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Tadeusz ROZEWICZ

(1921)

 Après l’Espagnol Antonio Gamoneda en novembre 2005 et le Finlandais Bo Carpelan en novembre 2006, c’est le Polonais Tadeusz Rozewicz qui a été proclamé Lauréat du Prix Européen de Littérature en novembre 2007. Le Jury du Prix avait fait preuve en 2005 d’un particulier discernement, Antonio Gamoneda ayant reçu quelques mois plus tard les plus hautes distinctions littéraires espagnoles. De même pour Carpelan, dont l’intégrale de l’œuvre poétique va être publiée en France.
 Plusieurs fois mentionné pour le Prix Nobel de Littérature (attribué pour finir en 1996 à Wislawa Szymborska), Rozewicz est l’un des plus grands écrivains polonais vivants : son œuvre théâtrale a été largement traduite en anglais et en allemand, de même que son œuvre poétique. Mais la France reste à cet égard très en retard avec seulement deux traductions de son théâtre – Le piège (Éd. Théâtrales, 1993) et Théâtre (L’Âge d’Homme, 2005) – et deux traductions de poèmes : Anthologie personnelle (Actes Sud, 1990) et Inquiétude (Buchet Chastel, 2005).
 Attribué sous le haut Patronage du Conseil de l’Europe et parrainé par la Ville de Strasbourg, le Prix Européen de Littérature distingue, pour l’ensemble de son œuvre, un écrivain européen de stature internationale, afin de témoigner de la dimension culturelle de l’Europe ainsi que de l’urgence d’une meilleure connaissance mutuelle de nos pays à travers les grandes figures littéraires qui en sont les symboles. Ce Prix distingue également un traducteur qui contribue à la rencontre avec les grandes œuvres contemporaines.
 Né en 1921 à Radomsko, Tadeusz Rozewicz a été membre de la résistance polonaise. Il obtient son baccalauréat après 1945. Il fit ses débuts de dramaturge en 1960, et fut l’auteur de douze recueils de poèmes qui connurent un fort succès.
 Depuis 1968 il habite à Wroclaw. Il a écrit plus d’une quinzaine de pièces de théâtre. Rozewicz est considéré comme l’un des meilleurs poètes d’après-guerre en Pologne, et l’un des plus innovants dramaturges.
 Il a été distingué par le Prix Européen de Littérature en novembre 2007, Prix qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre des 3° Rencontres Européennes de Littérature en mars 2008.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Regio et autres poèmes

REVUE DE PRESSE

Regio
Élan (04/01/2008), par Jean-Claude Walter

 Pour réconcilier les lecteurs avec la poésie. voici un livre qui arrive au bon moment : Regio et autres poèmes, traduit du polonais, qui vient d’obtenir ce Prix Européen de Littérature décerné chaque année à Strasbourg, lors de la remise des Prix Nathan Katz. Après Antonio Gamoneda pour l’Espagne, Bo Carpelan pour la Finlande, c’est la Pologne qui est à l’honneur en la personne de Tadeusz Rozewicz, poète, dramaturge, nouvelliste, à travers ce choix de poèmes, en édition bilingue de la collection Neige, chez Arfuyen.
 La concision, la simplicité de cette écriture peuvent nous convaincre de suite. En poésie, nous sommes las des recherches langagières, de l’ésotérisme aussi bien que de l’écriture automatique qui s’autorise tous les abus. Rozewicz écarte d’un trait de plume tout ce qui fait de la poésie un art de l’ornementation – chargé d’images, de métaphores, de comparaisons convenues ou biscornues. Que l’on juge de son parti pris de clarté, par ce début d’un poème : « La ville fait surgir / des fumées et des brumes / un gros abdomen / couvert de néons ».
 La modernité de la langue n’a d’égale que sa rigueur, parfois sa rugosité : l’auteur veut sa parole soit proche du langage parlé, en sa force et son dépouillement. Sa nécessité. Car tout le monde est concerné, précise-t-il, en ces termes de grand disette intellectuelle : le poète, l’enfant, le prêtre, le politicien, le policier, et bien sûr le provocateur, telles sont les personnes qu’il interpelle.
 À partir de cette liste, l’auteur nous entraîne d’un paysage urbain à l’évocation d’un fait divers, d’un souvenir douloureux (le suicide d’un adolescent) au rappel d’une impression de lecture, parlant de la vie quotidienne, de nos souffrances comme de nos illusions, du nihilisme qui règne à travers le monde. Il n’a foi qu’en son langage : « ll y a des mots d’où sortent / les poèmes telles les plantes de la terre ».
 Mais l’homme, un peu partout dans notre civilisation dévoyée, renonce à cette innocence première, victime qu’il est de la société de consommation : « combien de fois l’homme contemporain / peut-il perdre sa dignité », demande-t-il sans point d’interrogation, telle lui paraît évidente et terrible toute réponse à cette question. Sa critique de la vie sociale, son pessimisme transparaissaient à chaque texte, devant le constat « que le fond de mes contemporains / se trouve juste sous la surface / de la vie ». Et plus loin, ce procès impitoyable à notre frère humain : « tu as construit les crématoires / tu as érigé Notre-Dame ».
 Né en 1921, en Pologne central, d’abord ouvrier, Tadeusz Rozewiz a participé à la résistance contre l’occupant nazi. À côté de son importante oeuvre poétique – pas moins de douze volumes – il est connu en France comme dramaturge novateur, mais aussi nouvelliste et essayiste plusieurs de ses pièces de théâtre furent représentées chez nous, et son œuvre en prose ou en vers est traduite en plus de trente langues.
 Pour luï la poésie ne doit pas être « un langage ésotérique », car elle doit tendre à la « limpidité », à la « transparence », qualités qu’il reconnaît à un nouvelliste japonais. C’est pourquoi l’on est surpris de son ironie au sujet d’une œuvre d’Albert Camus, La Chute, citée ici dans un long poème, critique qui repose sans aucun doute sur un malentendu.
 Comme Camus, Rozewicz est un moraliste. Tous deux soulignent la misère de l’homme sans Dieu, sans croyances ni repères, bientôt sans conscience devant les ravages de la société moderne. Ni poésie, ni bonté, ni beauté ne résistent à la tyrannie de la vidéo, du son et des images, à l’emprise d’Internet, des jeux électroniques, ni surtout à cette course au rendement, cette frénésie de la consommation, cet univers à la dérive où tout « est changé en fange ». L’un comme l’autre ont souligné avec clarté, dans leurs œuvres respectives, ce dilemme de l’absurde dans notre vie, ce désarroi et cette souffrance : « pour un homme qui est seul, sans dieu / sans maître, le poids des jours est terrible ».
 Lisez Regio et autres poèmes, pour renouer avec la littérature à hauteur d’homme et, comme l’écrit le philosophe Roger-Pol Droit, « entendre la leçon des poètes, lus avec ferveur, en maître de pensée et de vie plutôt qu’en agenceurs de mots ».

Regio et autres poèmes
Exigence Littérature (21/02/2008), par Françoise Urban-Menninger

 Après l’Espagnol Antonio Gamoneda en 2006 et le Finlandais Bo Carpelan en 2007, c’est l’écrivain polonais Tadeusz Rosewicz, plusieurs fois mentionné pour le Prix Nobel, qui se voit décerner le Prix Européen de Littérature 2008 attribué sous le Patronage du Conseil de l’Europe et parrainé par la Ville de Strasbourg.
 Dramaturge, nouvelliste, poète, Rosewicz appartient à une génération qui a eu 20 ans dans un pays martyrisé par les nazis et où son frère Janusz sera exécuté en 1944 par la Gestapo au lendemain de la guerre. La voix nue du poète est proche de celle de Paul Celan et constitue selon Czeslaw Milosz « la négation d’une littérature » car sa conscience anéantie par le poids de l’Histoire l’amène à poser cette terrible question : « Comment écrire de la poésie après Auschwitz ? » Dans Regio, la voix de Tadeusz Rosewicz vient du plus profond de l’être, elle se confond avec celle des disparus dont la parole nous traverse : « les morts se rappellent / notre indifférence », « tous les vivants sont coupables / coupables les petits enfants / qui remettent des bouquets de fleurs »... « les morts comptent les vivants / les morts ne nous réhabiliteront pas ».
 Son poème « Mons Pubis » met en scène un « strip-tease à la parisienne » où une femme théâtralise son « vestibulum vaginae » qui, tout en focalisant le désir des hommes, les perd en les avalant dans « un torrent de lumière » à l’instant où son corps disparaît derrière un lourd rideau... Comédie humaine, trop humaine, dans un monde moderne où « les enfants enfantés / sans douleur dans les cliniques »....« fixent l’écran du téléviseur / sans jamais parler / aux arbres »... Poésie de la désespérance qui doute et se remet en question dans le même temps qu’elle s’écrit : « Ma poésie / elle n’explique rien / elle n’éclaire rien / elle ne renonce à rien ».
 Mais la poésie « obéit à sa propre nécessité » et se construit sur un extrême paradoxe car « elle perd en jouant avec elle-même ». Ainsi la poésie joue avec elle-même et ne répond à aucune question, elle habite l’être, elle naît sous la peau du poète et se développe à l’instar « d’un corps vivant ». Concrète, presque palpable, la poésie de Rosewicz « est une lutte pour respirer ».
 Les voix de Claude-Henry du Bord et de Christophe Jezewski se sont fondues avec justesse dans celle du poète pour nous restituer, jusqu’au vertige de l’âme, une parole presque familière qui, sans concession aucune, décrit notre déchéance. La sentence est sans fioriture : « l’homme contemporain / tombe dans toutes les directions / à la fois".
 Le poète s’efface dans le rien qui l’a fait naître, il est cette voix anonyme qui nous traverse « le poète est celui qui s’en va », mais il est aussi « celui qui secoue les chaînes » et c’est en cela qu’il est irremplaçable et la voix de Rosewicz essentielle.

Tadeusz ROZEWICZ, Regio
La Nouvelle Revue Française (10/01/2008), par Richard Blin

Il est toujours passionnant de découvrir une figure littéraire et une œuvre qui, d’emblée, par sa radicalité et sa profonde humanité, nous touche et nous émeut. Il faut donc remercier le jury du Prix Européen de Littérature d’avoir choisi cette année, le poète et dramaturge polonais Tadeusz Rozewicz, après l’Espagnol Antonio Gamoneda, en 2006, et le Finlandais Bo Carpelan en 2007. 
 Regio, le livre publié à cette occasion, nous permet de découvrir un poète né en 1921, trois ans après le retour à l’indépendance de la Pologne (en 1918) et qui, après avoir grandi dans l’espoir d’un avenir synonyme de liberté, se retrouva, à moins de vingt ans, dans un pays occupé par les nazis, avant de devoir vivre l’essentiel de sa vie d’homme sous une dictature communiste. Un destin source d’une rigoureuse éthique. « La création poétique, pour moi, ne consistait pas à composer de beaux poèmes mais à agir. Pas de poèmes, des faits [.. ]. Je réagissais aux événements par des faits que je créais sur le modèle d’un poème, pas par de la poésie. »
 Membre de la résistance polonaise (comme son frère, Janusz, qui sera exécuté par la Gestapo, en 1944) et collaborateur de la presse clandestine, Rozewicz publie son premier recueil, Inquiétude, en 1941, livre où se trouve déjà condensé tout ce que la suite de l’œuvre ne cessera de développer : le sentiment de l’absurde, la solitude, le désespoir, la mort, la dégradation. Face au désastre – « Comment écrire de la poésie après Auschwitz ? » –,
il s’agit pour lui de réévaluer les mots, de tenter de retrouver une place en ce monde, de « reconstruire l’homme », d’en revenir aux valeurs humaines élémentaires.
 Regio (1969), suivi d’un choix de poèmes (1957-2004), relève toujours de ce même désir et de cette même inspiration. Des poèmes qu’on dirait sculptés dans la chair du silence ou taillés dans le tissu tristement nu d’une existence que l’expérience de la guerre et de l’Histoire a comme entièrement démeublée. Sans métaphore, sans ponctuation, sans majuscule, en totale rupture avec le vers classique – un façon de protester contre le fait que l’homme est tout autant capable d’inventer le sonnet, que d’ériger des cathédrales et de construire des fours crématoires ? –, son poème a la simplicité émouvante d’une âme exposée à tous les vides. « Le visage du poète / est ouvert plein de silence // toujours le même visage / et pourtant tout à fait autre // du mur / me regarde / un masque // d’un œil / dur / et vide »
 Poèmes qui imposent leur feu froid, leur fausse transparence. Des impasses, des crispations d’essentiel, une tension et une angoisse intérieures qu’aiguise l’impuissance. Depuis « la noire soie porcine des antennes / sur les toits » jusqu’aux nuits blanches – « en de telles nuits / les fruits / ne tombent pas des arbres // le poète ouvre / les veines aux poèmes » – c’est l’oppression d’un temps sans vibration et l’expérience de l’opaque, qui s’imposent. Comme si le monde avait sombré dans une sorte de léthargie d’inexistence, d’asthénie spirituelle : « j’ai parfois l’impression / que le fond le fond de mes contemporains / se trouve juste sous la surface / de la vie ».
Un monde où « sur le ciel sur le soleil / sur le silence sur la bouche / se promènent les mouches ». Monde où Dieu n’est plus qu’un « hérisson céleste / empalé sur les mille flèches et tours / des cathédrales des banques », et qui « ruisselle de sang / celui des hommes / pas le sien ». Un Dieu remplacé par les objets et par la chair. Plus d’élévation, plus de chute, « tout se joue / dans la région bien connue / pas très étendue / située entre / regio anterior / regio pubis / et regio oris » – entre région anale, région pubienne et région de la bouche – triangle maudit pour anges déchus prônant l’ivresse stérile des déserts.
 Perdue, la puissance merveilleusement bouleversante de l’érotisme enfantin, quand, « innocents / comme les oiseaux les chiens / les insectes / nous cherchions fébrilement / cette entrée / pressentie / fermée... ». Alors le monde était un œuf plein de lumière : « il éclatait sous la poussée de nos instincts / il s’ouvrait / nous pénétrions / dans le paysage / dans la chair humaine / dans le corps des animaux / dans le monde des couleurs / des saveurs / des parfums / les lèvres s’entrouvraient … »
 Depuis l’oeuf a pourri, « les morts comptent les vivants », et les seules parenthèses de bonheur sont celles du rêve parfois et des souvenirs d’enfance. L’écriture est un lieu de survie et « le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes / et celui qui n’en écrit pas », « celui qui s’en va l et celui qui ne peut s’en aller ». Incarnation du paradoxe, du rien, de ce point d’écart et de silence d’où peut encore se saisir le sens du non-sens d’une vie, le plein de sa vacuité. Pour rien, car la poésie n’explique rien, « elle n’éclaire rien / elle ne renonce à rien / elle n’embrasse pas tout / elle ne satisfait aucune attente »

Regio
Le Mensuel Littéraire et Poétique (01/01/2009), par Jacques Éladan

 Admirables passeurs de la littérature polonaise en France, Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski viennent de publier une traduction du recueil Regio suivi d’autres poèmes de l’écrivain polonais Tadeusz Rozewicz qui a reçu pour l’ensemble de son œuvre le Prix Européen de Littérature 2008.
 Dans sa remarquable introduction intitulée Une merveilleuse indigence, C.-H. du Bord montre que la poésie de Rozewicz semble être une illustration de la célèbre réflexion de Heidegger : « Être poète en temps de détresse, c’est alors chantant, être attentif à la trace des dieux enfuis. Voilà pourquoi, au temps de la nuit du monde, le poète dit le sacré. » Le temps de détresse apparaît chez Rozewicz sous la forme du règne du « rien » résultant des horreurs commises par les totalitarismes du XX siècle : « rien n’engendre rien / … rien menace / rien condamne / rien gracie ». Dans ce rien, subsiste néanmoins la mémoire des millions de victimes du siècle criminel et qui nous hante sans cesse : « Les morts se rappellent / notre indifférence... Les morts prennent part à nos discussions ».
 
Il s’ensuit un sentiment de culpabilité générale : « Tous les vivants sont coupables ». Cela génère un état de déréliction angoissante à laquelle le poète ne peut opposer aucune foi, car il se sent abandonné par Dieu et comme Jésus à Gethsémani, il s’écrie « pourquoi m’as-tu abandonné » tout en s’empressant d’ajouter : « pourquoi t’ai-je abandonné ».
 Néanmoins, il rejette la tentation du nihilisme et dans le sillage de Dostoïevski, il dit : « sans Jésus / notre petite terre / est sans poids » car le fils de Dieu « ressuscite / à l’aube de chaque jour / dans chacun de ceux / qui l’imitent ». Il s’agit ici plus d’une quête des dieux enfuis et d’une nostalgie de Dieu que d’une foi positive car Rozewicz a aussi dénoncé le Dieu qui « ruisselle de sang / celui des hommes / pas le sien ». Il ne reste plus alors au poète comme lueur d’espoir que la foi dans la poésie qui fait retrouver « les sourires » des mots car « la poésie de nos jours est une lutte pour respirer ».
 On ne peut que remercier C.-H. du Bord et C. Jezewski de nous avoir révélé cette œuvre puissante d’un grand poète, qui, en faisant de la poésie un acte éthique visant à « reconstruire l’homme » a su retrouver la voie vers l’origine de la parole authentique au pouvoir rédempteur.

Marché de la poésie : l’invitation polonaise
L’Humanité (18/06/2009), par Alain Freixe

 « La poésie de nos jours est une lutte pour respirer. »
 Tadeusz Rozewicz

 Un marché pour la poésie ? On ne se pose plus désormais la question. On sait aujourd’hui que c’est quelque 500 éditeurs de poésie, des centaines d’auteurs, dont 250 en signature pour près de 50 000 visiteurs qui du jeudi 18 au dimanche 21 juin, relèvent le défi de la création et de la fête. On a compris qu’au-delà des échanges marchands, il y avait des transactions plus secrètes, des voix répondant à d’autres voix, selon les mots de Virginia Woolf, des rencontres possibles, des projets à naître, de l’humanité en formation... Qu’il fallait donc un lieu, une vitrine pour ces livres différents, cette littérature vivante. Et c’est la place Saint-Sulpice !
 Cette année, pour cette 27° édition du Marché de la poésie, dont René de Obaldia sera le président d’honneur, la Pologne sera à l’honneur. Seront présents et à découvrir les poètes Adam Zdrodowski, Dariusz Suska, Tomasz Rozycki, Ewa Lipska, Adam Zagajewski et en concert, à 20 heures le 18 juin, Grzegorz Turnau et, le lendemain, Anna Prucnal, ce « nuage en pantalon », aurait pu dire Maïakovski, surgi d’une Pologne encore sous la botte stalinienne, exigeant tôt, haut et fort son dû d’amour. Comédienne au cinéma et au théâtre, celle qui est née à Varsovie se met au chant en 1978. On ne comptera plus ses succès. C’est elle qu’on pourra entendre,les sons voluptueux ou les serrements de gorge d’une voix unique, d’une présence qu’on n’oublie pas au soir du 19 juin à 20 heures. Onpourra également lire le texte de ses chansons, notamment celles écrites pour elle par Jean Mailland dans Chansons et contre-chansons pour Anna publiées aux Éditions de l’Amourier, livre qui n’est pas un simple recueil de chansons tant les contre-chansons viennent à la manière d’un contretemps rythmer l’ensemble mais un vrai livre de poésie.
 Comme celui de Tadeusz Rozewicz, Regio suivi d’autres poèmes, paru aux Éditions Arfuyen et qui a obtenu le prix européen de littérature en 2008, Traduit du polonais par Claude-Henry Du Bord et Christophe Jezewski, Regio, publié en 1969 en Pologne, est un livre qui se tient du côté de la vie, même la plus cruelle. Nouvelliste, dramaturge, salué par Kantor et Grotowski, poète, Rozewicz appartient à une génération qui a eu vingt ans dans un pays martyrisé par les nazis - son frère Janusz a été exécuté par la Gestapo en 1944 - et a vécu sa maturité sous le joug d’un pouvoir stalinien. Son écriture est d’une sobriété coupante et d’une brièveté éclatante. Peu ou pas d’images, un ton rauque, de la rudesse dans la voix. C’est qu’il ne s7agit pas ici de se payer de mots, c’est « l’os de la réalité », selon les mots de Pavese, que l’on veut rompre pour voir si quelque chose comme sa moelle y coulerait encore. Rosewicz écrit des poèmes comme autant de coups de dents. Dans l’avant-propos de son livre Anthologie personnelle paru en 1990 aux Éditions Actes Sud, il écrivait : « La création poétique pour moi ne consistait pas à composer de beaux poèmes mais à agir. Pas des poèmes, des faits (...). Je réagissais aux événements par des faits que je créais sur le modèle d’un poème, pas par de la poésie. » Des poèmes, des exorcismes – retour à la préface d’Henri Michaux à ses Épreuves, exorcismes – des poèmes de délivrance pour tenir debout et faire face quand la situation est faite de centaines de dépendances, Alors le poème est « réaction en force, en attaque de bélier ». Rosewicz dans ses poèmes de Regio arrive à introduire dans le roulis rauque des mots une violence telle que le malheur implose. Oui, les poèmes de Regio sont de ceux-là, capables de « tenir en échec les puissances environnantes du monde hostile », comme récrivait Michaux. Oui, les poèmes sont des « corps vivants », verticaux, qui aident à nous tenir droit « un doigt sur les lèvres » face à « la bouche de la vérité / (...) fermée ». Ils seront multiples, buissonniers, au rendez-vous de ce 27° Marché de la poésie.

Regio et autres poèmes
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2009), par Jean-Pierre Jossua

 Après Krzysztof Kamil Baczynski, c’est Tadeusz Rozewicz que les éditions Arfuyen nous proposent de découvrir ou de mieux connaître grâce à une traduction du polonais due à Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski.
 Né en 1921, résistant face au nazisme, supportant le poids de la dictature communiste, ce poète et dramaturge est très connu dans son pays alors que son œuvre est rien moins qu’aimable par sa forme irrégulière, nue, rugueuse, et témoigne d’une lutte difficile pour exister de la part d’un survivant du désastre, d’un témoin d’une vie inhumaine. Mais elle est claire, nullement ésotérique, proche du concret.
 Le présent volume bilingue, en vers, Regio, contient le recueil de maturité qui porte ce titre (1969) et une vingtaine de poèmes tirés d’autres recueils, de 1954 à 200494. C.-H. du Bord présente l’œuvre de Rosewicz en insistant sur son caractère éthique et sur cette différence essentielle avec Celan : « Son dessein est de "reconstruire l’homme" et donc les valeurs humaines élémentaires », en dénonçant la littérature comme « mensonge recouvrant l’horreur de la brutalité de l’homme envers son prochain » (selon une formule de C. Milosz), la philosophie et la religion comme impuissantes, la civilisation occidentale comme relativisant, objectivant et désorientant l’homme. Pour quel espoir ? Le poème pourra-t-il « réassigner une place à toute chose » ? Seul, peut-être, a-t-il « ce pouvoir, grâce à son rythme, son chant, à la force des mots, leur pesanteur enfoncée dans [...] notre inconsistance ».
 S’il s’engage dans la découverte du recueil de 1969, avec son discours poétique simple et surprenant, le lecteur sera pris : amusé, ému, attristé, effrayé, émerveillé par des lumières fugitives. L’animal (p. 73), l’arbre (p. 147-149) font l’objet d’un respect, d’un amour, d’une compassion, d’une mémoire qui me touchent. Aucune complaisance religieuse, aucune foi affirmée – mais pourquoi « Sur les sables / de mes paroles / quelqu’un traça le signe / du poisson / et s’en fut » (p. 103) ; ce symbole pourrait s’éclairer par l’hymne à Jésus de la p. 195 (2003-2004). La violence génésique du dernier long poème du premier recueil, intitulé « Regio » est éprouvante ; a-t-il un aspect de dénonciation ? Les poèmes divers de la seconde partie sont très durs, pour la plupart, et correspondent bien au déchirement d’une poésie « après Auschwitz ».

PETITE ANTHOLOGIE

Regio et autres poèmes
traduit par Christophe Jezewski et Claude-Henry du Bord
(extraits)

Le même visage

le visage du poète
est ouvert plein de silence

toujours le même visage
et pourtant tout à fait autre

du mur
me regarde
un masque

d’un œil
dur
et vide

*

La punition

Aujourd’hui déjà
à ce moment
la vie sans foi est une punition
les objets deviennent des dieux
la chair devient dieu

c’est un dieu cruel et aveugle
qui avale son fidèle le digère
et l’évacue

 

*

Qui est poète

le poète est à la fois celui qui écrit des poèmes
et celui qui n’en écrit pas

le poète est celui qui secoue les chaînes
et celui qui s’en charge

le poète est celui qui croit
et celui qui ne peut croire

le poète est celui qui a menti
et celui à qui on a menti

le poète est celui qui mangeait dans la main
et celui qui a coupé les mains

le poète est celui qui s’en va
et celui qui ne peut s’en aller