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René SCHICKELE

(1883 - 1940)

 René Schickele est né en1883 à Obernai, en Alsace allemande (annexée par le nouveau Reich après la guerre franco-allemande de 1870-1871). La maison paternelle se trouve à Mutzig, où les Schickele, depuis la fin du XVIl° siècle, cultivaient la vigne. Quant à sa mère, elle était francophone, originaire du Territoire de Belfort.
 Par la force de l’histoire, sa langue d’écrivain allait être l’allemand, langue des premières lectures et de l’école. Mais il a rappelé aussi son lien profond avec l’allemand par le fait du dialecte alémanique et de l’ascendance paternelle. Ainsi Schickele est devenu un écrivain allemand, écrivain de l’opposition à l’Allemagne wilhelminienne, conservatrice et militariste.
 Dès 1901, avec quelques amis, il fonde à Strasbourg la revue culturelle Der Stürmer, contestataire, provocatrice. Très lié au jeune Ernst Stadler notamment, ils formulent ensemble l’idée d’une « alsacianité de l’esprit » qui implique la vocation médiatrice de l’Alsace entre la France et l’Allemagne, dans une perspective européenne.
 Schickele allait réussir pourtant, les années suivantes, à s’imposer sur la scène littéraire d’avant-garde, à Berlin, sous le signe de la montée de l’expressionnisme. En 1909, il est journaliste à Paris, fortement impressionné par le socialisme pacifiste et la personnalité de Jaurès. En 1911, il est de retour à Strasbourg : rédacteur en chef du journal libéral Neue Straßburger Zeitung, il mène la lutte pour l’autonomie alsacienne dans un processus de démocratisation. Strasbourg, Berlin, Paris : ces trois villes constituent alors de façon significative le triple centre de sa vie et de son activité.
 Survient l’épreuve déchirante de la Première Guerre mondiale. Ecartelé entre la France et l’Allemagne, il va se faire le défenseur de l’éthique de la non-violence. Directeur de la revue expressionniste Die weißen Blätter, il se retire en Suisse et transforme peu à peu la revue en un organe de l’internationale pacifiste.
 En novembre 1918, il est de retour à Berlin, espérant pouvoir contribuer à la réalisation de son idéal socialiste et paciste. L’échec de cette Révolution allemande brise en lui le ressort de l’action et l’éloigne de l’engagement politique.
 Il renaît au contact du paysage alémanique, à Badenweiler, où il s’installe en 1922, « citoyen français und deutscher Dichter », comme il l’écrit alors dans une notice autobiographique. Il éprouve intensément l’unité du paysage alémanique.
 Pourquoi n’est-il pas rentré en Alsace redevenue française ? Ecrivain de langue allemande, il est lié à la vie littéraire allemande et aux éditeurs, mais il faut rappeler aussi qu’il était alors « mal vu » dans l’Alsace patriotique d’après 1918, qu’il se sentait moralement banni.
 Sa grande préoccupation reste la réconciliation franco-allemande (comme en témoignent ses essais, notamment le recueil Die Grenze, et la trilogie romanesque Das Erbe am Rhein), l’idée européenne. Malgré sa nationalité française, il est élu à l’Académie allemande de Berlin, avec Thomas et Heinrich Mann et d’autres « grands noms » de la littérature allemande de l’époque.
 Mais l’histoire, une fois de plus, intervient dans sa vie : attaqué par la presse nazie en tant que « pacifiste » (ancien directeur de la revue Die weißen Blätter), il reconnaît les signes du mal, de la violence totalitaire, de l’ivresse collective, et il s’établit dès l’automne 1932 en Provence, à Sanary-sur-mer, à Nice, enfin à Vence, précédant la longue file des écrivains allemands qui, à partir de 1933, devaient prendre le chemin de l’exil. 
 Tandis que ses livres sont interdits en Allemagne, il continue d’écrire, dans les pires difficultés, en publiant chez les éditeurs de cette littérature allemande de l’exil. Et voici sa dernière tentative d’écrivain, un essai autobiographique au titre significatif, le Retour  : retour à la langue de sa mère, aux origines françaises, à l’enfance. Mais il ne se fait pas d’illusions sur sa fortune littéraire en France : « Je ne suis pas fait pour la cuisine littéraire comme elle se pratique en France, c’est-à-dire à Paris. Il y a bien quelques bonnets qui me connaissent et même me jugent à ma valeur. Mais pour eux je suis le boche qui n’a pas voulu de sa patrie en 1918. » 
 Il meurt à Vence, le 31 janvier 1940. En 1956, sa veuve fera ramener les cendres en Alémanie, au cimetière de Lipburg près de Badenweiler où le poète avait formulé le voeu de reposer.
 Son œuvre a été distinguée par le Prix du Patrimoine Nathan Katz en novembre 2009, Prix qui a donné lieu à un hommage à Strasbourg dans le cadre des 5° Rencontres Européennes de Littérature en mars 2010.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Terre d’Europe

Paysages du ciel

REVUE DE PRESSE

Au-delà des frontières
Critiques Libres (21/03/2010), par Sahkti

 De René Schickele, Thomas Mann a dit que son écriture « est toujours comme un épithalame qui unirait la France et l’Allemagne ».
 Écrivain de langue allemande, pilier de la littérature alsacienne, René Schickele est resté un grand incompris, défenseur de la non-violence et opposant au totalitarisme quel qu’il soit (pas étonnant que le régime nazi s’en soit pris aussi violemment à ses livres). Il a longtemps œuvré à la réconciliation franco-allemande dont il avait fait son cheval de bataille. Sa mort, à l’aube du second conflit mondial, l’aura peut-être empêché de voir à quel point la bêtise humaine à répétition a pu conduire à la barbarie et l’absurdité, une fois encore...
 Le Prix du Patrimoine Nathan Katz 2010 a récompensé cette œuvre et sa traduction. En espérant que la tombée dans le domaine public des lignes de René Schickele le fasse sortir de l’oubli, il le mérite amplement.
 Dans Paysages du ciel, traduit pour la première fois en français, l’auteur dépeint le quotidien, le monde qui l’entoure à travers les paysages de la Forêt Noire, de l’Allemagne, des Vosges, de la Suisse... vaste espace dans lequel l’écrivain pose sa plume pour se remémorer les souvenirs d’enfance et les moments joyeux de sa vie. Il y a beaucoup de simplicité et de tendresse dans ces lignes, de l’amertume aussi dans ce regard tourné vers une époque et un univers qui ne sont plus. Sans doute, comme le souligne l’éditeur dans sa notice, faut-il y voir l’exil auquel Schickele a été contraint, quittant sa région natale pour le sud de la France en 1932.
 Il est difficile de citer l’un ou l’autre fragment de l’ouvrage sans le dénaturer, sans briser cette harmonie qui s’étale au gré des pages, dans une sorte de bienfaisance de l’esprit. La sérénité (mais aussi la lucidité) dont fait preuve René Schickele fait du bien et donne matière à réflexion sur nos existences parfois compromises.
 Comme le souligne une des traductrices, Maryse Staiber, l’auteur a retrouvé le plaisir des choses simples et grand est son talent pour le partager avec ses lecteurs, même à titre posthume. Entre humour et tendresse, Schickele se moque des frontières pour nous inviter à un grand voyage, celui de la découverte et de la communion fraternelle autour de cette terre qui nous accueille et qui peut être si belle. Quand nous ne nous comportons pas en imbéciles.
 Superbe recueil.

Grands témoins par temps de crise
Les Affiches - Moniteur (04/06/2010), par Michel Loetscher

 Grands témoins par temps de crise, le poète français Pierre Dhainaut, la poétesse grecque Kiki Dimoula et l’Alsacien René Schickele sont les lauréats 2010 de l’Association capitale européenne des littératures. La remise des prix, lors des 5° rencontres européennes de littérature, s’affirme comme la consécration d’une évidence : où, mieux qu’à Strasbourg, faire découvrir en ces temps de récession un paysage littéraire européen d’une telle vitalité et pourtant si méconnu ? […]
 Depuis 2005, l’ACEL décerne un Prix de littérature Jean Arp et un prix du patrimoine Nathan Katz. […] Ce dernier distingue une œuvre du patrimoine littéraire alsacien, « écrite en dialecte ou en allemand et encore peu ou pas traduite en français » : il remet à l’honneur Himmlische Landschaft (« Paysages du ciel ») de René Schickele (1883-1940) et sa première traduction en français établie par Irène Kuhn et Maryse Staiber.
 Natif d’Obernai et fondateur (1901) de la revue expressionniste Der Stürmer qui milite pour une « alsacianité de l’esprit », Schickele se retrouve, en novembre 1918, dans la tourmente insurrectionnelle qui saisit Berlin à la chute de Guillaume II (1859-1941). En 1922, le « citoyen français und deutscher Dichter » s’établit dans la cité thermale de Badenweiler, en Forêt-Noire, où il compose sa grande trilogie romanesque, Das Erbe am Rhein (1926-1931).
 Élu à l’Académie de Berlin avec Thomas Mann (1875-1955) et pris à partie par la presse nazie (il est catalogué pacifiste et socialiste), il s’installe en novembre 1932 à Vence, en Provence, où il meurt le 31 janvier 1940, après une ultime tentative littéraire : un essai autobiographique intitulé Le Retour (1938, Fayard) – son grand retour à la langue française et à sa mère, qui passa inaperçu dans les grandes turbulences de l’Histoire...

L’histoire d’une convalescence
Le Messager (30/05/2010), par Jean Leininger

 Citoyen français und deutscher Dichter, c’est ainsi que se définit René Schickele dans une lettre de 1928.
 Né à Obernai en1883, scolarisé dans la langue allemande, il milite dans des mouvements culturels pacifistes pour qui la Grande Guerre a été une catastrophe totale. En septembre 1922, il s’installe à Badenweiler,au pied de la Forêt-Noire, avec vue sur les Vosges. Il dit de lui-même qu’à ce moment-là, il était un homme mort. Il va renaître et se reconstruire dans le cadre champêtre de Badenweiler.
 Himmlische Landschaft
, Paysages du ciel, c’est à la fois l’histoire et le fruit de cette convalescence, recueil dans lequel se conjuguent notations bucoliques et réflexions méditatives, dans un paysage ouvert sur l’ouest et le ciel alsacien de son enfance.
 Cette vie idyllique prend fin avec la montée du nazisme. En 1932, René Schickele quitte Badenweiler pour la Provence où il va mourir en 1940. Le prix du patrimoine Nathan Katz 2009 vient de récompenser la traduction en français de ces pages peu connues, éditées par Arfuyen. Un hommage au poète militant que fut René Schickele.

René Schickele, le contemplatif
Région Alsace (05/01/2010), par La Rédaction

 En exhumant un texte publié en 1933, Maryse Staiber et Irène Kuhn mettent en lumière l’œuvre de René Schickele, figure de la littérature alsacienne. Un travail consacré par le Prix du Patrimoine Nathan Katz 2009.
 Depuis cinq ans, les Rencontres Européennes de Littérature s’affirment comme un événement clé de la vie littéraire en Alsace. Un rendez-vous qui met en perspective le patrimoine littéraire régional en le confrontant avec les œuvres des grands écrivains francophones et européens. 
 C’est dans ce cadre qu’est remis le Prix du Patrimoine Nathan Katz avec le concours des Éditions Arfuyen. Cette distinction permet de rendre accessible à un large public francophone la production littéraire d’un auteur. L’occasion aussi d’apprécier toute la richesse de notre patrimoine écrit qui s’exprime dans la diversité des genres littéraires mais aussi dans la variété des langues pratiquées de l’allemand sous toutes ses formes à l’alsacien dans toutes ses saveurs.
 L’édition 2009 du Prix Nathan Katz a primé le travail de traduction de deux universitaires strasbourgeoises – Maryse Staiber et Irène Kuhn – qui donne une nouvelle audience à une figure majeure des lettres en Alsace : René Schickele (1883-1940). « D’r René Schickele, isch e europäischer Geischt, der nàch d’r Katastroph vom 1. Weltkrieg dànk d’r Landschaft vùn Badenweiler – zwischa Rhin, Schwàrzwald un Vogese – neue Laweskràft, Hoffnung und Sinn findet. Sini Rolle àls Vermittler zwische d’r franzeesche un d’r ditsche Kultur erkennt Schickele symbolisch in d’r Offeheit vùn d’r Làndschaft, wo d’r Rhin nit àls Grenza sondern àls Brucke erschint. »
 Le travail de traduction met en lumière un aspect inédit de l’œuvre particulièrement vaste de René Schickele. Sous le titre Paysages du ciel – traduction de Himmlische Làndschaft – l’ouvrage restitue le regard contem-platif, nostalgique mais aussi ouvert sur l’avenir que Schickele porte sur son environnement. Son souci à déchiffrer les signes, sa proximité avec les petites choses, ce dialogue enjoué qu’il entretient avec les nuages qui se moquent des frontières.
 Un mélange de poésie et de sensibilité écologique chez cet homme, enfant d’Obernai, davantage connu pour son engagement politique et pacifiste. Soixante dix ans après la mort de René Schickele, l’hommage rendu par le Prix du Patrimoine Nathan Katz permet d’apprécier en toute objectivité la contribution essentielle de cet auteur à l’histoire de l’Alsace.
 L’OLCA et la Région Alsace sont partenaires du Prix du Patrimoine Nathan Katz.

Paysages du ciel
Élan (03/01/2011), par Jean-Claude Walter

 S’il est en Europe un écrivain inspiré et passionné par les paysages rhénans et le fleuve lui-même, c’est René Schickele. Né à Obernai en 1883, il se définit lui-même « citoyen fran­çais und deutscher Dichter ». Car il est essentiellement écri­vain de langue allemande, reconnu par Thomas Mann pour les « qualités » françaises de son style. Journaliste durant toute sa vie, il nous laisse une importante œuvre romanesque, poétique, théâtrale, ainsi que d’innombrables essais – études, articles, cri­tiques, textes de circonstances et réflexions.
 Mon professeur d’allemand Jean Mattler, avec qui j’avais gardé le contact après le lycée, sachant que j’écrivais, m’avait dit : « N’oubliez pas de lire Schickele. Un grand romancier al­sacien. Je vous le conseille. » De retour d’un séjour d’une an­née à Göttingen, où je hantais les cafés estudiantins et librairies autant que la Faculté, j’avais découvert Symphonie für Jazz, en 1963, dans le Taschenbuch-Verlag. J’en fus enchanté : le pre­mier roman écrit en jazz ! Une incroyable réussite... J’en parlai à Antoine Fischer, le fondateur de la revue Saisons d’Alsace à Strasbourg. « Faites-moi un papier là-dessus, me dit-il. Schic­kele est un de nos plus grands poètes. » II publia aussitôt les cinq pages de mon étude, avec un portrait du romancier - un bois gravé de son ami le peintre Emil Bizer qui lui fit découvrir Badenweiler où il s’installa avec sa famille dès 1922. J’en extrais cette phrase - qui pourrait servir de leitmotiv à toute l’œuvre de Schickele : « Yeux, bouche, mains, le bonheur et le chagrin, la bra­vade, la colère, l’amour, la pitié, la rougeur et la pâleur - ce sont les rares mots, toujours les mêmes, qui sans cesse reviennent, et la musique en est si profonde... »
 Contactées par la revue, les éditions Kiepenheuer & Witsch me firent parvenir les Werke in drei Banden qui ont toujours leur belle place dans ma bibliothèque. Où je découvris bientôt les admirables proses de Himmlische Landschaft, traduites au­jourd’hui sous le titre de Paysages du ciel aux éditions Arfuyen. Toute la plaine du Rhin y figure avec ses merveilleux paysages - les Vosges, Strasbourg et sa cathédrale, la Forêt-Noire, et le roulement du fleuve, du sud au nord, - et la nature bien sûr, en intimité et splendeur : « Ah ! c ’est un vrai paradis que nos sens émoussés ont perdu ! » – et c’est bien ainsi qu’il faut entendre le titre du livre en sa polysémie. Ces textes souvent courts, vifs et profonds, se présentent comme des poèmes en prose, au sens baudelairien, à partir des moindres détails de la vie – comme l’indique le premier titre Expérience du paysage. Une prome­nade, des rencontres – le docteur, le facteur, l’ami allemand, des vagabonds de passage –, les prés et les fleurs, les oiseaux, les cabrioles du chien Zitto, et toujours et partout la prégnance du paysage, de la nature – les deux rives du Rhin comme les pages d’un livre ouvert où l’écrivain retrouve non seulement le souve­nir de son enfance, de l’Alsace chérie, mais aussi « le secret de toute vie ».
 Récit, essai, poème, échappées romanesques, Himmlische Landschaft réunit tous les talents de Schickele en cette quête incessante où « le monde intérieur est nécessairement le reflet d’un paysage – celui de l’enfance. » Ce sont les germanistes Irène Kuhn et Maryse Staiber qui se chargent de la traduction et de la présentation de cette œuvre si claire, si belle, prenante. À sa parution à Berlin en 1933, Schickele avait déjà quitté Badenweiler, car il dénonçait la montée du nazisme, pour la Provence et Vence où il mourut en 1940.
 Grâce à nos deux médiatrices à qui est attribuée la Bourse de traduction du Prix du Patrimoine Nathan Katz, l’esprit, le talent, l’ouverture au monde, l’enga­gement pacifiste et le profond goût de la nature sont sensibles à chaque page que signe le grand écrivain alsacien – pour qui le mot « méditation » rime tout naturellement avec cette « média­tion » qu’il a toujours tissée entre l’Allemagne et la France au cœur de l’Europe dont il fut l’ardent pionnier et partisan.

Paysages du ciel
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (01/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

 René Schickele (1883-1940) incarne toute une part du destin de l’Alsace. C’est une figure pure, quoi qu’il en soit des idéologies qu’on a voulu lui faire parrainer. Né en Alsace prussienne et luttant contre le pangermanisme, con­vaincu de la position médiatrice de sa région entre deux cultures en vue d’une construction européenne, socialiste pacifiste, il reste en Allemagne en 1918 parce qu’il est effrayé par le patriotisme jacobin du temps et surtout parce que, citoyen français, il ne peut que rester un écrivain allemand. Il quittera sa chère Forêt-noire pour Vence par détestation du nazisme, et écri­ra avant de mourir son premier livre en français, Le Retour. 
 Irène Kuhn et Maryse Staiber, deux professeurs à Strasbourg dont la seconde est une spé­cialiste de notre auteur, ont traduit pour la première fois Paysages du ciel, un essai poétique de 1933, pris entre la nostalgie d’une Alsace interdite et l’adieu à Badenweiler, au paysage alémanique qui en est le pendant. C’est le livre d’une nature amicale permettant de reconquérir une « vie simple », écrit dans un style sobre qui diffère de la véhémence, des audaces des ou­vrages antérieurs.
 Le très beau texte initial, « L’expérience du paysage », évoque le pouvoir qu’a seul le paysage pour prendre – après les bouleverse­ments d’une guerre et le malheur de l’après-guerre – « la mesure de l’innocence, de l’aptitude au bonheur que l’on porte en soi ». Pour Schikele, le paysage de sa région est celui de la terre d’enfance, et « leur différence me rend l’air de famille plus attrayant. » L’extase d’une renaissance de son être profond s’achève sur un poème en vers : l’arche.
 Chacun des petits chapitres est plein d’humour et de charme, avec les notations sur le pays selon les sai­sons, les plantes, les animaux, des personnages inoubliables et surtout les nuages : un long chapitre empli d’imagination et de rêve.

Les livres qui ont marqué l’Alsace : Paysages du ciel, de René Schickele
Dernières Nouvelles d’Alsace (08/10/2012), par Jacques Fortier

 Qui a lu René Schickele ? Soyons honnêtes : peu l’ont fait dans son Alsace natale. Or cet Alsacien fut l’un des plus grands écivains de son temps — la première moitié du siècle dernier. Il est aujourd’hui confidentiel et pourtant essentiel. Histoire d’un silence, né d’un lourd malentendu au cœur de l’histoire alsacienne. La nostalgie de Paysages du ciel, son petit essai de 1933, le symbolise bien.

Himmlische Landschaft est un bref recueil impressionniste. Il mêle poèmes, récits, anecdotes de la vie quotidienne, regroupées comme le seraient quelques pages arrachées à un journal disparu.

Le titre – Paysages du ciel en français – est aussi celui d’un de ces poèmes en prose. L’auteur, qui habite alors Badenweiler, petite station ther­male de la Forêt-Noire, y évoque les rêveries et les réminiscences que lui inspire le défilé des nuages au-dessus de sa tête : troupeaux, nuées d’oiseaux, archipel sur l’océan, chemin de fer fumant, cortège funèbre – René Schickele y parle aussi de la ronde des saisons, de son voisin médecin, de son « fac­teur de montagne », de la flore et de la faune locales, des ar­bres et de la terre, de la « gran­diose solitude » du Rhin et de ce « très beau coin de mon vieux, très vieux pays » qu’est « le pays alémanique ».
 
René Schickele est né à Obernai le 4 août 1883, donc dans l’Al­sace allemande de l’après-1870. Sa famille paternelle est originaire de Mutzig, sa mère du Territoire de Belfort. René sera donc bilingue mais c’est en allemand qu’il étudie puis mè­ne une carrière de journaliste et d’écrivain. À 18 ans, il est déjà dans l’aventure de Der Stürmer, à Strasbourg, revue d’avant-garde culturelle et poli­tique — à ne pas confondre avec l’hebdomadaire nazi du même nom édité à Berlin bien plus tard. Il devient journaliste, à Paris en 1909 puis à Stras­bourg en 1911, dans le quoti­dien libéral Neue Strassburger Zeitung.

La Grande Guerre bouleverse ce pacifiste qui se réfugie en Suis­se. La défaite allemande, en novembre 1918, le revoit à Berlin où il croit un moment à « l’Alsace rouge dans une Alle­magne rouge ». Déçu, défait, il choisit en 1922 de Vivre sur la rive droite du Rhin à Badenweiler, comme « citoyen français et écrivain allemand » — choix incompris qui lui est reproché depuis près d’un siè­cle.

En dix années fécondes, il écrit ses grands romans (la trilogie Das Erbe am Rhein) et plusieurs huit essais — et est reconnu alors comme l’un des écrivains qui comptent, élu à l’Académie allemande de Berlin. Mais l’Alle­magne qu’il rêvait rouge de­vient brune ; comme bien d’autres, il passe la frontière. Pas pour l’Alsace, mais pour la Provence : second choix que ne comprendront pas ses contem­porains. Il meurt à Vence (Al­pes-Maritimes) le 31 janvier 1940.

En Alsace, dites « Schickele » et commence la controverse. Pour les uns, il est le symbole même d’une « alsacianité de l’esprit » dans une double culture médiatrice entre France et’Allemagne et l’un des créateurs de la litté­rature européenne. Pour d’autres, il restera — comme il l’écrivait lui-même — « le bo­che qui n’a pas voulu de sa patrie en 1918 », qui a écrit dans la mauvaise langue, au mauvais moment, au mauvais endroit. Empreinte en creux, donc, d’autant plus que l’œuvre est méconnue.

Six de ses 31 livres seulement existent dans la langue de Molière : Le retour, qu’il écrivit en français en 1938, et cinq traductions faites ces dou­ze dernières années — dont ce Paysages du ciel il y a deux ans, « Exilé inclassable » comme l’écrit Charles Fichter, René Schickele crut tenir un temps dans ce petit jardin d’Alémanie où il avait « dressé sa tente » et où reposent d’ailleurs ses cen­dres, l’équilibre heureux entre l’homme et la nature dans une petite patrie (Heimat) que le Rhin et l’Histoire n’ auraient pas déchirée. C’est en ce sens que Paysages du ciel, quatre-vingt-dix ans après sa publication parle d’universalité. Paysages du ciel, traduit pai Irène Kuhn et Maryse Steiber, a été édité par Arfuyen en 2010 – et couronné du Prix du patrimoine Nathan-Katz.

 Les francophones peuvent lire Terre d’Europe, florilège de poè­mes de Schickele (Arfuyen, 1990), La Veuve Bosca (Circé, 1990), la Bouteille à la mer (Circé, 1996), Mon amie Lô (Circé, 2010) et Le Retour (bf, 2010).

Les germanophones, s’ils ne peuvent pas dénicher l’édition sur papier bible Werke in drei Banden parue en 1959 ou des éditions papier, peuvent aussi télécharger plusieurs de ses titres.Sur la vie et l’œuvre de Schicke­le, l’ouvrage de référence est celui d’Adrien Finck (1930-2008), publié à la SALDE en 1983, réédité et augmenté en 1999.

Paysages du ciel
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

 René Schickele (1883-1940) incarne toute une part du destin de l’Alsace. C’est une figure pure, quoi qu’il en soit des idéologies qu’on a voulu lui faire parrainer.
 Né en Alsace prussienne et luttant contre le pangermanisme, convaincu de la position médiatrice de sa région entre deux cultures en vue d’une construction européenne, socialiste pacifiste, il reste en Allemagne en 1918 parce qu’il est effrayé par le patriotisme jacobin du temps et surtout parce que, citoyen français, il ne peut que rester un écrivain allemand. Il quittera sa chère Forêt-noire pour Vence par détestation du nazisme, et écrira avant de mourir son premier livre en français, Le Retour.
 Irène Kuhn et Maryse Staiber, deux professeurs à Strasbourg dont la seconde est une spécialiste de notre auteur, ont traduit pour la première fois Paysages du ciel, un essai poétique de 1933, pris entre la nostalgie d’une Alsace interdite et l’adieu à Badenweiler, au paysage alémanique qui en est le pendant. C’est le livre d’une nature amicale permettant de reconquérir une « vie simple », écrit dans un style sobre qui diffère de la véhémence, des audaces des ouvrages antérieurs. Le très beau texte initial, « L’expérience du voyage », évoque le pouvoir qu’a seul le paysage pour prendre – après les bouleversements d’une guerre et le malheur de l’après-guerre – « la mesure de l’innocence, de l’aptitude au bonheur que l’on porte en soi ».
 
Pour Schikele, le paysage de sa région est celui de la terre d’enfance, et « leur différence me rend l’air de famille plus attrayant. » L’extase d’une renaissance de son être profond s’achève sur un poème en vers : « l’arche ». Chacun des petits chapitres est plein d’humour et de charme, avec les notations sur le pays selon les saisons, les plantes, les animaux, des personnages inoubliables et surtout les nuages : un long chapitre empli d’imagination et de rêve.

PETITE ANTHOLOGIE

Terre d’Europe
traduit par Gérard Pfister
(extraits)

Sœur Catherine de Strasbourg
raconte à Maître Eckhart sa vision

Mais c’est vous qui m’avez montré le chemin
où je m’en suis allée
parmi les fleurs et la tombée du soir
puis au bord des mers de feu
jusqu’aux Hauts Plateaux des Bleus Pâturages.
J’ai vu et vers Lui j’ai volé comme un courant –
Seigneur, réjouissez-Vous avec moi
il m’a été donné de goûter à l’éternité

 

– Parle, ma fille, parle encore...

Si je pouvais revenir où la mort m’a menée
je voudrais bien mourir trois fois
ah, Seigneur, si j’étais restée là-bas !
Je m’élevais dans la source bondissante de Son flux
et m’abîmais et m’élevais : Son sang !
Je ne savais rien, aimer seulement, aimer
et je n’étais que jubilation, la plus claire
Seigneur, réjouissez-Vous avec moi
car je suis devenue Dieu !

– Parle, ma fille, parle encore...


Abjuration

J’abjure :
toute violence
quelque contrainte que ce soit
et la contrainte elle-même
d’être bon pour autrui
Je sais bien
je ne ferais que contraindre la contrainte
Je sais bien
l’épée est plus forte
que le coeur
le coup va plus profond
que la main
violence dirige
ce qui commença
bon vers le mal

Tel que je veux le monde
je dois moi-même être d’abord
et tout entier et sans lourdeur
Je dois être rayon de lumière
eau claire
et la main la plus pure
offerte pour le salut et le secours

Le pays des Vosges
et le pays de la Forêt Noire


 Le pays des Vosges et le pays de la Forêt Noire étaient les deux pages d’un livre ouvert – je voyais clairement devant moi comme le Rhin loin de les séparer les unissait en les tenant ensemble serrés comme des plombs. L’une des deux pages regardait vers l’Est, l’autre vers l’Ouest, et sur chacune d’elles se trouvait le début de deux chants différents et cependant parents.
 Du Sud venait le fleuve et il allait vers le Nord, il recueil¬lait en lui les eaux venues de l’Est et les eaux venues de l’Ouest pour les porter en un flot unique, en un seul tout jusqu’à la mer...
 Et cette mer étreignait la grande presqu’île habitée par les fils les plus jeunes, les plus insatiables de l’espèce humaine, cette presqu’île en laquelle se termine la trop puissante Asie...
 L’Europe.