéraires consacré à la jeune littérature allemande ; il a également collaboré à une Anthologie de la poésie allemande parue dans le n° 1/77 de la revue Esprit, où ont été traduits des extraits d’un « manifeste poétique » dont il est l’auteur, et quelques uns de ses poèmes.

 

Les poèmes présentés ici sont extraits du recueil Zweiter Klasse et inédits en français. La traduction en a été faite par Nicole Casanova en accord avec l’auteur et avec l’aimable autorisation de Rotbuch Verlag Berlin
 

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Zweiter Klasse

PETITE ANTHOLOGIE

Zweiter Klasse
traduit par Nicole Casanova
(extraits)

DANS LES BARAQUES A SAUCISSES, LA NUIT, CHANTS D’AMOUR ET DE HAINE

J’allai vers l’embouchure du fleuve, le long des gravats et du mortier
derrière les murs détruits, j’allai
traversant les rails qui restaient là, silencieux,
rouillés, peu après cette guerre,
des plantes grises là-dedans, de l’herbe, du chiendent, j’allai
à travers les prés, les pierres effritées sur la rive,
les trous boueux, il y avait des pierres dans la vase,
trop légères pour s’enfoncer, trop grandes.
Je voyais sur l’autre rive les jardins scintiller,
qui n’existent plus, écrasés au rouleau compresseur
avec l’accord des propriétaires,
des silos sont là maintenant, des blocs gris dans le ciel,
des grues sur des rails, au bord de l’eau,
des citernes dans la brume, les sirènes d’usine tracent une piste fumeuse
dans les nuages troubles.

Comment demeureras-tu, souvenir, s’ils
veulent te niveler comme ces jardins,
te faire sombrer dans le brouillard,
les chasseurs de bonnes places, corrompus, porte-paroles du bonheur,
de la « domination » du peuple, comme j’ai
dû l’apprendre, de l’accord
avant le banquet, comme je l’ai lu plus tard ; je n’ai
jamais participé aux tables rondes confidentielles,
aux conférences secrètes, aux congrès d’où était exclue
l’opinion publique et donc
moi-même, et toi, ces représentants
des idées élevées auxquelles nous devons
être sacrifiés, mes expériences, les tiennes,
pour la bonne santé de l’entreprise, comme si
elle pouvait jamais tomber malade ! C’est nous,
qui pourrions tomber malades, moi et toi, la nuit
près de moi dans la baraque à saucisses, appuyés au comptoir.

Les taches rouges de ketchup sur les assiettes de carton
devant nous, même pour elles nous avons payé, et nous
payons pour l’autobus, là-bas au carrefour,
le feu est rouge, si l’on en profitait
pour descendre, les portes restent fermées,
nous le voyons bien, personne ne descend, et nous
ne croyons pas aux anges, n’est-ce pas ?
Celui-là, il n’y croit pas, il avance dans la foule, appuie
sur « Down by the riverside » au juke-box,
la vieille chanson, mais la chaussée sous son revêtement reste close,
aucune faille, aucun banc de sable n’émerge
de l’asphalte, aucune plage par-dessous, rien
que les pierres, je te crois, pas de contre-images, comme c’est ridicule,
ici, dans cette baraque à saucisses, l’enseigne « service rapide »
en lettres de néon au-dessus de la porte. (...)
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