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Alain SUIED

(1951 - 2008)

 Alain Suied est né le 17 juillet 1951 à Tunis. Ses parents appartiennent à l’ancienne communauté juive de cette ville. Il n’a que huit ans lorsque sa famille part s’installer à Paris.
 Un de ses poèmes est publié en 1968 dans la revue L’Éphémère. Plusieurs recueils suivent : Le silence, en 1970, puis C’est la langue, trois ans plus tard.
 En 1979 paraît un recueil de traductions de poèmes de Dylan Thomas, N’entre pas sans violence dans cette bonne nuit (Gallimard). Il traduit Updike, Pound, Faulkner, Keats, Blake, Muir, etc.
 Il étudie les philosophes de l’École de Francfort et s’intéresse aux grands psychanalystes contemporains. Il entre lui-même en analyse. Secrétaire de l’association musicale Le Triptyque et membre de l’Académie Charles-Cros, il a reçu le Prix Nelly Sachs pour l’ensemble de ses traductions. Travaillant en prise directe avec la misère de notre temps – chômage et exclusion –, Alain Suied est l’auteur d’une œuvre poétique d’une densité et d’une singularité qui la rangent parmi les plus fortes de sa génération. Le n° 31 de la revue Nu(e) lui a été consacré. 
 Alain Suied est mort le 24 juillet 2008. Il est enterré au cimetière du Montparnasse.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le corps parle

Face au mur de la Loi

Ce qui écoute en nous

Le premier regard

Le Pays perdu

L’Ouvert, l’Imprononçable

Rester humain

L’Éveillée

Laisser partir

Sur le seuil invisible

Le visage secret

REVUE DE PRESSE

Laisser partir
Europe (05/01/2008), par Richard Blin

 C’est de notre commune aventure terrestre et du terrible Réel que ne cessent de nous parler les poèmes d’Alain Suied, depuis Le Silence (1970) jusqu’à L’Éveillée (2004) en passant par La Lumière de l’origine (1988). Un travail de vérité qui commence par le consentement à la perte de la totalité heureuse du monde prénatal. Il faut accepter « la blessure ouverte » de la naissance, l’absence, l’entrée dans le champ de la pesanteur et dans celui de la solitude et du devenir. Mais dans cette nuit du monde brille la présence de l’autre, la promesse d’un regard, d’une écoute, d’un partage. Le reflet aussi d’une autre lumière. (...)
 Une liturgie de l’énigme et de la présence, du vertige et du don. Une façon de penser l’être – qui est aussi l’autre – qui passe par l’adresse à un « Tu » dont le poème cherche le regard. Un interlocuteur à qui, grâce à la distance qui m’en sépare, je peux dire ce que la trop grande proximité empêche souvent de dire ou de penser. Que l’amour ne sauve pas tout, qu’obscur est le secret du caew -« nous sommes toujours seuls I nous sommes toujours réunis » - mais que « Dans le rire de l’infini / dans le regard amoureux Il dans la secrète présence // tu retrouves l’aurore perdue ».
 
Un chant métaphysique modulant l’infini au miroir de l’émotion – celle dont Reverdy disait qu’elle est la poésie – et de la non-coïncidence. Une descente au plus profond de ce qui nous fait homme et nous écartèle entre nostalgie et appels d’une exigence spirituelle. « Qu’est-ce qui appelle au coeur / de la vie des hommes ? Ce chant / entre les dissonances, sans répit ? » C’est l’écho de ce grand écart que met en mots Alain Suied, dans Laisser partir. 
 En interrogeant la parole du manque, en cherchant source sous la surface du secret comme « sous le masque de la chair ». « A l’arraché » et avec l’urgence de celui qui ne veut pas se tromper de cible. Avec le courage aussi d’un funambule marchant entre deux abîmes vers un horizon qu’il sait chantant « au diapason d’un rêve /i à nous-mêmes inconnu ».

L’Eveillée
Ouest France (20/06/2004), par Pierre Tanguy

 Par le miracle de l’écriture, une morte peut devenir « l’éveillée ». Il faut, pour cela, le talent d’un auteur, Alain Suied, et l’amour qu’un fils porte à sa mère.
 Né en 1951 dans la communauté juive de Tunis, Alain Suied raconte ici, sur le mode poétique, la mort de sa mère à 71 ans. Il le fait dans une étonnante économie de mots. « Nous t’avons dit adieu / l’un après l’autre / et nous avons murmuré / nos secrets à la terre / pour que tu gardes / une part de notre enfance / au pays des ombres ».
 
Au-delà du chagrin palpable et de la blessure « d’oiseau ensanglanté », c’est un regard lucide et confiant qui est ici posé sur la disparition d’un être cher. « Nous sommes nés de toi / pour que tu renaisses en nous ». Un recueil admirable.

Alain Suied
La Vie spirituelle (09/01/1999), par Gérard Pfister

  « Le poème, toujours, montre le lieu avant le chemin, l’espace sans limites ni centre où le langage n’a plus cours, mais où son objet même est justement figuré : une élémentaire, une originelle Innocence. »
 Pour Alain Suied, le poème est bien plus que ce que les bancs de l’école et les chanteurs de charme nous ont appris à entendre sous le terme un peu fade de « poésie ». Non pas l’exercice anodin de bricoler avec les mots d’agréables objets, à retenir longtemps dans la mémoire : « le langage nous ment », c’est au delà du langage que le poème doit tendre, vers ce que Suied appelle « l’Indéterminé ».
 Ainsi le poème est-il à sa manière méditation, pleine d’une tendresse filiale, sur ce « nom manquant » qui constitue le coeur même de la spiritualité judaïque. Et c’est un chant adressé à l’autre, à l’Ouvert, à cet éternel interlocuteur des poètes, que célébrèrent les Rilke et Hölderlin. « Voir l’Ouvert, nous dit Alain Suied, voilà la tâche colossale du poète aujourd’hui, après la vertigineuse trahison de l’homme par l’homme, de la société par la société, après l’horrible certitude que l’homme peut décider de détruire l’homme et le monde... »
 Tâche prophétique, dans la plus haute tradition du Livre, toujours vouée à l’échec par l’insuffisance du langage, par la pesanteur des conformismes sociaux, toujours à recommencer. Là est l’enjeu du poème : « situer la parole au coeur même de sa fragilité – n’être qu’un pont entre deux univers contradictoires : le réel sans formule et l’arbitraire trop humain du discours. »

L’Éveillée
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (01/01/2006), par J.-P. Jossua

 Le nouveau recueil de poésie d’Alain Suied évoque à la fois le deuil d’une mère, l’enfance qui fait retour, dont il faut se nourrir et qu’il faut dépasser pour marcher dans l’ouvert ; les affrontements avec ce qui nous dépasse, sous la figure de l’Ange de l’épreuve auquel est opposé Jacob ; une omniprésente et insaisissable transcendance, celle du rien et peut-être celle d’un au-delà du rien.
 Les beaux poèmes presque titaniques, presque incantatoires, de la première partie, « L’Éveillée », font resurgir avec beaucoup de force – en des vers courts, avec un rythme haletant, mais qui s’apaise ou s’élargit à la fin de chaque poème – la mère qui nous déchire en nous quittant, mais « Nous sommes morts en toi / Pour que tu sois vivante en nous ».
 La deuxième partie, « Le Nom de Jacob », est composée de petits chapitres - eux-mêmes divisés en sections de trois poèmes – dans lesquels au deuil se mêle le combat spirituel : « À la lumière des larmes », « Dialogue devant la tombe », où commence l’évocation de l’enfant qui se poursuit dans « Au commencement », mêlée à d’autres liens, d’autres pertes et abandons, d’autres innocentes méconnues, d’autres rencontres 128, tandis que dans « Pour la joie » advient la présence, inséparable d’une absence.
 La dernière partie, « L’inadvertance », plus brève, me semble s’orienter - sous les mots du témoin, du visage, du passage, des générations, de ce qui survient et que l’on ne connaît pas, de l’invitation à un dépassement – vers une transcendance positive, à la fois celle de l’autre et celle, dans les derniers mots du poème, d’une « étincelle originelle » qui peut-être apparaîtra, « nouvelle », d’une aurore de la « parole vraie », d’une « inadvertance de la lumière ».

Naître à nouveau : révélation et face-à-face
Revue improbable (21/09/2004), par Richard Ober

Le recueil d’Alain Suied, l’Éveillée, apparaît d’emblée comme très élaboré : trois panneaux y constituent un triptyque sur la condition humaine, un tableau représentant le visage de notre humanité. 

Le sentiment d’une construction recherchée et d’une cohérence voulue s’impose au fur et à mesure des lectures : L’Eveillée décrit un voyage.

Et pourtant ce recueil n’est pas le produit d’un calcul ! L’auteur veut bien le confier, avec étonnement : sous sa forme définitive, il a été proposé par Gérard Pfister, le directeur d’Arfuyen C’est là preuve d’une attention aigüe et d’un grand talent d’éditeur que d’avoir perçu l’unité profonde de ces trois textes : L’Eveillée, Le Nom de Jacob et L’inadvertance.

Quelle est donc l’exploration que relate et dépeint L’Eveillée ? La plus importante de toutes, celle qui conditionne tout, celle de soi-même. La perte d’un être cher entre tous est le point inaugural, le point d’interrogation, l’aiguillon du départ. De cette disparition va surgir un visage, transfiguré par la mort.

Dès lors le poète entend la même injonction qu’a reçue Abraham : "Va, pars à la découverte de toi-même" et le recueil devient un face-à-face, devant les siens, devant soi et devant Dieu.

Mais avec la Puissance divine, avant le face-à-face, il y a un corps-à-corps. C’est pourquoi le lieu de la lutte avec l’ange est nommé par Jacob : Penïel, c’est-à-dire Face-de-Dieu car "J’ai vu Dieu face-à-face et ma vie a été sauvé". (Gn, 32.30)

Pourquoi ce triptyque pourrait-il être dit "de la condition humaine" ? Puisqu’il s’agit non d’une exposition métaphysique seulement abstraite sur nos limites, mais d’une périgrination qui commence en famille, près de la mère disparue. Eh ! n’est-ce pas là, dans la famille, que tout commence ? Ne sommes-nous pas, d’abord, des fils et des filles – issus d’un père et d’une mère ? (...)
 Le premier panneau de l’Eveillée est une prière pour la défunte, un Kaddish. Deuil, douleur, et révélation. Est ici éprouvée la terrible et obligatoire séparation des vivants, qui tous tombent sous le coup de la loi inflexible : il faut mourir. Ce panneau, dont le titre a été donné au livre L’Eveillée, n’était pas destiné à la publication. C’était un recueil privé, un recueil de famille, la découverte que le deuil n’est pas simplement absence mais bien plus : révélation. (...) 

 Le Nom de Jacob dépeint la lutte contre l’ange, le panneau des pères – des ombres tutélaires - qui succède à celui de la mère se trouve au centre du recueil. La lutte contre l’ange, ce qui peut s’entendre comme "près de", "avec" ou "vis-à-vis", c’est la lutte avec la puissance divine, la rencontre avec ce qui nous transcende absolument, avec ce qui nous dépasse absolument et qui pourtant vient à notre rencontre, au gué - à un passage, comme pour rappeller le passage de la mer des roseaux.

Chaque homme adulte se retrouve un jour au gué du Yabboq, et la rencontre qu’il y fait déterminera le sens de sa vie, le sens et la naissance (qui sera le passage).

Le coeur du recueil relate cette terrible rencontre ("Quelle force est venue à ta rencontre ?") qui ne peut tout d’abord qu’être une lutte avec la puissance divine, et en effet comment un homme de chair, limité en tout soutiendrait-il le contact avec Celui qui nous dépasse infiniment ? 

Les limites de notre perception, dans l’espace et le temps, sont un aspect essentiel de notre condition, il ne faut pas croire que ce soit là notre malheur, la règle et le sablier symbolisent notre appartenance à la Création, "nommer" les êtres n’était-il pas notre mission génésiaque ? Et le langage est nécessairement relatif, dans l’espace et le temps. (...)
 Le troisième panneau L’Inadvertance, est celui de la découverte, il dit le basculement subreptice, qui nous fait entrevoir une part de vérité, il est celui de la connaissance et de la nouvelle naissance. La question sous-jacente du mystérieux interlocuteurs ("qui parle, qui appelle ?") celui qui dit "tu" est : "Qu’as-tu rapporté de cette plongée en toi, qu’as-tu ramené, que connais-tu de toi ?" 

Et ce que le poète rapporte, c’est la vision de son passage à travers les générations – des ombres souffrantes qui continuent à vivre en nous – du passage des générations en lui : "Cela revient, de génération en génération". 

L’Eveillée, qui commence dans la douleur, finit dans la joie et l’espoir – le voyage à travers les affres de l’existence n’aboutit à un quelconque nihilisme paresseux mais, grande surprise, à la joie ! La joie d’une naissance, "la première aurore", la bonne nouvelle d’une naissance !

Une leçon, c’est-à-dire un partage de la connaissance, est contenu dans ces vers. Confronté à la grande épreuve de la condition humaine, on trouve un auteur qui ne tergiverse pas, ne cache pas, ne fuit pas (ce furent les attitudes d’Adam, après la faute, se cacher et se défausser) mais souffre, affronte, accepte et in fine voit "la lumière de l’aurore" poindre !

Dans l’Eveillée l’interrogation métaphysique – "Qui es-tu, d’où viens-tu, où vas-tu" cette question qui parcourt l’oeuvre d’Alain Suied depuis ses premiers livres – a trouvé une réponse. Elle a un visage humain, et c’est dans le face-à-face que se perçoit la miséricorde divine .

Il n’échappera à personne que cette oeuvre aussi particulière, aussi inscrite dans l’identité juive – depuis la mère jusqu’à l’imprégnation biblique, jusqu’au dialogue avec les pères, du matrimoine au patrimoine – résout la quadrature du cercle contemporain (la tension entre le particulier et l’universel) puisque chaque homme peut s’y retrouver, chacun peut y lire l’aventure de sa propre existence. Oui, de même que dans l’histoire des Hébreux chacun peut lire sa propre histoire, depuis l’esclavage jusqu’à la libération ! Il est bienvenu, à l’heure où la haine antisémite s’exprime avec une telle violence et parfois avec la complaisance des medias, de rappeller à quel point la vocation particulière du peuple juif est une vocation universelle, une bénédiction pour tous.

Nul, et surtout pas ceux qui se disent chrétiens, ne devrait oublier que l’Alliance que Dieu a conclue avec le peuple d’Israël est irrévocable – l’Alliance nouvelle du Christ ne l’abolit pas ! -–c’est par elle que toute les nations ont été bénies. 

Franchir la frontière invisible
 (03/01/1991), par Stephen Light

 Ressentir la vibration de l’idée.Faire vibrer l’idée. Dans la poésie d’Alain Suied,se joue moins le "sentiment de l’idée" (Belaval à propos de Jean Grenier) que la ...RESONANCE de l’idée. Non pas seulement CE QUE l’idée suggère, mais ce qui touche au sens,à la signification. A la teneur même du sens. A sa pulsion propre.Pour dire "l’envergure du souffle", "la respiration du monde en nous" (p.6).
 Pouvons-nous suivre le parcours de l’affect à la parole,de la parole à la blessure, au "cri fracassé contre le mur de l’infini / le cri premier / le cri animal de la mort / où s’épuise la parole" (p.30) ? Pouvons-nous traduire "ce qui n’est pas dit" (p.13),cet "avant le Verbe" (p.25) qui vibre dans l’idée même et,en transmettant "l’élan natal" (p.14),le fait,du même mouvement, vibrer, l’amène à donner son spectre entier,son sens fondamental ? Mais si nous avons oublié la Langue,nous oublie-t-elle le pour autant ? "Héritiers du non-dit et des larmes" (p.23), pouvons-nous découvrir ce qui EST DIT à travers nous ? L’ultime exil de la parole et le "pays perdu" de l’origine et de l’idée, le premier souffle,naissance et souffrance –- l’absence fondatrice de l’Autre. Le poète recherche la loi oubliée du langage, les mots perdus – pour dire le mystère natif et notre approche du Réel.
 Nous sommes présentifiés par un appel, une question,une demande.Le mot est départ."La parole revient toujours" (p.27).Mais où retourne-t-il ? Vers un lieu sans lieu ? Vers un souffle disparu à l’instant même où il ex-iste ? "...un feu sans source/une eau sans flamme/un lieu sans racines:un seul rêve multiple traverse la chair du Réel." (p.32)
 Le lecteur de Face au mur de la Loi se voit placé devant la périlleuse question du GOUFFRE d’où surgit le sens : "Nous habitons ce qui est – mais ce qui est n’a pas de lieu" (p.31).Premier et dernier cri,premier et dernier souffle,l’être n’est saisi que dans son surgissement même : "l’origine affleure" (p.36). Nous ne sommes que "nommés". Parce que (ainsi que le dit l’un des vers les plus inspirés du recueil) : "nous sommes l’encre rouge / d’une étoile éteinte." (p.42)
 Poésie des profondeurs,poésie de l’Intelligence,cette poésie est une QUÊTE. Et donc,une poésie de CE QUI IMPORTE,dans le sens que Chestov attribuait au "Timiotaton" de Plotin.
 Poète philosophe,Suied veut faire vibrer l’idée,ne plus s’en tenir à la musicalité,au formalisme : "Patient décryptage du sensible" (p.44)cette poésie nous apprend à ne plus craindre "ce qui écoute en nous".

Entretien avec Alain Suied
Autour de la littérature (06/01/1984), par François Xavier Jaujard

En juin 1984 a paru dans la revue Autour de la littérature un très intéressant entretien d’Alain Suied avec François Xavier Jaujard, directeur des Éditions Granit, qui publia deux recueils de Suied : La lumière de l’origine (1988) et L’être dans la nuit du monde (1991). Nous reproduisons ici ce texte peu connu. 

Pourriez-vous définir la place du poète dans le siècle  

Il n’y a pas de culture, il n’y a pas de civilisation s’il n’y a pas de place pour l’autre, c’est l’autre qui nous détermine et qui nous fait vivre parce qu’il est à l’intérieur de nous. L’autre est à la fois une nécessité et un combat, et pour moi le poète, aujourd’hui, c’est celui qui pleure la disparition de l’autre, qui appelle à sa renaissance. Tous les poètes que j’aime, qui ont traversé ce siècle : Lorca, Mandelstam, Jean-Paul de Dadelsen, Armand Robin, Fondane, sont marqués du sceau de la victime, ils ont pris parti pour elle.

La parole et le langage portent notre vérité, la trace de notre condition humaine  ; ils viennent de très loin, et chacun ignore qu’ils viennent d’une prison, d’une éducation, d’une aliénation. Dans mes poèmes, j’essaie de faire comprendre à chacun que le langage est aliéné, et que la poésie est une libération par rapport à cette aliénation. La poésie, à mon sens, c’est à la fois le déchirement de dire aux autres : nous sommes prisonniers de la condition humaine – et de dire : la parole poétique, c’est une clef pour être lucide, pour le savoir, et pour comprendre que ce que proposaient les humanistes peut se réaliser si chacun est conscient de son aliénation et accepte d’aller vers l’autre ; si on accepte de ne plus voir dans le poème seulement ce miroir, que depuis vingt ans on a fabriqué de toutes pièces dans l’histoire de la poésie française : ces pages blanches et ces quelques mots épars qui sont le peu qu’arrive à dire, le peu de générosité qu’arrive à donner un poète. La poésie brise les miroirs, elle est ironique par rapport au narcissisme et à l’égocentrisme qui se multiplient à notre époque.

Pourriez-vous retracer votre cheminement depuis vos premiers livres jusqu’au plus récent ?

Le Silence est un poème qui date des années 68-69, C’est la langue a paru en 1973, il y avait à ce moment-là en moi une parole de rupture, de cassure par rapport aux illusions de la langue. C’est la langue était à la fois une énonciation et une dénonciation. Il y avait là comme une révolte contre le langage, mais cela n’a pas suffi, il fallait malgré tout dire et partager autre chose. C’est à partir de là qu’intervient pour moi cette dimension de l’autre. Je ne pouvais plus m’en tenir à l’exploration de ma propre histoire, il fallait à tour prix faire admettre au lecteur que la poésie est un partage avec lui, avec le cheminement d’une pensée.

Mes poèmes plus récents portent la trace d’une pensée, ils tentent de déterniner si la poésie peut admettre la pensée, la faire entendre et la faire vivre dans un poème. Je ne renie rien de mes premiers recueils, je crois qu’il y avait là une intuition très violente de la condition humaine. J’ai tenté dans mes derniers recueils de parler du travail poétique, d’aborder des thèmes comme la peur, l’amour, et de faire en sorte que ces thèmes puissent être renouvelés dans une parole personnelle, qui soit poésie et pensée vivante. 

Il y a de plus en plus dans votre œuvre la volonté d’un discours, donc le risque d’être discursif ? 

Le mot discours, je l’emploie dans son sens originel, c’est-à-dire dis-cours, ce qui rompt le cours, le cours de cette musique intérieure que beaucoup croient être leur poésie, et qui n’est que la répétition de ce qui a déjà été dit avant eux. Le discours, ce n’est pas un système. La poésie, par sa dis-proportion par rapport à l’imaginaire, creuse le réel et l’interroge.

Ma poésie est une poésie de marcheur et j’avance, parce que c’est à la mesure de l’homme de marcher et d’avancer. Je l’ai écrit : « J’avance dans un espace privé de sens. » La question du sens se pose aujourd’hui. Ce sens nous rappelle que le monde n’est absolument pas donné, que les mots ne nous donnent pas le monde, que le monde est toujours à découvrir, à venir, et que nous devons toujours être comme le premier homme découvrant le monde. L’extraordinaire du monde n’est pas de nous accueillir, c’est d’être là. Notre vision ne fait pas sens. Ce qui fait sens c’est la morale, la passion de l’autre qu’on choisit, mais l’espace et le monde sont toujours inconnus, insignifiants.

La vérité du poète aujourd’hui est de dire que les mots ne suffisent plus pour explorer un monde qu’ils n’ont pas mission de posséder, de détenir ; au contraire les mots sont là simplement pour jeter un pont parmi d’autres vers un univers infini et infiniment inconnaissable. 

 Dans tous vos recueils, particulièrement dans les deux derniers, vous faites référence à un vécu très personnel. 
 Ma poésie fait corps avec mon vécu. Il y a le désir chez moi d’exprimer une parole humaine limitée à ce que je vis, mais il y a aussitôt une volonté, une nécessité de dépassement. Nous ne sommes que des êtres de symboles. Shakespeare en avait eu l’intuition dans sa fameuse phrase du Songe d’une nuit d’été  : « Nous sommes de cette étoffe dont les rêves sont faits. » Ma poésie, forcément, part de moi, mais surtout elle n’est pas narcissique, elle n’arrive pas à moi, elle arrive au monde, elle arrive aux autres, et là s’effectue ce qui est vraiment la poésie, c’est-à-dire le questionnement du monde parce qu’il est infiniment questionnable, et chaque jour différent, chaque jour en devenir et infiniment le même. >

Ma poésie est une poésie pour la voix, c’est une poésie qui sort du livre. Il m’arrive d’écrire des poèmes de circonstances et des articles de critique pour m’affronter avec des réalités différentes, pour être persuadé que ma parole poétique est vivante, sensible à mon propre développement intérieur comme à tout ce qui m’entoure. De ce faisceau de rencontres, de différences, de hasards, d’accidents, j’essaie de savoir si cette parole va changer dans sa vérité profonde.

Ce qui compte pour moi, c’est d’habiter le réel, d’habiter le monde et de rester moi-même en même temps. Ces poèmes de circonstances auxquels je faisais allusion sont une façon de rendre présente la poésie dans un discours où elle n’a pas, en général, sa place, dans des revues qui ne l’accueillent pas habituellement, et aussi sous une forme qui n’est pas admise dans la réalité illusoire de l’information et dans la fiction journalistique. Lorsque de tels poèmes interviennent là où ils n’ont rien à faire, ce n’est pas le poème qui est poétique, c’est cet acte même qui est poétique, je veux dire que la poésie subvertit la fiction qui est à l’entour du poème.

La poésie nous rappelle que l’origine du monde est toujours présente dans chaque objet de la vie. Nous sommes toujours dans le devenir héraclitéen, et la poésie est la mémoire de ce devenir.

Alain Suied
Revue des Sciences Théologiques et Littéraires (10/01/2006), par J.-P. Jossua

 Le numéro 31 de l’originale revue Nu(e) publiée à Nice sous la direction de Béatrice Bonhomme est consacré à Alain Suied dont j’ai plusieurs fois présenté ici l’œuvre poétique. Il s’ouvre par un échange entre Suied et Pierre Dubrunquez qui porte sur l’essentielle continuité métaphysique et le dépouillement d’écriture caractérisant l’une et l’autre une création qui se poursuit depuis 1968, date de la publication des premiers textes du poète dans L’Éphémère  ; il avait seize ans.
 Le volume contient ensuite plusieurs cahiers de poèmes entre lesquels figurent quelques textes d’une seule page peut-être moins magiques en étant plus explicites. Une note de Gérard Pfister souligne le mouvement de transcender qui est au coeur de cette poésie : vers l’indéterminé, l’autre, l’Ouvert, le nom manquant ; on saisit là, sous le vocabulaire ontologique, la profonde racine hébraïque d’une telle quête. Suit un cahier de dessins « Taches d’encre » de Pierre Dubrunquez avec un texte court et très beau du même, évoquant – pour faire bref – les affinités entre poésie et peinture : « Formules, figures ».
 En abordant les poèmes, on retrouve le rythme et le ton de Suied, une voix à la fois intensément personnelle et tout à fait pudique, avec ici l’accentuation d’une tendance litanique. On retrouve aussi une question qui nous touche particulièrement – elle fut aussi celle de Celan – : peut-on pressentir dans l’absence une présence, ne serait-ce qu’une lueur filtrant dans une faille, fût-elle irreprésentable et inatteignable, ou du moins l’espérer ? Ou bien est¬elle illusoire ou abolie ? « Qui revient dans les traits / du visage, quel inaccessible amour ? ». Une question qui s’impose à certains – au titre de leur origine ? –, les assignant à veiller sans fin sur ce « seuil » qui était déjà celui des prophètes d’Israël. « Dans ton coeur elle vacille encore / la flamme des ancêtres ».

Réouvrir les yeux
Matricule des Anges (10/01/2004), par Richard Blin

 (…) Après La Lumière de l’origine (1988), ou encore Le Champ de de gravité (2002), voici L’Éveillée, dédié à sa mère. Des pages de deuil et ce recommencement, d’écoute et ce consentement.
 Adieu à la mère, à l’enfance – et à tout ce substrat émotionnel qu’on devine cependant en filigrane du regard que nous ouvrons sur le monde –, l’ensemble du recueil semble rayonner à partir de ce point de vacuité absolu, autour de ce silence, de cette absence et de cette perte, à la fascination desquelles il faut échapper. « Regarde-nous, poussière/ de tes yeux d’éveillée ! / (…) Dis-nous que la souffrance / n’est pas une défaite / mars le dernier seuil de l’amour / Souffle sur nos yeux/ la poussière magique / de l’oubli – // – comme/ une fée dans les contes / de l’enfance répand vrairnent / le miracle du sommeil.  »
 Une poésie de la pensée vivante, du langage en mouvement, de l’être toujours en devenir. Une poésie qui traverse les apparences, accepte des moments de pure négation, mais surtout interroge, fait du « pourquoi ? », l’une des modalités fondamentales de l’être-homme. C’est une flamme de désir qui porte l’écriture d’Alain Suied vers « l’aurore de la parole vraie », vers la lisière de l’innocence – « le dernier continent inexploré » ou vers l’inatteignable : « tel est le visage. / Et comme l’horizon, il brille / presque dénué de sens / nu, premier, natal ».

Alain Suied, poète juif
L’Arche (03/01/2006), par Jean-Pierre Allali

 Dans l’infinie variété de la production littéraire juive, la poésie occupe, il faut le reconnaître, une place mineure. Le monde de plus en plus agité, frénétique, impitoyable, obsédé par la rentabilité et esclave de l’informatique. dans lequel nous vivons, ne laisse plus beaucoup d’espace à l’écriture évanescente et irréelle, avec ses méandres, ses pleins et ses déliés et sa recherche du chemin de la lumière initiale, que nous offre la poésie.
 Il a fallu la ténacité d’un Pierre Haïat pour que la poésie juive sorte, il y a quelques années, de la désaffection et de l’oubli et que, de Bahya Ibn Paqûda à Nathan Alterman en passant par Edmond Jabès ou Nelly Sachs, nous soient restitués des dizaines d’auteurs délaissés.
Il faut aussi rendre hommage à Michèle Bitton pour ses écrits qui nous ont fait redécouvrir, entre autres, ces étonnantes poé¬tesses juives vénitiennes que furent Débora Ascarelli ou Sara Copio Sullam. Sans oublier l’infatigable Jacques Eladan, qui n’a pas peu contribué à faire connaître et aimer la poésie dans notre pays.
 Curieusement, au XXe siècle et encore de nos jours, en France, la contribution des Juifs originaires de Tunisie au maintien du flambeau poétique est particulièrement remarquée. Outre Pierre Haïat (1940, Tunis), cité plus haut, on peut nommer Élie Léon Brami alias Léon Madlyn (1901-1983, Tunis), Raphaël Lévy alias Ryvel (1898-1972, Tunis), Gabriel Berdat (1942, Tunis), auteur de nombreux recueils parus dans les années 1980, Yvan Berrebi (1945, Tunis) (7) et, surtout, le plus prolifique, récompensé par de nombreux prix prestigieux, Alain Suied (1951, Tunis), auteur d’une vingtaine de recueils publiés entre 1970 et 2004 et auquel la revue Nu(e) consacre son numéro 31.
 Avec L’Éveillée, son dernier ouvrage, le cri du poète se fait perçant face à la mort. Mort de la mère, Nine Dabi, native de Sousse et disparue à Paris, elle qui était « plus éveillée que nous tous ». Une maman qui, malgré la souffrance, sut rester « Pure et droite / secrète et indomptable » Alors que « Dans le secret des chambres / la Mort travaillait / En silence ». Et le poète de clamer : « Nous sommes morts en toi / pour que tu vives en nous », car « Ton absence renoue / tous les fils de la trame ».
 La mort donc, l’absence à jamais de l’être cher, mais aussi, pour ceux qui restent, l’incertitude et l’inquiétude : qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous ?
  Sous la chair de notre masque
 nous jouons à inventer
 l’illusion qui soutiendra
 notre obscur et terrible savoir. (...)

  Dans le piège des générations
 la violence, l’illusion, la folie,
 ont tissé leurs filets trop vides
 et nul ne peut savoir si celui
 qui atteint le fond
 rebondira vers l’azur limpide.
 Comme souvent dans la prière juive, les derniers mots d’une stance reviennent en tête du bouquet suivant, générant une répétition tout à la fois obsédante et musicale. Délicatesse, retenue, émotion. Un langage ciselé où l’image le dispute à la métaphore.
 Pour Alain Suied, « l’enjeu de la poésie aujourd’hui tient peut-être dans sa capacité à rebâtir un rapport à l’Autre qui échappe au déni et au formalisme et se glisse dans les aléas de la mortalité pour resonger la commune absence des hommes au destin du monde et de l’univers ».
 
 Avec Alain Suied, qui a toujours soutenu que « le poème s’adresse au cceur des hommes » pour l’appeler à retrouver, face au vide spirituel béant de notre époque, le chemin de « l’harmonie multiple de la création », la poésie a encore beaucoup de choses à nous dire, à nous apprendre. 

Alain Suied, le passeur
Le Mensuel littéraire et poétique (04/01/2006), par Gaspard Hons

 Lorsque paraît début 1992, en édition discrète, L’Éveillée, première partie du présent livre, Alain Suied commençait en même temps qu’un travail de deuil, une longue méditation sur la mémoire et la filiation. Il venait de perdre sa mère, porteuse du fil invisible des générations : éloge de la perdue, plutôt de celle qui s’est mise en retrait, pour mieux être présente. Ce premier travail, venu à jour sur le vif, comme un cri de coeur à coeur, s’est prolongé jusqu’à la présente publication par une plongée dans le vivant.
 On n’écrit jamais pour oublier, mais pour demeurer dans une proximité, pour aviver une rencontre fabuleuse, même en cas d’abandon, d’absence, de manque. Quand Alain Suied écrit, dès la perte : "vous voici jetés dans le monde / et nous voici recousus / dans le monde",
il portait déjà ce que longtemps après il allait confirmer.
 Ce long questionnement pour fixer une filiation, pour nommer d’abord, ensuite pour inscrire définitivement un nom, témoigne d’un parcours intime dans le commencement, par des larmes et un dialogue devant la tombe, jusqu’à cette joie qu’il nous a été possible d’inscrire en notre propre traversée :
  Qui porte mon visage ?
 Est-ce moi ? Est-ce toi ?
 Mémoire – tel est ton nom, visage ! 
 Le poète enveloppé de (son) absence, se met attentivement à l’écoute de celle qui malgré son absence transmet encore le message, le témoignage de ce qui a précédé et qui doit être donné comme un gage de fidélité à la vie. Un nom est porteur de tout un passé, la filiation ne sera jamais rompue, malgré un chaînon manquant. L’ami Alain dans une suite intitulée Le Nom de Jacob, prend le relais en rappelant un premier matin et en s’inscrivant comme passeur vers un futur de lumière. Le passé a été gravé, il a été transmis, par Alain Suied, lors de l’édition discrète de la première édition du texte L’Éveillée : "à Victor James Suied, à Dany, François et Stéphane Lacroix,... aux familles Suied, Dabi, Riahi, Slama, Sala, Brami... "
 (..) De génération en génération
 cela traverse. De regard en regard
 cela éclaire.

L’Ouvert, l’Imprononçable
Le Mouvement (12/01/1999), par Michèle Benguigui

 Tu es née de la perte, ô présence 
 des disparus, tu es née de la chance
 d’un regard ouvert 
 sur le pays perdu. 
 Regarde :

  il n’y a rien
 il n’y a rien que des fragments 
 il n’y a que les heures
 brûlées, revenues par les chemins 
 de ta mémoire
 les heures, incarnées 
 des fantômes de l’avenir
 
Shékinah III 
 
Jeux de mots (je dirais plutôt jeux avec les mots), miroir de l’Histoire, miroir de la mémoire, au rythme de la vie, de la mort, histoire d’un génocide, jeux d’ombres et de lumière. Enigme des juxtapositions, mystique et musique sur le mot ouvert, sur l’inconnu. Fragilité d’un monde : 
  Le monde repose 
 sur un mot 
 manquant. 
 L’air des galaxies 
 ne peut porter 
 ni refléter
 son absence infinie...
 Galout I
 Alain Suied, peintre de l’imagnaire, de l’illusion mais aussi de la douleur emploie les mots rares : secret, subtilité de la poésie. Le lecteur flotte dans cette utopie, plaisir et envoûtement du mystère des mots, à la recherche du sens de l’inutile ou simplement laisse bruire des accents miraculeusement accordés. Monde fantastique destiné à embraser le rêve.
 La recherche, le sens poursuivis par l’auteur déroutent, provoquent une chute dans un univers de fantasmagories qui tranche avec nos sourdes incertitudes et nos angoisses.
 Où est l’être 
 Effacé
 par la question 
 est-il
 caché dans le silence 
 de la réponse ? 
 A rebours des mots
 ou dans le vide
 que dessinent
 les limites de la parole
 humaine ?... 
 Hokhma
 Rythme rapide, suggestif d’un temps qui va s’éteindre, souffle qui se suspend au mot, à la vie par delà la différence de la parole, du regard. Tableau du vide, couleurs de l’absence. Révolte et émotions tissent leurs tristesse.
 Qu’est-ce que c’est

 cette force qui nous ramène
 au passé, aux impressions 
 du désir, à l’inqualifiable
 origine ... 
 Malkhout

 Et le frêle esquif
 de la réalité
 n’était plus
 qu’une lueur
 sur l’océan de l’Inconnu. 
 L’Ouvert, l’Imprononçable I
 « L’observation et les commentaires d’un poème peuvent être profonds, singuliers ou vraisemblables, ils ne peuvent éviter de réduire à une si gnipcation et à un projet, un phénomène qui n’a d’autre raison que d’Être. La richesse d’un poème, si elle doit s’évaluer au nombre des interprétations qu’il suscite, pour les ruiner bientôt, mais en les maintenant dans nos tissus, cette mesure est acceptable. Qu’est-ce qui scintille, parle plus qu’il ne chuchote, se transmet silencieusement puis file derrière la nuit, ne laissant que le vide de l’amour » (Préface de René Char, in Poésies d’Arthur Rimbaud). 
 Musique des mots révélant le mystère, le doute, l’espoir. Poème de l’Indéterminé. « Le poème, toujours montre le chemin Mais ce geste n’est pas seulement prévision, prémonition, direction. Un simple signe sur la ligne infinie de l’horizon. »
 Une oeuvre singulière, attachante, qu’il convient de lire plusieurs fois afin de s’en pénétrer . La poésie est un genre littéraire qui demande peut-être un effort particulier. « Affronté au questionnement ultime de la Création dans le cours du Devenir... Après la vertigineuse trahison de l’homme par l’homme, de la société par la société, après l’horrible certitude que l’homme peut décider de détruire l’homme et le monde. »

Le Pays perdu
Europe (02/01/1998), par Françoise Han

 Le nouvel ouvrage d’Alain Suied se situe dans la lignée des précédents, celle d’une poésie philosophique qui s’interroge sur notre place dans l’univers. De questionnement en questionnement, Alain Suied s’approche, non de la réponse – ce serait la fin de la poésie – mais d’une vision plus ouverte, d’une condition humaine allégée.
 Ce volume comporte deux parties. Au Sommes-nous au monde ? qui donne son titre à la première, le poème IX répond en hésitant « Peut-être », le poème XI ajoute : « Est-ce que nous vivrons dans le monde / ou dans son absence ? ». Le manque, l’absence, loin d’être des notions négatives, portent tout le livre :
  Mais dans le manque 
 seulement tu rencontreras 
 l’autre
 Mais dans son absence même 
 tu rencontreras l’autre

 C’est en eux que l’être humain – Alain Suied tantôt dit « nous », tantôt s’adresse à lui en le tutoyant, avec une nuance impérative – trouve sa voie vers le pays perdu, ou peut-être oublié et quand il est enfin atteint, « Rien n’est changé / sinon la couleur de l’absence ».
 C’était donc cela, l’origine sans nom  : non l’Eden et ses fruits toujours prêts à étancher la soif et la faim, non la plénitude, mais La transparence du mystère – titre de la seconde partie –, la porte de la Loi (Alain Suied ne définit pas celle-ci autrement que par sa majuscule), l’absence qui perdure, car elle est la vérité de l’être et change seulement de teinte dans son regard.
Le cheminement procède par étapes et reprises, en modifiant chaque fois un peu les termes de la formule afin de regarder la réalité sous tous ses aspects. Souvent ainsi le poème semble un objet que le poète tourne entre ses doigts pour accrocher toutes les lueurs du sens. Cette quéte, au dernier vers du poème, peut rencontrer une clarté heureuse ou faire un constat d’impossible, comme celui-ci : « Le diapason brisé de I’origine / nul jamais / ne le recompose (...) / Les univers s’ouvrent et se ferment / dans son écho absent. » Le poème suivant ne dénient pas mais change l’angle de vue : « Tout ressent, tout transmet / l’inconnaissable et fatale / origine ».
 Le lecteur est convié à prendre part à cette approche par retouches, dans une lecture lente aux richesses multiples.

Le Pays perdu
Le Mensuel littéraire et poétique (12/01/1997), par Gaspard Hons

 Après le livre de la question, celui de la tentative du déchiffrement, tout en sachant que le mot premier est perdu, que le mot de passe a été égaré. Dans la question réside pour les uns la culpabilité, pour les autres le mystère. Pour certains les deux, culpabilité et mystère. Alain Suied la situe entre culpabilité, oubli de la Loi et mystère enraciné dans le silence des organes. II se sait le témoin de l’impossible, et sait obscurément que le message est à venir. Non un vague message ouvrant sur un refuge tout aussi vague, mais sur le projet d’une douce respiration d’un monde accessible. Bien qu’il écrive le contraire, je m’en tiens à cette impression d’accessibilité, de finalité heureuse.
 Entre ces deux notations, laquelle saisir pour y fixer ce poète dont les textes hantent la poésie actuelle en quête de réponses directes, de solutions clé sur porte :
  ... le sourire
 politesse du néant
 Le monde vient de naître
 si tu lui tends les bras
 
Ni apparences, ni illusions, il y a chez Suied l’urgence et l’incontestable nécessité de n’aimer rien d’autre que la vérité intérieure des êtres. II joint ainsi au sens poétique, l’appel de l’éthique. Les deux, le porteront-ils vers l’analyse existentielle. Entre la décharge du trop plein et le vivre avec. Alain Suied trace sa voie, celle de vivre dans la proximité des absents et de s’y enraciner
 tu atteins le pays perdu.
 .......................
 Rien n’a changé
 sinon la couleur de l’absence
 
Tout Alain Suied est en ce livre, dont j’inverse le titre. Il nous donne, sinon le pays retrouvé, du moins ce qui l’annonce... Le Passé revient : ne le retourne pas ! Le pays n’a pas été expulsé brutalement, il s’est glissé subrepticement dans l’aujourd’hui, dans la transparence. Briser le cristal, pour en connaître le principe, pour comprendre que l’autre est moi ... sans détours.
 Le monde continue à nous parler, même lorsque nous plongeons. Le monde nous parle, justement, lorsque nous traversons ce qu’Alain nomme le négatif. Il faut attraper la balle au bond, saisir la corde de rappel  : parfois un poème, une main, un silence. Le livre d’Alain, la lettre de Lucien, le parfum de quelques herbes
 La violence du destin humain 
 C’est là aussi
 que tout commence. 
 La peine ou la joie
 la passion offerte
 ou brisée
 a chance ou la loi :
 nul ne sait
 dans quelle ombre
 elle attend
 bondir
 et foudroyer – la secrète
 l’indéchiffrable, la familière 
 blessure.

Le Pays perdu
Journal des poètes (06/01/1998), par Georges Sédir

 Un lecteur d’Alain Suied notera sur-le-champ que sa langue est nette et claire, que son style est aisé, naturel, apparemment spontané quoique élaboré sans doute avec soin. Mais ce qui originalise cet écrivain est le ton – réalité subtile que les connaisseurs savent apprécier d’instinct. Un ouvrage faisant autorité définit le ton comme « qualité de la voix humaine (...) caractéristique de l’expression des états psychologiques et du contenu du discours ». Une telle définition mérite d’autant plus d’intérêt qu’elle dépasse la trop facile antithèse du fond et de la forme.
 Disons donc que Suied nous parle à partir de son expérience personnelle, de ses connaissances cumulatives et de ses intuitions, de son tempérament poétique, de son réel. Il le fait avec simplicité et avec force, avec conviction, avec une modestie qui coexiste avec l’assurance de celui qui a su voir :
  Tourne la clé :
 le monde s’ouvre. 
 Transparent et premier 
 lointain et proche 
 mortel et nouveau.
 Cette ouverture au cosmos, tempérée par le laconisme de l’exposé, implique de toute évidence un long « travail sur soi » comparable à celui que l’on pressent chez d’autres poètes passionnés et austères comme Jabès ou Jaccottet.
 La première moitié du recueil, Sommes-nous au monde ?, s’interroge sur le degré de réalité que nous pouvons appréhender ici-bas, sur la cohérence du moi, sur les secrets que nous pouvons et devons percer. Le titre de la seconde moitié, La transparence du mystère, implique que l’on nous propose des clefs. L’auteur laisse aussi entrevoir quelque espoir de délivrance puisque les pires faiblesses ou épreuves peuvent se transmuer en révélation – pourvu qu’intervienne un élément d’amour ou de confiance ou simplement de chance. C’est ainsi que :
 dans la perte aussi
 jour après jour elle refleurit
 la rose noire de l’espace ...
 Après une longue et dure odyssée spirituelle, l’être pensant approche enfin de la solution :
 Tu as plongé
 dans la transparence du mystère 
 tu as traversé
 le cristal de l’esprit
 et tu frappes à la porte 
 de la Loi.

 Alain Suied a composé un beau livre épuré et profond. On peut se demander incidemment si le besoin de réconciliation qu’il exprime et son aspiration à « la Loi » ne se rattachent point à la tradition d’Israël (il est né au sein d’une antique famille juive). Mais il peut toucher tout chercheur de vérité, religieux ou non. Relevons encore qu’il est un éminent musicologue. Les rapports entre métaphysique et musique ne sont peut-être pas fortuits et l’on sait que Schopenhauer y a fait maintes allusions.

Le corps parle
Espace de Libertés (12/01/1989), par Gaspard Hons

 « Toute parole est risque et errance », écrit Alain Suied dans ce petit livre de réflexions. Le poète en se mettant à l’écoute du corps, des générations oubliées, de ce qui est fondateur, des générations à venir également, tente de surprendre l’autre, d’inventer avec cet autre une pensée. Convivialité, confraternité, et recherche de ces « alliés substantiels ». – Le corps, le corps non défini, sa part de silence, sa part regardée et regardante, ce qui en ce corps est fruit de la nuit et de l’hélium : ce corps, justement, nous tient au monde. Ce corps : matière et manque. Ce corps qui questionne et qui répond.
 Réflexions et pensées, notes et annotations. Une approche du regard qui nous regarde en regardant vers et qui dicte l’urgence de faire passer la Poésie du stade du Moi au stade du Réel  :
« Il faut se tenir prêt toujours à accueillir le premier regard, la transparence du vivant, la surprise devant la contradiction universelle qui va, de l’électron à tout le vivant, de la mort à la vie, de la vie à la vie. »
 Alain Suied nous surprendra, il est l’à-venir de notre poésie. Gardons-lui toute notre attention. Mettons-nous à l’écoute de celui qui écrit « le cantique et le quantique ».

Le corps parle
Le Mensuel littéraire et poétique (09/01/1989), par Jacques Eladan

 Alain Suied a publié récemment, coup sur deux petits livres très denses : Kaddish Paul Celan (éd. Obsidiane) et Le Corps parle (éd. Arfuyen). Dans le premier essai, Alain Suied présente une lecture juive de l’oeuvre de Celan que les récupérateurs en tout genre, surtout heideggériens, essayent de déjudaïser, en en faisant le poète du silence et de l’absence, alors incarne « à la fois, la contradiction d’une société et celle de sa victime... », le juif porteur de mémoire et l’esprit universel qui demande simplement que soit reconnu « la place (et l’existence) des siens ».
 
Opposé aux interprétations fallacieuses qui s’en tiennent à ce que le texte dit en surface quand ils n’en déforment pas le sens, Alain Suied se pose la vraie question : « d’où cela parle-t-il ? ». Et il montre que l’espace d’où a surgi la parole de Celan, est celui des camps de la mort. Seulement, au lieu d’en parler d’une manière immédiate, il en a fait un thème « invisible, absent, imprononçable. Parole qui résonne dans le silence original ». 
 
En passant Suied dénonce les théories coupables d’Heidegger et les égarements de l’Occident, aveuglé par le narcissisme et l’imaginaire et dont le refoulé païen a mené aux désastres de ce siècle sanguinaire. Les onze poèmes de Celan qui accompagnent l’essai confirment l’interprétation d’Alain Suied.
 Quant au second livre : Le Corps parle, c’est un recueil original de textes variés et très beaux, qui comprend des poèmes, des aphorismes, des notes, un essai brillant sur Proust et le réel, et des réflexions sur le langage, la musique et la peinture. De cette gerbe poétique et critique étincelante se dégage néanmoins, une théorie bien structurée et unifiée, de l’art et du langage. Opposé à l’écriture narcissique qui aliène le moi du créateur dans les rets de la fiction et du monologue, Alain pense qu’il est temps « de faire passer la Poésie » du stade du moi, au stade du réel. Témoin, la poésie ne peut s’identifier au système « qui la nie et la dénature. Elle doit plutôt le rappeler à l’humain. » Par cette haute conception éthique de la poésie et de la parole, Alain Suied fait retrouver à l’écriture toute sa dignité ternie par les mensonge et les violences de ce siècle et nous remet sur la voie de l’authenticité et de la quête de l’autre, qui constituent le fondement même de tout texte vrai.

Le corps parle
Vagabondages (07/01/1989)

Les belles éditions Arfuyen publient Le corps parle d’Alain Suied. « Le corps parle sans / les mots, dans leur absence / fondatrice »  : cette écriture, en effet, tend vers un langage originel, « la langue natale de l’univers », au moyen d’un dénudement ascétique et par une forme très originale de mélopée, de litanie méditative.

Cette ascèse incantatoire interroge le corps, la parole ou la modernité de la ville et de l’argent. Ce qui ressort, c’est une vision grave, précise et synthétique où le monde et notre condition sont ramenés à des rythmes ou des lignes fragiles, au moyen de belles formules comme « l’évidence de la naissance ».

On goûtera enfin le sentiment d’une expérience très humaine : incertaine, trébuchante face au vide des vies peuplées d’illusions et de mensonges : « La langue, l’institution, des différents pouvoirs parodient les terribles paroles élémentaires. »

Face au mur de la Loi
Europe (05/01/1991), par Charles Dobzynski

 Si nous avons peu de poètes philosophes, ce n’est pas que la poésie philosophique ait mauvais genre, c’est qu’elle est un genre difficile, exigeant, qui requiert, si l’on veut éviter pathos et rhétorique, des qualités particulières, grâce auxquelles l’élan lyrique et l’invention proverbiale ne seront pas sacrifiées à la profusion aphoristique. Il importe que le discours philosophique échappe à l’exposé et au mode d’emploi des notions convenues, qu’il soit le langage personnel d’une vision du monde, de l’histoire et de l’être, irréductible aux données de la connaissance.
 Alain Suied bâtit avec patience et rigueur une oeuvre dont la matière même, phénomène peu commun, est constituée de pensée en mouvement. De pensée en irruption, et même en éruption, tant elle fait du surgissement, de la fulgurance de la veine métaphorique, son énergie motrice. Il y a chez ce poète une saisie comme instinctive des grandes interrogations qui irriguent hotre espace intérieur, notre espace métaphysique. Interrogation constructive sur la relation intime de la parole et de l’être, relation qui commande toutes les autres :
 Les mots qui manquent
 parlent pour nous. 
 Langue étrangère, parole 
 première, le manque 
 de l’origine est l’origine du manque.

 (...) Poésie personnelle dans sa tension vers l’universel, à travers’une tradition juive, où elle s’enracine et qui la fonde. Elle nous suggère comment "habiter le réel y et comment il nous appartient "d’ouvrir, couvrir, découvrir" :
  Nous n’aurons jamais le lieu.
 Nous sommes les témoins de l’origine. 
 Syllabes de lumière 
 sur le tableau noir 
 de l’univers !

 Comment ne pas saluer la prouesse d’un poète qui parvient, sans jamais s’enliser dans l’abstraction, à nous communiquer, pour le devenir de l’être et sa "proximité", une passion qui lui donne des ailes !

Ce qui écoute en nous
Recueil (12/01/1993), par Gérard Bocholier

 Alain Suied se tient depuis longtemps « au plus près / du royaume / déserté ». La poésie a pour lui la fonction éminente, essentielle, de dévoiler la nudité de l’être de l’homme, « le vide originel ». Il y parvient dans de courts poèmes qui ressemblent à de sombres monuments dressés sur une route infinie, d’une dureté de silex, serrant en elle le feu premier. Monuments pour rappeler, contre toute disparition, « l’origine / fatale mais vivante », pour opposer une écriture en alerte à toutes les bêtes embusquées au fond de nous. Monuments pour s’opposer à la menace toujours possible des ombres qui rôdent en nous ou autour de nous :
 Tu scrutes le regard 
 sans regard du monstre 
 qui répond à ton appel 

 Tu défies le témoin 
 muet qui veille
 sur le seuil du désir.
 On songe à cette géologie de l’homme, vertigineuse et terrible, que Pierre-Jean Jouve esquissait dans le début de l’avant-propos de Sueur de sang. Alain Suied la double aussi
d’un homme passionné par le mystère de l’homme et désireux de trouver la juste parole pour partager et faire aimer sa vérité.

Discours de clôture des 19° Biennales de poésie
Journal des Poètes (11/01/1994), par Alain Suied

« Aimer c’est donner ce qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » : la définition désormais classique de Jacques Lacan n’a cessé de m’accompagner au cours des ateliers des Biennales 94.

En écoutant les interventions, j’ai entendu la musique intérieure, la vérité intime des uns et des autres – mais j’ai rarement perçu de l’amour. Du désir, oui, des idées générales, oui, de l’idéologie, oui. Chacun semblait s’appuyer sur ses propres perceptions, sur ses propres expériences pour dire l’amour. Mais l’amour – comme le nom de Dieu – ne peut se qualifier. Mais l’amour – comme le réel – ne peut s’atteindre.

Aimer – c’est avoir aimé. C`est re-composer le rêve de la première enfance, c’est re-composer l’illusion vraie de l’amour, l’illusion de retrouver un jour le regard maternel, cette rencontre inaugurale de soi, cette rencontre impossible et fondatrice pourtant. Aimer, c’est prétendre redonner lieu à la fragile certitude du petit d’homme, enraciner sa propre histoire dans le mystère inaccessible du monde, dans son rapport socialisé aux autres. C’est donner ce qu’on n’a pas, ce qu’on ne peut assurer à quelqu’un qui cherche à revivre non cette fausse monnaie, mais une certitude elle-même dévastée. Aimer, – c’est avoir aimé. C’est recomposer le monde de l’enfant que nous étions. Enfant : in-fans – qui n’a pas la parole.

C’est suffoquer, c’est perdre la parole. Notamment pour les mystiques. Et curieusement, composer un poème, c’est aussi recomposer une parole absente. Ecrire un poème – n’est-ce pas alors s’adresser à l’autre absent, irrésistiblement absent, aimer ce que l’amour a pour mission de celer, de cacher. Une absence fondatrice. Une parole fondée sur l’absence même de la poésie. Fondée sur la mystérieuse détresse de l’enfant réfugié au fond de nous.

Parmi les poèmes évoqués au cours de cette 19° "Biennale", Gérard de Nerval me semble avoir ouvert la modernité à cette tragique appréhension (je i`amour : comme Baudelaire, évoquant "la vie antérieure" il évoque l’amour comme un souvenir, le souvenir "d’une autre vie", si autre, si différente déjà disparue – et si c’était la seule qui nous soit accessible. Cette autre vie, cette vie par l’autre, c’est la petite enfance, le moment où la parole manque, le moment symbolique qui nous rappelle à jamais l’absence même où se fonde ce que nous appelons l’amour.

Aimer, c’est avoir aimé. C’est reconnaître le manque où se constitue le désir, où se compose notre propre histoire, notre propre illusoire ego.

Aimer c’est aussi aimer ce qui manque en nous – source de nos détresses d’adulte, de nos chagrins, de nos questionnements – mais source de notre ouverture ;nfinie à l’autre, de notre pitié, de notre émotion, de notre souci des autres, de notre souci de ceux qui nous succéderont. "Aimer c’est ne plus être" , disait Jacques Brel à Maddley Banny. Nous pourrions ajouter c’est ne plus être soi, c’est sortir de soi pour devenir cet adulte qui va vers autrui pour exister, pour partager la misère et le mystère de l’autre qui sont le juste et terrible reflet de notre misère et de notre mystère.

Un poète du 20° siècle, injustement méconnu, comme Fondane, comme Voronca, comme Nathan Katz, comme Milosz, un poète mort trop tôt, Jean-Paul de Dadelsen écrivait : "cet homme de goût aime sa mère, mais aime-t-il la misère de sa mère ?" 

Comme lui, nous pouvons dire, à la fin de cette Biennale : nous avons pu évoquer l’amour – mais ne devons-nous pas aimer la misère de l’amour ? Sa misère symbolique, son impossibilité. Aimer, c’est avoir aimé. C’est parce que l’amour est impossibilité, manque, absence qu’il est aussi – pour toujours – notre seul avenir.

Ce qui écoute en nous
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (06/01/1994), par J.-P. Jossua

Qu’est-ce qui fait que parmi tant de recueils de poésie nouvellement parus qui nous tombent dans les mains, puis des mains, décourageants par leur abstraction ou lassants par leur banalité, de temps en temps il en est un qui nous dit, dans la simplicité de ses mots, quelque chose de fondamental et de neuf à la fois ? Telle est la vertu de Ce qui écoute en nous d’Alain Suied, qui vient après plusieurs autres de poésie. 

Il parle de la mémoire, de l’exploration du passé, de l’enfant, de l’autre, de l’amour, des rêves. de la condition juive, tout cela d’une façon simple et, en même temps, ménageant le mystère ; d’une façon que l’on pourra juger prosaïque, dans ses vers libres et courts, mais dont on ne niera pas qu’elle se montre attentive au profond en soi-même, à l’enfoui. Il évoque aussi l’affrontement de la Limite, du seuil, de la frontière, de la rive où se découvre le vide central (mais qui constitue la parole), le silence, le manque, l’absence – ou bien une présence virtuelle, une lueur, un chant –, ou encore, peut-être, ce qu’on ne pressent que parce qu’il écoute en nous.

Parce qu’il s’affronte au réel en sachant se dessaisir des prétentions du moi et de la construction idéologique d’une « réalité », le poème est ce qui permet l’ouverture. « Le poème est en avant de nous.  » 

Ce qui écoute en nous
La Vie spirituelle (11/01/1993), par Gilles Barnaud

 Dès les premiers poèmes, Alain Suied annonce la couleur. L’univers est silencieux, le royaume est déserté, le ciel est illusion intime, et le seuil, effacé. Certes l’autre, un autre à peine perceptible, « pourrait te guider / dans la nuit du devenir », mais il est non-représenté, non-murmurable, – quoique proche –, car nous sommes, poètes ou lecteurs de poésie, « face au vide du symbole / face au vertige / à la mémoire du vide / qui veille au centre du signe ».
 La couleur annoncée par ces premiers poèmes risquerait fort d’être le blanc, n’était que Suied s’échappe de cette métaphysique du vide qui ensorcelle une bonne partie de la poésie française contemporaine. Dans la seconde moitié du recueil, les mots et les images prennent une densité plus grande et ne sont pas barrés aussitôt qu’écrits, réussissant ainsi à demeurer, aux yeux et dans la mémoire du lecteur. Influencé peut-être par Dylan Thomas, qu’il a admirable¬ment traduit, Suied use d’images très charnelles, de parturition (« le matin sanglant de la naissance »), de nouveau-né dont « le sourire est taillé / comme une blessure / dans la chair du visage ». Il évoque aussi la souffrance des gens « roués de fatigue et d’exil », la douleur qui découpe « l’espace exact qui manque à nos paroles », « l’illusion exacte / qui manque à nos certitudes ». Tout cela pour nous rappeler qu’à ce monde lunaire du « tintement du silence » et du « paysage oblitéré » il y a « une fin charnelle ».
 Mais ce n’est pas tant la valeur symbolique de ces images qui importe, ni la façon dont elles illustrent la pensée du poète. La seule présence dans le texte des mots très concrets dont elles sont faites, donne à celui-ci une réelle existence et dans ses meilleurs moments lui permet d’éviter la non-signifiance de tant de poèmes contemporains qui, à force de nous dire que rien, – ni le monde ni les mots –, ne dit réellement rien, nous disent, à satiété, rien du tout.

Le Premier regard
Société des Gens de Lettres (29/05/1995), par Robert André

 La poésie d’Alain Suied trouve son inspiration dans une expérience existentielle fondamentale. Celle-ci donne son titre au recueil couronné par la Société des Gens de Lettres : Le premier regard.
 Venir au monde est aussi ouvrir les yeux sur ce monde où l’on arrive, où tout est inconnu, tout à découvrir. Voir alors représente un instant inoui. Il est toutefois unique et nous ne nous en souvenons pas. La mémoire suppose en effet un passé et le moyen de décrire ce que nous voyons aussi bien que ce qui a été vu.
 Ce moyen, nous le savons, réside dans le langage, dans ses mots.Cependant Suied estime que les mots ne révèlent pas la réalité ; au contraire la voilent. Un poème nous avertit : "Les glaciers n’ont pas de noms... Les arbres n’ont pas de noms..." et ailleurs : "le langage nous éloigne du monde".
 C’est vrai en un sens, mais la seule dénomination permet d’appréhender le monde et de le comprendre. Une difficulté philosophique se cache ici, la distinction entre l’en-soi et le pour-soi. Cet en-soi ou l’Être demeure inaccessible. Seul peut-être le nouveau-né privé des mots, qui a "des yeux sans vision", en a eu la révélation fulgurante.
 La poésie pour Suied doit en exprimer la nostalgie et faire effort pour tenter du moins de se rapprocher de la dénomination initiale. On songe à Mallarmé qui désirait faire rendre un son plus pur aux "mots de la tribu", mais la tentative ici est à la fois plus ambitieuse et plus modeste. L’ambition est d’atteindre ce qui se dérobe à la quête. Nous sommes prisonniers du langage. L’émotion pure ne se communique pas, sauf par contagion muette. Or, le poète en est conscient qui écrit : "Souviens-toi et l’énigme se déplie".
 Il va donc se résigner à entreprendre une recherche sans espoir, à évoluer dans une sorte de contradiction douloureuse, à n’être, et je le cite, "qu’un pont entre deux univers contradictoires : le réel sans formule et l’arbitraire trop humain du discours." Ce pont pourrait prendre une expression symbolique – je,dirais métaphorique – et la clef, à y réfléchir, étrange, du talent d’Alain Suied, résiderait dans le constat désolé que l’enfance ne se retrouve pas à volonté.

Les morts sont légers
Tribune juive (16/03/1995), par J. M.

 Pour son treizième ouvrage publié, ce poète né à Tunis en 1951 a choisi comme titre Le premier regard. Parce que sans doute l’acte poétique est un éternel recommencement. Traducteur émérite (et couronné comme tel en 1994 par le prix Nelly Sachs), il a fait passer dans notre langue Dylan Thomas, John Updike, Ezra Pound... A l’arc de son talent, il ajoute d’autres cordes, comme la musique, la philosophie, la psychanalyse, et la connaissance intime de Paul Celan, dont il est un compagnon d’âme.
 De son dernier recueil, nous tirons ce superbe poème (d’ores et déjà mis en musique par Jacques Castérède), où chacun reconnaîtra Alain Suied : « Les morts sont légers / Plus légers que l’air. / C’est nous qui portons / leurs poids à l’épaule. / C’est nous qui écoutons/leur vraie voix dans nos coeurs./ Les morts sont légers / plus légers que le sommeil. / Ils nous parlent en secret/dans la langue pure des galaxies. / Ils nous tirent vers le haut/tandis que l’oubli et la faiblesse/nous ramènent vers la terre. / Les morts sont légers / plus légers que le souvenir. / Ils nous parlent en secret / dans la langue oubliée des enfants. / Ils nous tirent vers l’azur / tandis que le silence du néant / nous ramène vers la vérité ».

Le premier regard
Poésie 1995 (10/01/1995), par Jacques Eladan

 Alain Suied vient d’enrichir son oeuvre poétique qui comptait déjà près de onze titres, d’un nouveau recueil : Le premier regard, publié aux éditions Arfuyen. Le thème dominant de cette oeuvre dense et belle, est celui de l’enfance avec tous ses corollaires : la nostalgie de l’unité perdue, l’éveil au réel, la conscience du manque, la déchirure, la violence du vivant et l’aspiration à la pureté.
 Suied a renouvelé en profondeur ce topos poétique qui, depuis Baudelaire et ses épigones œdipiens, était traité comme une nostalgie du « vert paradis des amours enfantines » à cause de leur immaturité et leur incapacité d’affronter la mobilité du temps, la dureté du réel et la relation féconde avec autrui.
 Pour Suied, la quête de l’origine est une manière de maintenir, par un questionnement sans cesse renouvelé, un rapport vierge avec les choses et les êtres, comme si on les découvrait pour la première fois ; car cette relation originelle, permet de débarrasser la réalité de toute l’usure générée par l’habitude et les perversions du langage commun, afin de retrouver : « L’origine lointaine et fatale / invisible et présente ! qui appelle et transmet sans paroles / le rêve premier et dernier de l’être. » L’enfance finit par incarner chez Suied la lumière de toute création, l’émergence éclatante de l’amour et la liberté. C’est pourquoi cette renaissance, que le poète souhaite perpétuelle, ouvre à l’être : « Un horizon de bras aimants / de mains ouvertes / de regards soucieux / un horizon de mémoire / un chemin libre. » 
 
Malgré le caractère métaphysique de sa thématique, A. Suied en poète musicien, a su éviter le style sec, inhérent à la méditation philosophique, grâce à sa capacité d’écouter et de rendre la plus belle vibration de chaque mot, jusqu’à en faire jaillir les sons les plus mélodieux. Ainsi ce recueil est une illustration parfaite de l’harmonie qu’un vrai poète peut établir entre le poème et la métaphysique, lorsqu’il sait tourner le dos à la mode formaliste qui a vidé la poésie de tout contenu, alors que le souci premier d’A. Suied est de trouver le lien nuptial le plus heureux entre le son et le sens.

Le Premier regard
Journal des poètes (05/01/1997), par Jean-Luc Wauthier

  "L’enjeu du poème, ce sera, désormais, depuis toujours aussitôt, de mener au Symbolique –sans céder aux incitations de l’idéologie ni au changeantes compromissions du temps, De situer la parole au coeur même de sa fragilité – n’être qu’un pont entre deux univers contradictoires : le réel sans formule et l’arbitraire trop humain du discours."
 A Paris (où vit Alain Suied ) comme ailleurs – sinon plus qu’ailleurs – cohabitent deux types de poètes : les premiers, avides de reconnaissance et de médailles, bovidés ployant la nuque pour recevoir les coups euthanasiants de l’abattoir critique, occupent les devants d’une scène qui tend chaque jour à se rétrécir davantage, face au dynamisme d’une poésie vraiment internationale ; les autres, quels que soient leur âge ou leur état de notoriété, demeurent des artisans rigoureux, soucieux de rester, dans la pénombre des mots, à l’écoute de leur être profond .
 Incontestablement, Suied appartient à cette seconde catégorie : sans tapage ni éditeurs voyants, ce quadragénaire bâtit, dans le silence, une oeuvre de langage dont rien ne vient entraver le cours naturel, l’épanouissement essentiel . Car, loin de toute " médiatisation " - toujours illusoire et, par définition éphémère en poésie – il se montre uniquement soucieux de résoudre les énigmes, d’interroger le mystère de l’existence : Voilà, écrit-il, le pays perdu, le pays où j’ai lieu. Puis, ailleurs : Souviens-toi et l’énigme se déplie ou encore : Nous sommes nés dans le rêve du monde. Ici, le langage assume une double mission : à la fois porter la réalité ("porter les choses", disait Daumal ) et bâtir une autre réalité, surréelle .
 Voici donc, avec Le premier regard, l’itinéraire de l’homme à travers les intersignes ; à travers l’absence, le vide, le manque : celui qui écoute / l’ombre / s’éveille à l’invisible ( quelle belle tonalité rilkéenne ! ) Pour écouter les sources, là où nos vies n’ont pas de nom, il faut demeurer à l’affût , celui d’un poète-philosophe fasciné par le silence et les interrogations de la vie ..
 Mais, il convient de le préciser, nous ne sommes pas ici au coeur d’une quelconque et banale poésie philosophique . Au contraire : cette poésie "pure" ne prend, pour exister, d’autres prétextes qu’elle-même .
 Il faut donc lire et, surtout , relire ce Premier regard dont irradie, en outre, un climat , particulier et très personnel, fait à la fois d’effleurement et d’affleurement ; un climat tissé de paradoxes fertiles, à la fois doux et ferme, net et flou, comme le prouve assez bien ce texte, avec lequel nous laisserons poète et lecteur à l’écoute de leur silence intérieur :
 Le fantôme souriait
 inaccessible et familier 
 comme si nous avions vaincu 
 le monstre avide : le passé. 
 Hors d’atteinte,
 " Ombre légère, emporte-moi 
 dans le pays sans lieu 
 de ta blessure.
 Murmure enfin le grave secret du malheur ". 

 Le fantôme souriait
 Comme la trace d’une étoile 
 souligne d’un éclair 
 la note initiale du néant.

Rester humain
Mensuel littéraire et poétique (10/01/2001), par Gaspard Hons

 Comment parler du dernier livre d’Alain Suied ? Pourrais-je évoquer sa part de « naïveté », venant à la rescousse d’un monde « s’autodétruisant »  ? Ce livre s’inscrit-il dans un profil poétique ? Ne pourrait-on le soupçonner d’être moralement trop correct ? Alain Suied en partait porteur de beaux principes !
 Mais non. Alain ayant récemment découvert le zizi coincoin liégeois n’a rien d’un moralisateur. Au contraire. S’adressant à l’adolescent qu’il pense avoir été, aux adolescents de ce temps de désarroi. il se dresse énergiquement contre la peur archaïque, contre toute désespérance et tout désir de souffrance. Non pour fantasmer sur d’autres illusions ou d’autres soirs qui chantent. Il « affirme » qu’il y a encore de la lumière, des mélodies, des regardés qui regardent. Savoir dire l’autre est de l’ordre du possible. Il suffit de rester dans l’humain, de savoir l’habiter :
 Construis ta vie
 choisis ta vie
 fidèlement : sans renier
 l’abri du monde.
 Choisis ta vie.
 Elle est dans le monde.

 Alain Suied, un être exigeant : moins de mensonges et un plus clair silence.

Laisser partir
Cahier Critique de Poésie (CCP) (04/01/2008), par Christian Travaux

 D’une lecture lente et silencieuse, comme de creuser dedans la page le sillon de notre avancée, d’Alain Suied, Laisser partir, on sort raffermi, reconstruit. Et vivant de cette pensée qui parle sans image à soi-même, sans visage, se réitère, et se reprend, et se ressasse pour avancer dans l’inconnu de la langue et de l’être même. En huit sections de dix poèmes chaque, titrées, et un introït en vers libres, Alain Suied trace la voie d’une parole brute et solide, d’un corps qui se dit membre à membre, et se confronte, et se compare, sans fléchir, sans tourner les yeux. Et qui ne craint pas de brûler son visage à la vérité si blanche, si terrible, de la page que nous considérons trop peu, trop souvent que nous sommes pressés de lire, comme de vivre ou comme d’être. Et d’épuiser trop hâtivement ce qui fait, dans la profondeur, résonner le vif, et la langue, et le corps, et le cœur même. Le cœur enfoui.

Alain Suied
L’Arche (10/01/2008), par Meïr Waintrater

 Notre ami Alain Suied est mort cet été discrètement, comme il avait vécu. Peu de gens savaient qu’il était atteint d’une maladie terrible. Il continuait, comme si de rien n’était, à nous envoyer ici un article (souvent de brèves recensions, dictées par sa générosité et son désir de faire connaître les auteurs qu’il aimait). et là une lettre où il disait son angoisse d’homme et de Juif devant les atteintes causées par l’idéologie ambiante aux valeurs qu’il chérissait.
 « J’entends, m’écrivait-il récemment, que certains osent nie qualifier de "comnnmautariste". Quelle ironie ! ». Ce qualificatif de « communautariste », il le devait à sa défense du poète Paul Celan, dont la thématique profondément juive fut longtemps niée – avant d’être reconnue par
tous. Alain ne jugeait pas que mettre l’accent sur la judéité d’un poète fût chose répréhensible.
« Dans le contexte français, m’écrivait-il encore, je dis une identité malmenée et je l’assume ». Rappelant au passage son engagement citoyen – « syndicaliste depuis 30 ans (CFDT FSU) » –, il évoquait sa dénonciation « des crimes du Rwanda et du Darfour » et les luttes qu’il avait menées « dans le respect des identités et des pensées de chacun ».
 Blessé d’avoir ainsi à ses justifier devant des hommes qui étaient à mille coudées au-dessous de sa stature morale et intellectuelle. Alain ne cachait pas sa colère. « En définitive, m’écrivait-il cependant, le temps et mon travail (mes poèmes, mes traductions, etc.) feront justice de tout cela ». Combien il avait raison. Mais combien il est triste de penser qu’il ne sera pas avec nous pour le voir. Et que nous avons perdu ce poète, cet homme de culture que son insatiable curiosité intellectuelle et artistique faisait passer de la psychanalyse à l’École de Francfort, de la musique de chambre à l’opéra, de la parole juive au chant universel.

Un poète de la déchirure
L’Arche (10/01/2008), par Jean-Luc Slama

 Alain Suied, né à Tunis le 17 juillet 1951, est mort à Paris le 24 juillet 2008, des suites d’un cancer. Auteur d’une oeuvre abondante axée pour l’essentiel sur une méditation de la condition humaine et dominée par une sourde inquiétude face aux soubresauts de l’actualité, il fut traducteur de poésie anglaise (Dylan Thomas, William Blake et John Keats, entre autres).
Dès Le silence (Mercure de France, 1970) l’angoisse existentielle est au cœur du questionnement de soi, avec en filigrane un immense espoir pour la sauvegarde de l’origine à travers l’amour de l’Autre. D’une sensibilité juive affinée en particulier dans Kaddish pour Paul Celan (Obsidiane, 1989), l’œuvre de Suied est marquée par la solitude de l’homme et la déchirure marquée par l’absence et l’exil.
 Au delà du langage, le poème désamorce les antagonismes du discours, rompt les conformismes arbitraires, élucide cette part obscure de l’intériorité disputée par de fausses certitudes autour du « nom manquant » au centre de la tradition juive. Dans Le Juif du sujet (L’Improbable, 2001 ), un court essai sur Celan, il appréhende l’improbable conjonction de l’Histoire dans les relations entre le judaïsme et l’Occident. D’où la nécessité de Rester humain (Arfuyen, 2001) dans une réalité conflictuelle pour faire régresser la fatalité qui mène l’homme à la négation de soi.
 La quête de l’Origine, pour ce lecteur de Char et d’Éluard, puise ses racines dans un ailleurs impénétrable. La mémoire des lieux, la douleur des visages par delà les préjugés, troublent une réalité factuelle rendue ici ou là précaire.
 L’intensité intérieure chez Suied tantôt pudique ou évasive, tantôt anxieuse ou alerte, à la recherche de l’essence des origines, reflétait une phase de l’assouvissement de l’âme avidement recherchée dans Le pays perdu (Arfuyen, 1997) avec la singularité d’une écriture ciselée portée par le choix de mots justes, dans Ce qui écoute en nous (Arfuyen, 1993), et par l’amour du prochain qui émaille de belles pages de Laisser partir (Arfuyen, 2007), son dernier recueil.

Laisser partir
Revue des Belles Lettres (07/01/2009), par Gérard Bocholier

 Alain Suied poursuit inlassablement son œuvre d’investigation de l’être et de création poétique. Il scrute « l’énigme (...) sans fin et sans début » dans laquelle s’inscrit tout l’humain : « Dès la naissance, un cri / brise la paroi du rêve / et se répand sans recours / dans le désert humain. / Cela revient. Et cela / s’enroule dans le destin. »
 Il se place à l’instant de la naissance qui sera peut-être un jour rejoint par celui du grand silence de la mort. Ainsi passé et futur semblent, dans sa pensée et sa poésie, toujours s’appeler, se faire écho, s’approfondir l’un l’autre. C’est la même et la seule histoire qui se déroule, poussée par le désir qui brûle et fait avancer. Et elle repose, sous le regard aigu de la conscience du poète, sur une espèce d’abîme, ce « manque » essentiel qui « constitue » l’être et que l’être ne peut pas et ne doit pas oublier, ni combler. « Être au monde – voilà ce qui compte / et voilà ce qui disparaîtra. / Le monde existe quand tu le perds. »
 Avec une grande rigueur d’écriture et de composition, Alain Suied semble établir l’exacte balance du vide et du plein, du révolu et du rêvé. Il fonde chaque pesée d’existence sur des constats, voire des sentences : « Échapper - nul ne peut échapper », « Revenir - nul ne peut revenir ».
 
Ce fort sentiment de l’irréparable ne débouche cependant pas sur le désespoir. L’homme peut entendre cette parole qui ne cesse d’accompagner sa marche dans le termps : « Dans la nuit sans chemin / dans le désert des cœurs / dans la parole sans visage / tu n’es pas abandonné. »
 Le vide, bien certainement, est là, qui creuse chaque chose et chaque être. Mais : « Dans le vide, tu lances un cri / et ce cri devient monde. » L’homme peut devenir « étoile ». L’amour le lui permet. « Aimer / est la seule liberté » Alors, « laisser partir » ne peut signifier tout à fait renoncer à toute forme de joie. La joie d’aimer enrichit, comble le cœur en secret. « Merveilleux miracle », destiné à surmonter la tentation du néant : « Aimer le monde –voilà ce qui survivra. »
 Alain Suied, par amour du monde et de l’humain, ne peut qu’explorer toujours davantage cette foi, malgré une intransigeante lucidité qui paraît, dans certaines pages exacerber la douleur. Ses mots et ses vers viennent d’une expérience capitale. Ils nous atteignent ainsi avec d’autant plus d’efficacité émotive : « Le pain des mots et l’eau de la voix / portent la trace de la blessure / qui nous relie au monde. »
 En cette « blessure » béante, nous nous retrouvons tous.

Laisser partir
Terre d’Israël (20/12/2007), par Jean-Pierre Allali

 On le sait, la poésie, en France, n’est pas à la une de l’actualité. La situation est sensiblement la même pour ce qui de la poésie de sensibilité juive. C’est pourquoi, à l’heure où le verlan, langage supposé branché, déferle sur la jeunesse et où la pratique effrénée des SMS entraîne une terrifiante distorsion de l’orthographe, base même de notre langue, il est réconfortant de voir que subsiste, minoritaire, certes, mal connue, une école française de poésie qui maintient vivace, contre vents et marées et à l’opposé des modes superficielles, souvent venues d’ailleurs, la beauté, le rythme, la profondeur du français. Et il est non moins agréable de savoir que l’un des chefs de file de ce courant est un Juif d’origine tunisienne, le tenace et sympathique Alain Suied.
 Avec la publication de son nouveau recueil, huit titres de dix stances chacun, un équilibre parfait, Suied, nous invite à partager ses peurs, ses angoisses existentielles et sa confiance en ce seul sentiment qui peut et doit sauver le monde : l’amour.
 « Le pain des mots et l’eau de la voix portent la trace de la blessure qui nous relie au monde ».
 Oui, les poèmes écrits doivent être lus à haute voix afin que le suc de leur substantifique moelle, émerge au grand jour. Il faut crier et crier encore, l’infinie solitude de l’homme, livré à lui-même en ce monde, abandonné en quelque sorte à son sort par un Dieu caché, après la contraction de la divinité en elle-même, selon la théorie du tsimtsoum.
 L’objet est inaccessible.
 Il est déjà perdu
 Ou ce n’est pas un objet, peut-être ?
 Erre-t-il dans le monde ?
 Habitera-t-il un jour à nouveau
 Dans le cœur des hommes ?
 Est-il une promesse, une intuition, un rêve ?…

 Alain Suied se positionne comme le poète de la déchirure. Une déchirure qui est celle de l’homme juif conscient de la brisure initiale des vases, de cette chevirah, chère au cabbaliste Isaac Louria, que seule une réparation, un tiqqoun humain, par la voie du repentir, de la téchouva, pourra corriger.
 Pessimiste, Suied affirme : « Réparer : nul ne peut réparer », mais il laisse néanmoins transparaître, au fil des pages, malgré « l’impossible consolation », la force de l’amour.
 Dans le rire de l’infini
 dans le regard amoureux
 dans la secrète présence
 tu retrouves l’aurore perdue

 Car, nous dit Alain Suied : « Il est temps de vivre ! »
 Avec son langage finement ciselé, Alain Suied apporte un vent de fraîcheur sur une langue attaquée de toutes parts par une déferlante de médiocrité et de corruption. Il faut encourager ce dernier des Mohicans.

Le poème : une « parole-en-trop » ? (1)
Temporel (25/04/2009), par Frédéric Le Dain

 « La parole est toujours en-trop. / Même quand nous gisons, affaiblis / écrasés sous le poids de notre illusion / elle trouve une voie / invisible, elle suit le fil inaperçu / où glissera, funambule / le fantôme de notre rêve aboli », écrit Alain Suied (1951-2008) dans le deuxième ensemble de Laisser partir (p. 36) – il y a en tout huit ensembles de dix poèmes qui composent ce recueil d’une grande force intérieure.
 Dix poèmes par sections, comme les dix doigts du poète accompagnant doucement, mais sans fléchir, ces « paroles en-trop », d’une touche, ces nocturnes intempestives : « tu dois chanter dans la nuit sans écho » (p.66).Le poème semble être, précisément, dans cet ultime recueil, le « porte-parole » − le rythme interne −de cette « parole en-trop », ou, plus précisément, le poème est à la fois, doublement, le porte-parole (d’où le goût marqué pour l’écriture anaphorique) et cette « parole (…) toujours en-trop. ».
 Une « parole en-trop » qui est pourtant une parole mesurée, qui va dire, en huit temps forts, ce qu’est la condition de l’homme, ce « parlêtre » (Lacan) qui meurt : « Qu’est-ce que c’est ? / Nous ne le savons pas. (…) / Parole : / voilà, peut-être, ce que c’est / – une parole, un souffle, un cri » (p.56). En écho peut-être à Qohélet, aussi : « Ne laisse pas ton cœur te mentir : / tu sais que chaque destin humain / rencontre la solitude et la mort » (p.12). Et si la parole est mesurée, avec doigté, c’est, bien sûr, parce que le sujet est grave – l’élégie et le tragique ne sont pas absents de ces pages qui affrontent la mort (le mode mineur n’y est jamais toutefois une tristesse consentie ) – , mais c’est aussi parce que le poète est lucide, et cette lucidité stoïque est un espoir (une lumière, conformément à l’étymologie du mot), même ténu, comme un accord soudain retrouvé, une note inespérée : « Tu sais que l’erreur conduit / ton cœur et le mène au facile / aveuglement, tu sais aussi // que la vérité viendra, exacte / et terrible, ô violence natale / ô silence sans retour // (…) tu sais aussi // que ton cœur vaincra, juste / et serein, ô virulence abyssale / ô parole sans détours ! » (p.12)
 De quel excès, alors, est-il donc question, dans cet « en-trop » du poème ? Je revois cet homme discret, au regard profond, avec, chez cet amoureux de la langue de William Blake (qu’il a traduit) une élégance insulaire, quelque chose de doux. Pourtant, elle est rugueuse, rugueuse et belle, cette poésie, parfois, parce que l’excès dont il est question, c’est celui de l’être, dont il est sans cesse question : « Nous savons obscurément que l’être est en exil » (p.95). En exil, et blessé… ontologiquement blessé : « dans la blessure ouverte de chaque naissance » (p.29).
 L’être du monde, en excès, s’efface : « Le monde parle, lui aussi, / à son rythme que tu ne sais plus reconnaître » (p.28). Parce que c’est d’abord l’être intime, rudement questionné, secoué de questions, qu’il s’agit, à travers le poème, de (re)conquérir. « Qui est là ? Qui frappe à la porte / de l’espèce ? Qui habite nos visages ? / (…) qui habite notre passé ? » (p.39)

Le poème : une « parole-en-trop » ? (2)
Temporel (25/04/2009), par Frédéric Le Dain

 Il y a quelque chose de pathétique, de déchiré – une blessure ontologique – dans ces poèmes, dans cette sonate, et pourtant, le poème dépasse toujours le négatif, traverse le négatif, parce que le propos n’est pas de se complaire dans cet inévitable négatif (pour qui est un peu lucide) : « Cela ne revient pas, cela / ne revient jamais, cette illusoire / certitude, ce juste équilibre / ce rêve maternel de complétude : / jamais ! /(…) Et pourtant, cela nourrit / ton cœur en secret » (p.13) Ou encore : « Si la violence du gouffre / saisit ton cœur et sidère ta pensée / n’oublie pas d’avancer, ne renonce pas / c’est la trace qui saura guider / c’est l’instinct qui distinguera / la voie du secours » (p.60).
 Cette reconquête du négatif, qui est au cœur de l’écriture, s’inscrit dans le poème, clairement : « Dans le négatif, dans le non-représentable / dans la blessure ouverte de chaque naissance / dans l’irréalisé, dans l’absence même / (…) tu retrouves l’aurore perdue » (p.29). Cette « parole en-trop » du poème, qui est une parole de l’être intime, murmurée en secret, c’est aussi une parole adressée. Et s’il est question de l’être intime, il est aussi question de l’être aimé : « Présence de l’être ! Il y a / trop de toi… » (p.42).
 Les dix poèmes qui composent chacune des huit sections du recueil, ce sont aussi, peut-être, alors, non plus plus les deux mains d’un musicien qui dirait sa partition, mais deux mains enlacées, et dix paroles de l’amour, multipliées. Le « je » et le « tu » deviennent « nous », conjugaison de l’être-deux : « Où es-tu ? Nous sommes / dans la main l’un de l’autre. Nous :
sommes » 
(p.42). Ces deux mains dessinent un espace : « Aimer / est la seule liberté » (p.43). C’est l’espace du poème, « parole en-trop » d’amour… (…) « Regarde, j’ouvre mes mains /
pour accueillir l’impossible / et radieuse lumière de l’amour »
(p.103) L’amour, alors, suture « la blessure la plus lointaine » ? Pour porter, au-delà, peut-être, une autre question : « Mais à qui est-il destiné, le fruit / qui a mûri ? A qui / s’adresse // le véritable amour ? » (p. 26).
 Laisser partir, c’est bien le titre de ce recueil. Cela sonne peut-être comme une invitation. Ou comme une demande ? Les deux verbes en tout cas ne sont pas unis par un « trait d’union »… de sorte que l’on peut penser qu’en effet ils doivent être dits, séparément. Comme deux verbes qui sonnent, qui consonnent. Laisser partir, cela pourrait sonner comme une résignation. Pourtant, tout ce que nous avons lu du recueil montre que cette poésie est tout sauf résignée. Et si « La parole est toujours en-trop », c’est peut-être parce qu’elle exprime aussi une révolte, pour beaucoup insupportable : «  Tu te bats contre des ombres et voilà : / ta colère, ton cri, tes craintes / sont les seules lueurs qui te guident ! » (p.66). Laisser partir, c’est peut-être la demande exprimée, à l’adresse de l’aimée, comme une dernière élégance (et l’on pense à Orphée) : « Il faudra vivre avec le manque / imaginaire et la blessure réelle. / Il faudra aimer avec la terrible / certitude de l’amour » (p.103).
 Le deuil, la perte, le manque, la blessure… Autant de thèmes qui, au fond, pourraient précipiter dans le désespoir. Mais quel humain ne les rencontre un jour ? Par la traversée du poème, cette « parole en-trop » plus que jamais nécessaire, et dans l’amour, est ici portée, non pas par un « professeur de mort », mais un « professeur de vie », selon la belle parole de Claude Vigée. Et ce dernier ajoute : « Les écrits ne sont pas, à mes yeux, des musées de la parole tue, les conservatoires de notre passé révolu, mais les réserves où puiser l’énergie nouvelle, redécouvrir la lumière cachée qui orientent notre marche vers le jour à venir » (Une voix dans le défilé, éd. Nouvelle Cité, Paris, 1985, p.11).
 Il est temps de « redécouvrir la lumière cachée » d’ Alain Suied, qui peut nous accompagner dans la nuit – du deuil, de la perte, du manque ou de la blessure – et orienter « notre marche vers le jour à venir ».  Une « marche amoureuse », voilà ce qu’a su faire, de cette nuit, dans « L’Ouvert, l’Imprononçable », le poète d’une « parole en-trop », qui manque déjà.

Sur le seuil invisible
Texture (01/01/2013), par Max Alhau

Du 15 septembre 2007 au 16 juillet 2008, quelques jours avant sa mort, Alain Suied a posté sur son blog, presque au jour le jour, des poèmes, des notes sur la poésie. Ce sont ces textes que publie Gérard Pfister et qui permettent de découvrir ou de redécouvrir un poète dont l’œuvre est fondée sur l’altérité, l’humanisme et la célébration de la poésie.

Dans un texte en prose, à propos de Poésie et crise de la poésie, Alain Suied écrit en conclusion : « La transmission à l’autre est la raison d’être et non la limite de la seule langue universelle : la Poésie ! » De nombreuses réflexions affirment la confiance qu’Alain Suied entretient à propos de la poésie dont la parole constitue le seul moyen essentiel d’accéder à un idéal : « Le Poème dévoile / sans l’étreindre / l’évidence du mystère », écrit-il. C’est cette voie que, tout au long de sa vie, il s’est efforcé de suivre.

Pour le poète qu’il est, Alain Suied se livre ici tout entier à une quête qui ne cesse de s’affirmer, quête de la vérité, dont le héros malheureux est Hölderlin : « Oui, Hölderlin, tu as tenu ta route / qu’ils ont nommé folie et qui est vérité », de l’espérance, incarnée par Abraham, mais aussi quête spirituelle qui est celle de la lumière. Toujours dans un poème intitulé « Abraham », il écrit : « Mais tu avances, tu le sais / vers l’autre versant de la lumière. »

La parole d’Alain Suied est tout entière chargée d’un altruisme qui le porte vers l’infini au-delà de toute souffrance. Pourtant il ne faudrait pas voir dans ces poèmes que l’expression d’un dogmatisme. Chez Alain Suied, la générosité, l’appel à la vie résonnent que ce soit dans ses poèmes ou dans ses proses, et s’il définit la mission du poète c’est pour affirmer qu’elle est « dans la transmission du frisson d’exister, dans le refus de l’illusion et de l’idole, dans la conscience revivifiée du premier et du dernier sentiment du monde : ente non-savoir et évidence de l’Infini. » D’autres sentiments parcourent ces poèmes qui, à l’écart de toute réflexion métaphysique, se portent vers la simplicité tant dans l’écriture que dans le choix des sujets. Ainsi est célébrée à plusieurs reprises l’enfance en des termes soulignant l’allégresse : « Alors, enfants riez, / dans les éclats solaires de la joie / riez dans la familière évidence ! »

À la lecture de ces poèmes, la parole d’Alain Suied se charge d’une force rare : la poursuite d’un idéal par la parole que véhicule le poème, lieu de rencontre des humains et qui les guide vers le secret de l’être que notre temps semble décidé à refuser. Cette mission, le poète est chargé de l’accomplir au nom de tous.

"Sur le seuil invisible", lu par Gérard Bocholier
Recours au poème (27/03/2013), par lu par Gérard Bocholier

 Alain Suied nous a quittés en juillet 2008, à l’âge de 57 ans. Son œuvre de poète, d’essayiste, de traducteur est d’une très grande force, Son parcours commencé dès l’adolescence par une publication dans L’Éphémère a une originalité au moins aussi remarquable que ce dernier livre, Sur le seuil invisible, paru comme les précédents aux éditions Arfuyen.

Se sachant condamné par la maladie, Alain Suied a écrit les poèmes de ce livre au fil des jours de sa dernière année et les a fait connaître au fur et à mesure sur un blog jusqu’au 16 juillet 2008, huit jours avant sa disparition.

Toutes les grandes inspirations d’Alain Suied se retrouvent là, dans cette lumière particulière de la solitude d’avant la mort : d’abord celle de la naissance (le poète avait beaucoup étudié la psychanalyse), souvent liée au thème de la douleur et du désir, mais aussi à la parole : « La parole viendra. / Pure ? Non, dans les sangs / et les souffles de la naissance. »

La parole du poème dévoile « l’évidence du mystère », c’est ce prodige que le poète n’aura cessé de dire et d’explorer. « À chaque instant / la parole nous éveille / à la secrète Présence. »

Pour que nous puissions l’approcher, il nous faut sortir de l’étau quasi totalitaire de la « modernité », de cette modernité qui « veut détruire l’Allégorie, comme elle nia le rêve et la vérité « Génésiaques ». Alain Suied, qui savait ce que c’est que se battre quotidiennement pour gagner sa vie, nous confie qu’il écrit le soir, après une dure journée de travail, « à la dérobée », la seule façon de « devenir humain ». Sous la froideur des techniques et des règles, le poète retrouve la chaleur du sang : « Masques ! Sous vos armatures / de froid métal, le visage / le pur visage saigne. »

Cette chaleur, il veut la communiquer aux autres, car la poésie est d’abord pour lui « écoute et partage ». Il le fait avec une énergie, une conviction qui emportent et enflamment. Malgré toutes les épreuves, il garde l’espérance pour l’humanité en marche et en lutte. « Il ne faut pas craindre les gouffres./ Il faut craindre / notre hésitation à les affronter. / Le Poème lutte. / Il sait que toute ténèbre / porte une clarté nouvelle. »

Dans une adresse aux jeunes poètes en décembre 2007, il les appelle à se défaire de ces aliénations froides dans lesquelles la société nouvelle les emprisonne : la poésie a sans doute cette mission de vérité à remplir, peut-être son ultime mission, « face aux machineries du Social, aux cruautés répétitives de l’Économie, aux manipulations des propagandes, aux risques planétaires de vacillement global vers la violence. »

Alain Suied a ainsi témoigné hautement de son engagement d’homme et de poète, fervent missionnaire de la poésie, le regard pur tourné toujours vers l’horizon de l’avenir. « Le vent ne sait pas / qu’il porte les graines // d’une autre mémoire. // Le ciel ne sait pas / qu’il transporte les rêves // d’un autre oubli / La chair ne sait pas // qu’elle emporte tout le passé // dans un seul avenir. »

"Le visage secret", lu par Laurent Albarrracin (Pierre Campion)
Le site de Pierre Campion  (05/12/2015), par Laurent Albarracin

Il y a dans l’usage du tutoiement chez Alain Suied, comme une exhortation. Un appel à sortir de soi, à se quitter pour aller vers l’autre. C’est dire assez la dimension éthique d’une telle poésie. « Je suis responsable de la responsabilité de l’autre » affirmait Levinas pour dire que le sujet est mené hors de son cercle premier de responsabilité, qu’il est poussé peu à peu hors de lui par le commandement éthique. Bien évidemment, le titre du recueil fait signe vers le thème levinassien du visage comme lieu épiphanique de l’altérité. De l’altérité, il est question dès les premiers vers du premier poème de ce recueil : « La souffrance des autres : / vois-tu pourquoi / tu ne peux pas la cerner / ni la réparer ? Vois-tu / sa lumière aussi ? »

Il n’est pas étonnant qu’autrui soit ici envisagé dans sa dimension souffrante. Car la souffrance d’autrui est précisément l’altérité absolue. Le souffrant est en effet l’autre de l’autre. L’autre de l’autre parce qu’il est l’autre en proie à une altération (l’autre est aliéné par sa souffrance, devenu doublement autre en quelque sorte) mais plus encore, et à l’inverse, il est l’autre de l’autre en tant qu’absolument autre parce que la souffrance, paradoxalement, est garante de l’intégrité de l’autre en autrui, qu’elle marque son caractère inapprochable, inconciliable, « irrejoignable », (« incernable » et « irréparable », dit le poème, car l’autre sera toujours, dans sa souffrance, inentamable par moi). Quand l’autre souffre, il m’est absolument étranger, il s’éloigne en lui et dans un absolu, dans un non-moi radical. Et en même temps c’est par là qu’il m’est proche, qu’il m’appelle, qu’il me révèle à moi par « sa lumière », par sa façon de me requérir éthiquement. C’est parce que la souffrance est la part irréductiblement autre de l’autre qu’elle m’éclaire, qu’elle m’oblige, c’est parce que l’autre est inassimilable qu’il me sauve de moi.

Tout un jeu dialectique s’opère ainsi dans le dernier livre d’Alain Suied (l’ultime recueil composé de son vivant, il est mort en 2008) entre des couples de contraires qui se trouvent renversés, bousculés, comme passés au tambour du judaïsme et de la psychanalyse, les deux continents intellectuels d’où vient ou par où est passé le poète. […]

L’altérité, le défaut, le désir, voilà ce qui fonde le réel, selon cette poésie. Les êtres y évoluent « soutenus par le vide ». L’ignorance reste le meilleur appui que l’on puisse prendre dans le monde : « Nous / voyons se tisser, se défaire / le motif inconnaissable de l’aube. » Car la défaillance du réel est sa vraie vibration réelle. Autant que du tutoiement, la poésie de Suied est une poésie de la question. L’indécidable sauvegarde l’autre de l’être, en quelque sorte. Seule la question accompagne vraiment ce qu’elle interroge quand la réponse au contraire l’offusque. De même, seule l’absence – dût-elle être douloureuse – semble la modalité d’une présence préservée comme mystère.

Là est l’enjeu d’une poésie qui cherche à faire retour à l’origine mais qui, sachant ce retour impossible (à cause surtout d’un risque d’enlisement complaisant dans une « illusion natale » et un narcissisme), prend le parti du départ, de l’exil, du chemin vers l’autre.

[L’article de Laurent Albarracin dont nous reproduisons ici des extraits a été publié sur l site de Pierre Campion le 5 décembre 2015].

LIENS

Revue Esprits nomades

PETITE ANTHOLOGIE

Le corps parle
(extraits)


Énigme

La même matière
infiniment autre
nous mélange
et nous sépare
depuis l’origine
inconnue
jusqu’au dernier
homme
inconnaissable.

*

Le choc de l’hélium
 à G. P.

Consumées de lumière
l’étoile et la matière
vibrent quand meurent
les cendres de nos coeurs
toi non plus
n’oublie pas l’homme
fruit de la nuit et de l’hélium !

Ce qui écoute en nous
(extraits)

L’ implicite

La vérité n’est pas aimée.
C’est même la parole la moins attendue.
Celle qui survient
et soudain nous met face
au mystère du monde.
Pure source – comme aux lèvres
le souffle de l’espace et le cri du sommet.

*

La souffrance des gens

Roués de fatigue et d’exil
ils ploient sous les coups
de leurs destins aléatoires.
Nous ne saurons jamais
le goût de la joie
ou de la souffrance
qui allaite leurs lèvres
le parfum perdu
de leur premier et dernier
rêve.
Nous ne saurons jamais
que le sang et le souffle
vivent une autre vie
dans nos mêmes silences.


Face au mur de la Loi
(extraits)

Face au mur de la Loi

Tu oublies la Loi
pour qu’Elle ne t’oublie pas.

Dans la ruche du Savoir
tous les miels se mélangent
tous les mots se dérangent
et les alvéoles retiennent
un fragment du Réel
une parcelle de temps
figée dans une parcelle d’espace
un fragment du visible
un segment de l’invisible
ou peut-être une syllabe
de la Parole perdue ?

Mais la Reine, où est-Elle ?
Qui est-Elle ?
Dans l’inaccessible.
Dans la distance de l’oubli
au mystère. Qui est-Elle ?

*

Face au mur de la Loi

Face au non-visible
nous ne savons pas encore
pourquoi nous avons surgi
de la matière, pourquoi
nous avons été séparés
pourquoi nous avons quitté
la rive de la naissance.
Familière blessure du retour !
Face au non-contournable
nous ne savons pas encore
pourquoi nous avons crié
ni quelle voix sortait de nous
ni quel souvenir revenait
dérivé de notre chair.
pour devenir le souffle de notre mort.
Familière blessure du retour !


Le premier regard
(extraits)


J’ai dansé au-dessus
de l’Humain.
Et je suis tombé
ou peut-être revenu
happé
par les ombres
de notre histoire inconnue.

*

L’enfance est un pays
sans frontières.
Les générations se rencontrent
dans l’argile du visage.
Le monde n’est encore
qu’un reflet incertain.
Le regard de ceux que nous aimons
ne s’est pas détourné
vers une blessure inconnue.
L’enfance est un pays
étranger.
Les générations se séparent
sur les ailes de la parole.
Le monde n’est encore
qu’une menace inconnue.
Le regard de ceux que nous aimons
ne s’est pas détourné
dans une solitude
incertaine.


L’Ouvert, l’Imprononçable
(extraits)

Tu es née de la perte, ô présence
des disparus, tu es née de la chance
d’un regard ouvert
sur le pays perdu.
Regarde :
il n’y a rien
il n’y a que les fragments
il n’y a que les heures
brûlées, revenues par les chemins
de ta mémoire
les heures incarnées
des fantômes de l’avenir.

*

Les enfants savent mieux
ce qu’on leur cache.
Et les dormeurs.
Nous marchons, nous parlons
dans le théâtre des rues
sans voir l’autre monde
jouer avec nos certitudes.
La douleur, parfois, entend
un écho, un vestige, un passage
mais on ne sait pas les déchiffrer
du seuil sans limites.


Rester humain
(extraits)

La vie n’existe pas :
tu cherches en vain
à décrypter son secret.
Le code n’existe pas
tu cherches en vain
à formuler son secret.

Au fond de toi, l’enfant
attend une réponse, mais
sans voir le mensonge
déformer le message.

Le monde n’existe pas :
tu crois en vain
remonter son histoire.
Le savoir n’existe pas
tu crois en vain
utiliser sa lumière.

Ta vision n’est qu’une strate
ton regard n’est qu’une étape
du monde
qui te constitue et te perd
à la fois.

Ton écoute n’est qu’un fragment
l’audition n’est qu’une forme du monde
qui t’appelle et te rejette à la fois.

 Et le monde
n’est qu’un moment de l’être. Et le monde
n’est qu’un accident de la matière.

À travers toi, à travers nous
quelque chose devient.

 Entre la vie et la mort
entre la parole et le mutisme
entre le rêve et le mensonge. (...)

*

(...) Chaque âge, chaque blessure
ouvre un secret, révèle
un pan invisible de nos vies.
Ne juge pas. Écoute.
Ne prétends pas savoir. Regarde.
Ne te plie pas aux illusions
partagées. Vois.
Chaque âge a son ombre.
Chaque blessure a son fantôme. Avance.
Écoute le murmure
derrière le cri, regarde
le fantôme derrière le rire
vois la chair devenir larme
et vision et silence.
Non, tu ne connaîtras pas
la langue du monde.
Non, tu ne sauras pas
le secret du vivant.
Pourtant ta chair
parle la même histoire.
Pourtant ton coeur
chante le même espoir.
Laisse-les résonner
au diapason de l’inespéré.

 Construis ta vie et sors
sans crainte de l’enfance :
tu peux vivre-avec l’autre
tu peux bâtir dans l’être
ta maison vagabonde
tu peux faire face
à la peur archaïque
comme à l’illusion natale
tu peux choisir

l’Inconnu.(...)


L’Eveillée

(extraits)

Dans la terre glacée, l’étoile
au bout des cordes
roulait dans la pierraille
l’étoile de David
clouée sur le cercueil
l’étoile de fer plantée
dans les veines de la mémoire
plantée comme dague
ou comme fleur
dans le silence fondateur
dans le silence qui sait
dans le silence
qui ne peut plus
rien taire.

*

Tu as gravé dans ma chair
le signe du manque natal :
est-ce pour me perdre
ou veux-tu que je retrouve

la trace de ton Royaume ?

Tu as soufflé sur ma chair
le sable du désert natal :
est-ce pour m’aveugler
ou veux-tu que j’oublie

le rêve de ton Royaume ?

L’ange ne répond pas :
il ouvre peu à peu nos yeux
à la lumière des larmes.

*

Pour la joie
pour la grandeur du rêve
que tu voulais bâtir, le reviens
vers toi.
Chaque étincelle de ton absence
illumine les contours
les frontières du Royaume perdu.
Tu peux venir, lumière !
Lignes droites et parallèles
de nos destins ! Présence confondue
avec l’absence ! Quel désir
cachait le moment improbable
de notre rencontre ? Son rêve
se répand dans l’Impossible.
Tu peux venir, présence !


Laisser partir

(extraits)


Cela ne revient pas, cela
ne revient jamais, cette illusoire
certitude, ce juste équilibre
ce rêve maternel de complétude :
jamais !

Cela ne revient pas, cela
ne revient jamais, ce merveilleux
miracle, cette fusion unique
ce reve commun et construit :
aimer !

Et pourtant, cela nourrit
ton cœur en secret.

*

Ne cherche pas à combler le manque
il te constitue. Ne cherche pas à ignorer
le manque : tu le constitues.
Être au monde – voilà ce qui compte
et voilà ce qui disparaîtra.
Le monde existe quand tu le perds.

Ne cherche pas à scruter le vide
il a tes yeux. Ne cherche pas à voiler
le vide : tu le restitues.
Aimer le monde – voilà ce qui survivra.
Le monde répond quand tu l’oublies.