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Rainer Maria RILKE

(1875 - 1926)

 Rilke naît à Prague en 1875. Ses parents viennent de perdre une petite fille et il restera enfant unique. Après cinq années éprouvantes d’école militaire, il entreprend des études de commerce, puis des études de droit.
 En 1896, il quitte Prague pour Munich où il rencontre Lou Andreas-Salomé, qu’il accompagne en Russie en 1899 et 1900.
 De retour de Russie, Rilke fait la connaissance de Clara Westhoff, sculpteur, qu’il épouse. Il devient secrétaire particulier de Rodin et se lie d’amitié avec le grand poète belge Emile Verhaeren, rencontré chez Rodin et qui exercera sur lui une durable influence. Dons et versements de ses éditeurs allemands lui permettent bientôt de s’installer à Paris dans de meilleures conditions.
 Il fait bientôt la connaissance de la princesse de Tour et Taxis, qui devient sa protectrice. Au château de Muzot, durant l’hiver 1921-1922, il termine ses Élégies de Duino ainsi que les Sonnets à Orphée.
 
De janvier à août 1925, il séjourne à Paris.
 Il meurt de leucémie le 29 décembre 1926.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Vent du retour

1° éd.


La Vie de Marie

1° éd.


L’Amour de Madeleine

1° éd.


La Vie de Marie

2° éd.


Le Livre de la Pauvreté et de la Mort

L’Amour de Madeleine

2° éd.


Le Vent du retour

2e éd.


« Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas »

La Vie de Marie

3e éd.


L’Amour de Madeleine

Le Livre de la Pauvreté et de la Mort

REVUE DE PRESSE

« Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas »
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

C’est un curieux petit livre que l’extrait de la correspondance de Rilke qui nous est offert par Arfuyen. Il s’agit des lettres à Emile Verhaeren, rencontré à Saint-Cloud en 1905. avec quelques lettres complémentaires et une création de Rilke lors de la seconde période des Élégies (1922) : la « Lettre du jeune travailleur ». Cette lettre est adressée à V. (Verhaeren. mort en 1916) pour se plaindre d’une éducation chrétienne aliénante.

La préface de Stéphane Lambert lie la gerbe de ce petit dossier, en insistant sur l’affection de Rilke pour Verhaeren, fondée sur l’accueil et la confiance de celui-ci qui contrastait avec l’attitude d’autres grands artistes comme Tolstoï ou Rodin. Il avait besoin de l’encouragement que représentait pour lui le travail créateur des autres et, dans le cas de Verhaeren, de sa foi en l’homme, de son pari en faveur de la vie. Cependant, malgré son admiration pour le recueil posthume Les Flammes hautes (1919) et sa joie d’apprendre qu’il n’avait pas été rejeté par lui en tant qu’Allemand, Rilke prend ses distances dans la « Lettre » à l’égard de l’adhésion de Verhaeren à la modernité et de son combat pour changer le monde.

Les lettres qui sont adressées à ce dernier ne sont pas passionnantes en elles-mêmes, et ce sont plutôt les notes abondantes et précises qui retiennent l’attention. Je note tout de même un passage étonnant qui se réfère au fait que le poète belge ne lisait pas l’allemand : « Quelquefois je suis triste, c’est vrai, que mes livres vous restent fermés, puisque je me transforme ou pour ainsi dire j’entre de plus en plus dans ce que je fais, et vous ne saurez jamais qui je suis » (p. 38).

En revanche, la longue « Lettre du jeune travailleur » est un texte important dont voici l’essentiel. On nous présente un Christ qui exige tout de nous alors qu’il ignore notre vie ; ce qu’il a de lumineux est maintenant dissous, et le dolorisme insupportable ne vient pas de lui ; il faut comme lui chercher Dieu, alors qu’on a fait du christianisme un « métier », fondé sur le mirage du Ciel et sur l’ascèse, sur la dégradation et la dépréciation de l’ici-bas ; celui-ci.

Dieu nous le confie : pris avec amour et étonnement, il peut nous combler ; les grands bâtiments ecclésiastiques sont des contre-signes, mais on éprouve une accalmie presque religieuse dans les vieilles églises ; dans le champ social, la soumission est une visée plus haute, menant plus loin que la révolte ; il faut dépasser surtout l’horrible refoulement d’origine chrétienne et découvrir le bonheur de la sexualité.

Un texte écrit avec une sorte de passion laissant pressentir que l’auteur ne se tient pas loin derrière le scripteur fictif.

"L’Amour de Madeleine", lu par Patrick Kéchichian (Sitaudis)
Sitaudis (13/05/2015), par Patrick Kéchichian

En 1911 à Paris, Rilke, de retour d’Égypte, découvre par hasard une petite brochure publiée deux ans auparavant par l’abbé Bonnet, à partir d’un manuscrit découvert à la Bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg. Elle contient un sermon anonyme, dont le style rappelle celui de Bossuet. Il s’agit d’une haute méditation sur l’amour à partir de la figure de Madeleine, « la sainte amante de Jésus » comme il est dit à la première ligne de ce texte ardent, et du Cantique des cantiques.

Aussitôt Rilke décide de traduire ce sermon en allemand. Au cours des mêmes mois, il traduit également le grand poème en prose de Maurice de Guérin, « Le Centaure ». Cette période est centrale dans l’œuvre du poète : il a achevé et publié, en 1910, les "Cahiers de Malte Laurids Brigge" et commence la composition des "Elégies de Duino" (la Première et la Deuxième). […]

Ce qui guide Jean-Yves Masson, c’est d’abord, et logiquement, la démarche du poète à l’égard de ce texte de haute mystique. C’est ensuite et surtout la lecture attentive de l’œuvre, et en premier lieu, bien sûr, des "Elégies de Duino", habitées par un intense appel de l’invisible. Sans tomber dans un spiritualisme mou, il est légitime de considérer, comme le fait Jean-Yves Masson d’une manière parfaitement argumentée, la parole poétique comme expression d’une aspiration qui ne renvoie pas qu’à elle-même. La « rencontre du discours mystique » s’inscrit dans cette aspiration, qu’elle creuse et approfondit.

Cela ne conduit évidemment pas, chez Rilke, à une logique de conversion en faveur d’une religion, d’un corps de doctrine. On sait combien ses réticences étaient grandes, comme le rappelle Masson, à l’égard du catholicisme autrichien et de toutes les formes du dolorisme baroque. De même, l’Eglise appuyée sur le dogme lui semble impuissante à témoigner du désir et de l’angoisse qui habitent l’homme moderne. La religion devient alors cette « foire aux consolations » dont parlera le Dixième élégie. […]

Le sermon sur "L’Amour de Madeleine", un amour « sans retour » traduit une aspiration mystique puissante, à laquelle Rilke ne pouvait qu’adhérer. De l’intérieur pour ainsi dire. Pour reprendre l’analyse de Jean-Yves Masson,« l’accomplissement de l’amour n’est pas dans la possession, ni même dans l’abstention de tout désir de possession ». Rilke, de Malte aux Elégies de Duino (qui dessinent elles-mêmes, des deux premières aux dernières, une évolution de la pensée du poète), accomplit le « geste poétique (…) de congédier l’objet désiré, de dire la nature oxymorique du désir quand il atteint sa propre vérité ». Une vérité qui ne peut être enclose en elle-même, jouissant de sa propre autonomie. [copyright SITAUDIS]

"L’Amour de Madeleine", lu par Michel Cazenave
Recours au poème, par Michel Cazenave

On sait que, au tournant des années 1910-1911, Rilke, l’un des plus profonds poètes de notre Occident, après la rédaction des Cahiers de Malte Laurids Brigge, s’interroge beaucoup sur son écriture poétique. Et c’est alors que, presque par hasard (mais un hasard qui ne cesse d’insister), il tombe sur un sermon anonyme du XVII° siècle français, L’Amour de Madeleine. Rilke en est si bouleversé qu’il traduit ce texte dans son allemand natal – tout en suspectant qu’il s’agisse d’une œuvre de Bossuet, redécouverte à Saint-Pétersbourg. Ensuite, les textes de Rilke ne seront plus jamais tout à fait les mêmes : il suffit de lire ses dernières productions, les Élégies à Duino, ou les Sonnets à Orphée, ou même ses considérations sur la Vie de Marie, pour s’en rendre compte.

Il est vrai que ce texte, comme il était de tradition dans l’Église d’alors, confond en Madeleine trois femmes que les Évangiles (de Luc et de Jean) avaient pourtant clairement spécifiées. Mais, en vérité, qu’importe ? Car on voit bien que pour Rilke, c’est la réflexion sur l’amour, inspirée par l’Esprit saint, qui importe. D’où sa référence au Cantique des cantiques, lu à son tour selon les enseignements de la lecture mystique qu’en avait imposée à Yabné le rabbi Aquiba …

Ainsi, après une évocation de la Madeleine perdue d’amour au pied de la croix, l’auteur d’origine ne craint pas de l’interroger : « Si c’est l’amour qui vous pousse, Madeleine, que craignez-vous ? Osez tout, entreprenez tout. L’amour ne sait point se borner, ses désirs sont sa règle, ses transports sont sa loi, ses excès sont sa mesure. Il ne craint rien que de craindre ; et son titre pour posséder, c’est la hardiesse de prétendre à tout et la liberté de tout entreprendre. » […]

Oui, seulement voilà ! on ne peut en demeurer là ! Car c’est bien du Christ qu’il s’agit, du Logos fait homme, du Dieu soumis à l’anthropomorphose pour que tout humain connaisse la théomorphose : « Si vous aviez marché droitement à Dieu, vous oseriez tout avec Jésus-Christ : (…) le Dieu fait homme pour être à l’homme se fût abandonné tout entier à vos embrassements, autant chastes que libres (…). Vous prétendriez tout sans crainte, et posséderiez tout sans réserve. »

Et ce n’est pas encore fini : car derrière le Christ c’est aussi le Dieu inconnu et insondable qu’il faut aimer, et il n’existe aucune meilleure façon de l’atteindre dans l’Absolu de son amour, à travers son Fils, que de renoncer à soi-même et de s’évanouir à tout désir quel qu’il soit : « Elle (la fiancée du Cantique), voit que son chaste Époux se donne durant cette vie en fuyant, en se cachant, en se dérobant. Ainsi, elle le presse de fuir ; et ce qui est le plus étonnant, c’est qu’elle agit de la sorte dans le temps qu’il la caresse plus tendrement que jamais. (…) Il voudrait apparemment entendre d’elle quelque parole de douceur, et il reçoit ces mots pour toute caresse : Fuyez,ô mon bien-aimé, avec la vitesse d’un cerf. Elle aime mieux ses privations que ses dons mêmes et ses faveurs. C’est pourquoi elle dit : Fuyez. Et c’est là que finit le Cantique. C’est que c’est la consommation de tout le mystère du saint amour. Toutes les ardeurs et tous les transports se terminent enfin à vouloir tout perdre. Madeleine (…), quand il le faudra consommer (votre amour), Jésus vous dira : Ne me touchez plus. »

Sommes-nous tellement loin, ici, de la « supposition impossible » que fera justement le siècle spirituel français, et dont on sait, comme, à la suite de leur maître, les lacaniens auront fait leurs délices ? Bref, un texte à lire de toute urgence !

PETITE ANTHOLOGIE

La Vie de Marie
traduit par Claire Lucques
(extraits)

Naissance de Marie

O comme il dut en coûter aux anges
de n’éclater soudain en chant, comme on éclate en pleurs,
alors qu’ils savaient : en cette nuit va naître
la mère à l’enfant, à l’Unique qui bientôt sera là.

Tout vibrant, ils entrèrent en silence et désignèrent
au loin l’enclos solitaire de Joachim.
Ah ! en eux-mêmes et dans l’espace, ils sentirent la pure densité
mais à aucun d’eux il ne fut donné de descendre vers lui.

Car déjà le couple, affairé, était comme hors de soi.
Vint une voisine, elle avisa puis ne sut plus trop comment
et prudent, le vieil homme sortit, et dérangea l’obscure
rumination d’une vache. Car jamais il n’y avait rien eu de tel.

Consolation de Marie auprès du Ressuscité

Ce qu’alors ils éprouvèrent, n’est-ce
plus doux que tout mystère
et pourtant encore de cette terre :
quand, un peu pâle encore du tombeau,
il s’approcha d’elle, allégé,
en tout son être ressuscité. 
Ô d’elle en premier. Ils se tenaient là,
indiciblement en guérison.
Oui, ils guérissaient. C’était cela. Ils n’avaient pas même
à se toucher bien fort.
A peine une seconde posa-t-il
sur l’épaule de femme sa main,
éternelle bientôt.
Et tous deux commencèrent
en silence, comme les arbres au printemps,
ensemble infiniment,
cette saison
de leur ultime union.


L’Amour de Madeleine
traduit par Rainer Maria Rilke
(extraits)

 (...) Elle court donc, elle cherche, elle se consume, elle s’épuise, elle se déchire le coeur par des désirs violents. C’est là que l’amour, frustré de ce qu’il désire, entre en fureur et ne peut plus supporter la vie. Madeleine, pressée et tirée, ne peut embrasser Jésus qu’au travers des obscurités de la foi, c’est-à-dire qu’elle peut embrasser plutôt son ombre que son corps.
 Que fera-t-elle ? Où se tournera-t-elle ? Elle ne peut faire autre chose que de crier sans cesse avec
l’Épouse : Revertere, revertere. Retournez, ô mon bien-aimé, retournez. Hélas ! je ne vous ai vu qu’un moment. Retournez, retournez encore. Ah ! que je baise vos pieds encore une fois ! Et jésus cependant ne retourne pas ; il est sourd aux plaintes et aux déses¬poirs d’une amante si passionnée.
 Le Revertere de l’Épouse, c’est le vrai cantique de l’Église, comme ces autres mots : Venez, approchez, montrez-vous, percez les nues sont le cantique de la Synagogue. Celle-ci ne l’a pas encore vu ; mais l’Église l’a vu, l’a ouï, l’a touché, et il s’en est allé tout à coup. Elle avait tout quitté pour lui. Voilà, dit l’apôtre saint Pierre, que nous auons tout quitté pour vous suivre. Jésus ensuite l’avait épousée, prenant sa pauvreté et son dépouillement pour sa dot. Aussitôt après l’avoir épousée il meurt ; et s’il ressuscite, c’est pour retourner d’où il est venu. Il laisse sa chaste Épouse sur la terre, jeune veuve désolée, qui demeure sans soutien. Que peut-elle faire autre chose, sinon de crier sans cesse : Revertere, revertere, Retournez, retournez, ô divin Époux ; hâtez ce retour que vous nous avez promis. C’est pour cela que toutes les entrailles de YÉpouse ne cessent de soupirer après le second avènement de Jésus-Christ. Mais en attendant qu’elle le revoie, elle s’abandonne aux regrets.
 C’est donc en cet état de l’Église que s’accomplit cette parole du sacré Cantique : La voix de la tourterelle a été ouïe dans notre terre. Car, avant la venue de Jésus-Christ, on avait ouï la voix du désir et les plaintes au sujet du retardement. Mais après son Ascension, une autre voix, un autre soupir, un autre gémissement a comrnencé de se faire entendre. C’est le gémissement de l’Église privée de son Époux, qu’elle n’a possédé qu’un moment ; et c’est la voix de la tourterelle qui a perdu son pair, qui ne trouve plus rien sur la terre, qui cherche les déserts et les lieux affreux pour gémir et se plaindre en liberté. (...)

 
Le Livre de la Pauvreté et de la Mort
traduit par Jacques Legrand
(extraits)

C’est là que, pâles et blêmes, vivent des hommes
qui meurent étonnés du monde dur à vivre.
Et nul ne voit la grimace béante
que devient le sourire de cette douce race
au long des anonymes nuits.

Ils errent çà et là, dégradés par la peine
de servir sans courage des choses insensées
et leurs habits sur eux se fanent,
leurs belles mains trop tôt vieilissent.

La foule les bouscule et point ne les ménage,
tout hésitants et faibles qu’il soient, –
seuls quelques chiens craintifs, qui nulle part n’habitent,
les suivent en silence un moment.

Ils sont abandonnés à mille tourmenteurs :
marqués à haute voix par le gong de chaque heure,
ils rôdent solitaires autour des hôpitaux,
attendant, anxieux, qu’on les y laisse entrer.

Là est la mort. Non celle dont la promesse avait
miraculeusement caressé leur enfance. –
mais la mesquine mort telle qu’on l’entend là ;
leur propre mort pend. verte et sans douceur,
comme un fruit qui en eux ne mûrira jamais.

*

O Seigneur, donne à chacun sa propre mort,
la mort issue de cette vie
où il trouva l’amour, un sens et la détresse.

*

Les grandes villes mentent ; trompent
le jour, trompent la nuit, les animaux et les enfants ;
leur silence est menteur, et menteur leur vacarme
et menteuses les choses soumises.

Rien des vastes événements réels
qui gravitent autour de ton devenir
n’advient en elles. Le souffle de tes vents
balaie leurs rues qui le dévient,
et dans ce va-et-vient leurs bruits
s’affolent, s’émeuvent, s’enfièvrent.

Or ils soufflent aussi sur des parterres et des allées – :

*

Et tes pauvres en souffrent,
alourdis par tout ce qu’ils voient
grelottant dans l’ardeur des fièvres
et, chassés de toutes maisons,
s’en vont de par la nuit comme morts inconnus,
chargés de toutes les ordures
et de crachats comme pourriture au soleil ;
chaque hasard, le fard des filles,
les fracas des sonores et l’éclat
des lanternes les insultent.

Et s’il est une voix pour les défendre,
libère-la, fais-la vibrer,


Le Vent du retour
traduit par Claude Vigée
(extraits)

Nous ne sommes que bouche. Et qui célébrera
le cœur lointain qui règne intact au sein des choses ?
Son vaste mouvement pour nous s’est divisé
en battements menus. Car une douleur grande
nous excède ainsi qu’une trop grande allégresse.
C’est pour cela que nous nous arrachons toujours
et ne sommes que bouche. En secret cependant
le vaste battement soudain s’insère en nous
à nous faire crier...
Alors nous sommes être, changement, visage.

Sonnet à Orphée

Respirer : ô poème invisible.
Sans cesse échange pur de l’être intime
avec les espaces du monde. Contrepoids
au sein duquel je m’accomplis selon le rythme.

Unique vague dont
je deviens par degrés la mer ; 
la moins prodigue de toutes les mers possibles –
gain de l’espace.

Que de lieux de l’espace habitèrent déjà
au fond de moi. Tel vent
m’est comme un fils.

Air, me reconnais-tu, plein de mes lieux anciens ?
Toi qui étais écorce lisse,
rondeur et feuille de mes mots.


Donnez-nous des Maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas
La Lettre du jeune travailleur, traduite par G. Pfister
(extraits)

 Jeudi dernier, au cours d’une réunion, on nous a lu de vos poèmes, Monsieur V. (NdT : il s’agit de Verhaeren), ils me poursuivent, je ne sais comment faire autrement que de vous écrire, du mieux qu’il m’est possible, ce qui me préoccupe.(...)
 Monsieur V., je ne parle pas de la soirée où nous avons entendu vos poèmes. Je parle de l’autre. Quelque chose me pousse à demander : Qui, oui – je ne sais à l’instant comment le dire autrement –, qui donc est ce Christ qui se mêle de tout ? Qui n’a jamais rien su de nous – notre travail, notre misère, nos joies, comment nous les assumons, les supportons, les suscitons – et qui cependant, on dirait, n’arrête pas d’exiger d’être le premier dans notre vie. Ou bien – est-ce seulement qu’on le lui fait dire ? Que veut-il de nous ?
 Il veut nous aider, paraît-il. Oui – mais c’est bien démuni qu’il se met à nos côtés ! Ses moyens étaient pourtant tout autres... Ou bien – n’est-ce pas réellement affaire de circonstances ? S’il entrait ici, chez moi, dans ma chambre, ou là-bas, à l’usine, tout deviendrait-il alors différent et bon ? Est-ce qu’alors mon cœur bondirait dans ma poitrine et, pour ainsi dire, se mettrait à battre sur un autre plan et toujours tourné vers lui ? 
 Mon sentiment me dit qu’il ne peut pas venir. Que ça n’aurait pas de sens. Ce n’est pas seulement que notre monde est différent par l’apparence : il n’y a pas d’entrée pour lui. Il ne resplendirait pas avec un veston de confection, non, ce n’est pas vrai, au travers il ne resplendirait pas. Ce n’est pas pour rien qu’il portait une tunique sans couture. Je crois que le noyau de lumière en lui, ce qui le faisait rayonner si fort nuit et jour, est aujourd’hui dissous depuis longtemps et s’est réparti autrement. Mais, de toute manière, qu’il se soit en allé sans laisser de trace, oui, aucune – sans rien laisser –, c’est bien le moins aussi, à mon sens, qu’on pouvait exiger de lui, s’il était si grand. 
 Je n’arrive pas à comprendre qu’il ait fallu que la croix demeure, alors qu’elle n’était qu’un croisement. On n’aurait pas dû nous l’imprimer ainsi de toutes parts, comme on marque au fer rouge. C’est avec le Christ lui-même qu’elle aurait dû disparaître. Car n’est-ce pas cela : il a simplement voulu dresser un arbre plus haut, où nous puissions mieux mûrir ? Il est, sur la croix, ce nouvel arbre en Dieu, et nous aurions dû en être les fruits magnifiques et chauds, tout là-haut.
 Et donc il ne faut pas continuer de parler toujours de ce qui a été avant : car l’après devrait avoir commencé. Cet arbre, il me semble, devrait être devenu avec nous tellement une même chose – ou nous avec lui, en lui – que nous n’ayons plus désormais à nous occuper de lui, mais simplement, paisiblement de Dieu. Car c’était bien là son intention : nous élever et nous garder plus purs en Dieu.
 Quand je dis : Dieu, il y a en moi une grande conviction, jamais apprise. C’est la créature tout entière, j’en ai l’impression, qui prononce ce mot, sans y penser, même si c’est souvent le fruit d’une profonde méditation. Si ce Christ nous a aidés à le prononcer d’une voix plus claire, plus pleinement, plus valablement, eh bien, tant mieux, mais qu’on le laisse enfin en dehors de cette histoire ! Qu’on ne nous oblige pas à retomber toujours dans les peines et tribulations qu’il a endurées pour, comme on dit, nous « délivrer ».
 
Cette délivrance, qu’on nous laisse enfin y entrer ! – Sinon l’Ancien Testament serait encore à coup sûr en meilleure position car, à quelque page qu’on l’ouvre, il est plein d’index pointés sur Dieu, à quelque endroit qu’on s’affaisse, on tombe directement au beau milieu de Dieu. Une fois j’ai essayé de lire le Coran, je ne suis pas allé bien loin, mais pour ce que j’en ai compris, là aussi il y a un index puissant, et dans la direction qu’il montre, tout au bout, il y a Dieu, saisi dans son éternelle ascension, dans un Orient qui ne cesse jamais.
 Le Christ a certainement voulu la même chose. Montrer. Mais les hommes d’ici ont été comme les chiens, qui ne comprennent pas ce que montre le doigt et croient qu’ils doivent l’attraper. Ce croisement où se dressait très haut le poteau d’orientation dans la nuit du sacrifice, la chrétienté, au lieu de le prendre pour point de départ, s’y est installée, et elle prétend habiter là dans le Christ. Alors qu’en lui il n’y avait pas de place, pas même pour sa mère, ni pour Marie-Madeleine, comme en tout être qui montre : qui est geste et non séjour. Et c’est pourquoi ils n’habitent pas le Christ, ces forcenés du cœur qui toujours le fabriquent à nouveau et vivent de dresser des croix, penchées ou battues par les vents. Ils l’ont sur la conscience, cette bousculade, ce piétinement sur la place surpeuplée, c’est par leur faute que la marche ne continue pas dans la direction indiquée par les bras de la croix.
 Le christianisme, ils en ont fait un métier, une occupation bourgeoise, un travail à façon, un réservoir qu’on vide et qu’on remplit sans fin. Tout ce qu’ils font par eux-mêmes, selon leur nature incoercible (dans la mesure où ils sont encore des vivants), est en contradiction avec ce dessein spécifique, et c’est pourquoi ils souillent leurs propres eaux et doivent sans cesse les renouveler. Pas un instant ils ne relâchent leur zèle à abîmer et dégrader l’Ici-Bas, envers lequel pourtant nous ne devrions avoir que gratitude et confiance, – et ainsi chaque jour davantage ils livrent la terre à ceux qui sont prêts à en tirer au moins un bénéfice temporel et un profit rapide – cette terre ratée, cette terre suspecte qui, au fond, ne mérite pas mieux...
 Cette exploitation croissante de la vie, n’est-elle pas la conséquence d’une dépréciation de l’Ici-Bas qui dure depuis des siècles ? Quelle folie de nous détourner vers un au-delà, alors que nous sommes ici pressés de toutes parts de tâches et d’attentes et d’avenirs ! Quelle imposture de confisquer les images de l’extase d’ici-bas pour les marchander au ciel, derrière notre dos ! Oh, il serait grand temps que cette terre spoliée récupère tous les emprunts qu’on a faits à sa béatitude pour en parer un au-delà futur.