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Antonia POZZI

(1912 - 1938)

Antonia Pozzi est née le 13 février 1912 à Milan. Elle est la fille de l’avocat du Duce, Roberto Pozzi, et de la comtesse Lina Cavagna Sangiuliani di Gualdana.

Elle entre en 1922 au lycée Manzoni. En 1927, elle tombe amoureuse de son professeur de latin-grec, Antonio Cervi, de quatorze ans son aîné. En 1929, elle écrit ses premiers poèmes.

Elle entre en 1930 à la Faculté de Lettres et de Philosophie de l’Université de Milan, où elle se lie au grand poète Vittorio Sereni. En 1931, son père espère l’éloigner de Cervi en l’envoyant en Angleterre. La liaison ne prendra fin qu’en 1934. En 1935, elle soutient sa thèse sur la formation littéraire de Flaubert.

Elle enseigne en 1937 à l’Institut Technique Schiaparelli. Elle traduit des textes de Manfred Haussmann et d’Aldous Huxley et collabore à la revue Corrente. Elle travaille à un projet de roman. Les lois raciales obligent certains de ses amis les plus proches à fuir l’Italie.

Le 2 décembre 1938, elle est retrouvée inconsciente dans un fossé de la banlieue de Milan, un poème de Sereni dans la main : suicide par barbituriques. Elle meurt le lendemain et est enterrée dans le petit cimetière de Pasturo.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

La Vie rêvée

REVUE DE PRESSE

« La Vie rêvée », d’Antonia Pozzi, lu par Nelly Carnet (Temporel)
Temporel, par Nelly Carnet

Ainsi que le titre du recueil l’indique, ce recueil de poésie suit la chronologie de son écriture. Les textes sont en effet datés, épousant les événements de l’existence d’Antonia Pozzi et les mouvements dualistes de ses pensées. Le traducteur, dans sa préface au titre évocateur « La hâte de vivre », resitue cette écriture dans son temps et dans la brève vie de son auteure soucieuse d’être absolument à l’écoute des mouvements existentiels et spirituels des êtres, de soi-même et du monde dans une langue où la tension et l’élan donnent un ensemble vivant et exaltant jusque dans les gouffres.

L’écriture rejoint celle des jeunes écrivains que furent Rimbaud, Tsvétaïéva, Sylvia Plath… À aucun moment elle ne s’endort sur ses lauriers contrairement à un écrivain dit confirmé pour lequel écrire n’est plus obligatoirement une nécessité, une exigence absolue. On entend Pozzi dans son être profond et exigeant : « Moi, je voudrais plonger la tête la première/dans la fluidité vertigineuse ;/ je voudrais fondre sur un dur rocher,/ le déraciner et le broyer, avec les mains décharnées ;/je voudrais lui arracher, comme à une croix/de cimetière, un seul mot/qui me donnât la lumière. »

Il faut dire que l’auteure n’a que dix-sept ans lorsqu’elle commence à écrire et sa main est déjà aussi habile et mature que celle d’un poète chevronné. Mais l’écriture est sans doute moins une question de compétence à manier la langue qu’une affaire de respiration, de force, de détermination, de tensions, de nécessité, de capacité à donner forme à une âme qui surgit des entrailles du corps et de l’esprit. À cet âge, c’est aussi bien l’énergie que l’angoisse qui viennent s’exprimer. Le terme même d’ « angoisse » apparaît dans le texte « Larmes » : « Je sais que nous sommes peut-être tous des créatures/nées d’une angoisse éternelle : la mer ».

Le monde extérieur offre matière pour inspecter l’âme. L’identité du poète est souvent menacée dans la dépossession et la dévalorisation de soi que comparaisons et métaphores, superpositions et confusions favorisent. Pozzi glisse du chiffon – ce morceau de tissu de dernier usage avant sa totale disparition – à sa propre personne, « chiffon bleu ciel » devenu « chiffon cendreux » à terre et que les passants « envoie promener ». Vivants sont ces textes, directs, saillants avec « ces maudits mots / qui égratignent le papier avec une furieuse obstination ». Elle fait corps avec ce qui l’entoure, ciel, nuages ou montagne : « Cette nuit un ciel tressaillant / malade de nuages noirs / aiguise par de vive lueurs/mon désir insomniaque / et le rend dur et luisant / comme une lame d’acier. » Certaines langues que l’on imagine plus dynamiques, plus énergiques et plus éclatantes favoriseraient-elles la possibilité de s’extérioriser sans retenue. […]

Il est souvent question de partir pour cette jeune fille qui existe à peine dans son corps fébrile, mais partir se confond aussi avec « mourir ». Elle mime souvent sa mort vécue comme une libération. Le vide semble tout autant l’aspirer que les monts l’élever. Dans sa solitude, elle porte tous les ans d’un monde qui manque d’ouverture. « La porte qui se ferme » révèle la lassitude extrême : « Tu le vois, ma sœur : je suis fatiguée, / fatiguée, usée, ébranlée,/ comme un pilier d’une grille étroite / à l’entrée d’une immense cour ; / comme un vieux pilier/qui toute sa vie/a freiné la fuite impétueuse / d’une foule enfermée. » À la lumière entrevue, parfois trop vive, répond son ombre : « Soleil, violent soleil / et au fond / les noires frondaisons des pins / qui tachent l’azur. » […]

Cette poésie de l’âme est lisible et limpide dans son clair-obscur. Les cimes des montagnes qui révélaient la force s’effacent progressivement de la mémoire pour rendre l’être au sol. Ainsi que l’écrit le préfacier, « toute la poésie d’Antonia Pozzi oscille, comme sa vie, entre espoir et désillusion, entre noirceur et lumière, entre abandon et extase, entre ascèse et sensualité ». Le recueil s’achève avec le poème écrit après la rupture avec Cervi, et entre deux aspirations baudelairiennes. Le préfacier nous promet un deuxième recueil regroupant les dernières années de vie de cette poétesse qui a mis en jeu le sujet proprement lyrique dans une écriture qui a du nerf.

[La lecture de Nelly Carnet dont nous reproduisons ici des extraits a été publiée dans la revue Temporel, numéro 22, septembre 2016].