• Littérature
  • Spiritualité
  • Sciences humaines

Biographie Bibliographie Liens Revue de Presse Petite Anthologie

Marcel MOREAU

(1933)

 Personnalité hors du commun, auteur d’une œuvre considérable (plus de quarante livres), Marcel Moreau est l’un des plus grands prosateurs actuels de la langue française.
 Depuis son premier livre Quintes (Buchet-Chastel, 1963), il a construit une œuvre énorme et puissamment originale dans des genres les plus variés : récits, romans, pamphlets, essais, fragments, etc. Tous livres faits en réalité d’une même écriture, violente, sensuelle, raffinée, portée par une pensée libertaire, sauvage. Denoël a réédité l’an passé quatre de ses textes les plus anciens en un livre de 750 pages.
 Les titres de ses livres, magnifiques, laissent percevoir la singularité de cet itinéraire : de Bannière de bave (Gallimard, 1966) et Julie ou la dissolution (Christian Bourgois, 1971) à La Pensée mongole (Bourgois, 1972), de Mille voix rauques (Buchet-Chastel, 1989) et Bal dans la tête (La Différence, 1995) à Nous, amant au bonheur ne croyant (Denoël, 2005).
 Marcel Moreau est né le 16 avril 1933 à Boussu en Belgique. Fils d’ouvrier, il a gagné sa vie comme aide-comptable au journal Le Peuple à Bruxelles.
 En 1955, il entre comme correcteur au journal Le Soir. Il se marie en 1957 et aura deux enfants. Premières velléités d’écrivain. Premiers « états de possession ». Quintes sera publié en 1963.
 En 1968, il s’installe à Paris où il exerce son métier de correcteur (Alpha Encyclopédie, Le Parisien Libéré, Le Figaro).
 Nombreux voyages en Inde, Iran, Népal, Cameroun, Pérou, Mexique, U.R.S.S., Chine, États-unis, Canada.
 Il survit à un naufrage (100 morts) en Adriatique, au retour d’un séjour en Grèce.
 Rencontres avec Paulhan, Anaïs Nin, Dubuffet. Correspondance importante avec ces deux derniers. Longue amitié avec Topor. Prix Wepler en 2002. 
 Il a été distingué par le Prix de Littérature Francophone Jean Arp en novembre 2006, Prix qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre des 2° Rencontres Européennes de Littérature en mars 2007.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Souvenirs d’immensité
avec troubles de la vision

REVUE DE PRESSE

Hommage à Marcel Moreau
Rencontres Européennes de Littérature (03/04/2006), par Jacques Goorma

 Marcel Moreau. La mare, le sel, la mort et l’eau. La mer se retire de la mare. Y laisse sa parole dans le creux du livre. Un livre ivre de son verbe, de son élan, de son amour. La mer stimulante et l’eau fascinante de la mort. Marcel mord l’eau. Tente de saisir le fluide vital qui échappe. (...)
 Marcel Moreau. Nulle notice ne peut le contenir. À moins d’entrer dans la légende. Et de comprendre l’incidence de la passion du verbe dans une vie. De la passion, mais aussi de l’intelligence du verbe et de son incomparable pouvoir de transformation. Comment se forge une écriture, comment celle-ci nous forge ? « Né le 16 avril 1933 à Boussu en Belgique dans le Borinage. » Cette région minière creusée de souterrains et de tunnels où il grandit, exercera une influence profonde sur l’esprit du jeune Marcel Moreau. « Cette psychologie des galeries qui est la mienne n’a pas pu ne pas prendre un peu de son ombre et quelques-unes de ses veines à ce monde interdit. » Mais cette masse ténébreuse est comme équilibrée parce qu’il grandit aussi sous les regards d’un père « couturier des toits ». « Mon père était couvreur. Je louchais du subconscient : un œil dans la mine, l’autre sur lui. Le gouffre et les hauteurs simultanément épiés, créateurs d’un unique émoi. »
 Il y a quelque chose d’étonnant, d’impénétrable autant que d’obstiné dans le destin singulier de ce fils d’ouvrier, issu d’un milieu de mineurs qui gagnera très tôt sa vie comme correcteur dans de grands quotidiens en Belgique puis dès son installation en France en 1968. Très tôt Moreau s’éprend d’un amour violent pour la langue, pour les mots suggestifs que recèlent certains de ses dictionnaires comme son vieux Furetière, criblé de chevrotine par un précédant propriétaire qui – saisit par quelle folie annonciatrice ? – avait « tiré sur des mots » ! Le démon dévorant de l’écriture suivra de près celui de la lecture et poursuivra son profond travail de formation jusque dans celui d’une véritable transformation. Une formation autodidacte, passionnée dont l’exigence s’accroît sans jamais renier sa sauvagerie originelle ou tourner le dos à son terreau nocturne. Une transformation inlassable de l’énergie brute et vitale en une finesse de perception et d’énonciation de plus en plus aiguisée. (...)
 L’écrivain, littéralement possédé par l’écriture, tentera de la posséder par un travail acharné, gagné livre après livre sur la presque cinquantaine que compte aujourd’hui son œuvre, en un combat, un corps à corps autant physique que spirituel. Cette quête du Sens ne peut être conquise que de haute lutte. « De livre en livre, qu’ai-je fait d’autre, en somme, que le colossal effort de sortir mon naturel barbare de son illégitimité ? Que tenter de lui donner, sans le trahir, valeur de culture, de connaissance, d’écriture, donc de vie ? La légitimité de l’hérésie ? »
 Un rythme profond et irrésistible anime cette parole. Sa force impérieuse et farouche la rend dangereuse et reconnaissable entre toute. On est bien loin ici des causeries de salon, des conventions bienséantes et bien pensantes ou des fallacieuses séductions de la mode. Mais, par une sorte de grâce spéciale et salvatrice, cette parole contient aussi une secrète lumière qui nous attire, nous retient dans sa chaleur et parfois nous brûle. C’est qu’elle-même est aimantée et tout entière orientée par l’adoration et par une soif inextinguible de connaissance. L’ardente passion « du Verbe et de Vénus »  : « Le bonheur serait d’écrire, d’adorer à l’infini ? » Écriture, amour et vie demeurent indissociés dans la faveur profuse d’une intime jubilation, d’une même inquiétude, d’un semblable bouleversement. Éros est un dieu inquiet, mais il le guide. (...) 
 Accéder au Sens aux moyens des sens. Atteindre l’éternité à travers les jeux de l’étreinte. Sacrement de la volupté. Jamais l’érotisme et le sacré ne sont séparés, durent-ils fréquenter l’hérésie. Que ce soit dans ses plus beaux livres amoureux - dont certaines pages ne sont que les pures litanies de l’extase – autant que dans ses grands livres d’investigation intérieure - dont maints passages déroulent des spirales vertigineuses vers des continents traversés par de sombres splendeurs – nul n’a mené, de manière si résolue et si hardie, exploration plus exhaustive et plus approfondie des tréfonds humains où se jouent les relations du verbe et de la chair. Interrogation sur les mystères de la présence du corps verbal dans le corps charnel, mais aussi, par une sorte d’incarnation à rebours, du corps sensuel dans le corps écrit. Passage des mots de la chair à la chair des mots. Et caro verbum facta est. Et la chair s’est faite verbe. (...)
 On ne peut évoquer la forme dans l’écriture de Marcel Moreau sans penser aux grands poètes baroques dont Protée fut le dieu. Une même profusion l’irrigue, une surabondance « protéiforme » dont la manifestation la plus visible est l’importance des néologismes, signifiant par là que le verbe ne cesse de s’accomplir et de créer. Cette vitalité fertile porte l’auteur à tout traduire en termes de métamorphose. Son instinct le conduit vers ce qui la confirme et l’exprime : la naissance et la mort, le chaos originel et l’épiphanie des corps, la conversion des énergies, les incessantes mutations, les illusions successives et les innombrables dévoilements, les ivresses et les vertiges et la houle changeante de sa parole. Une parole devenue monstrueuse par sa soif de « montrer » et dont l’énormité suscite, comme devant tous les monstres, autant d’attirance et d’admiration qu’une forme de répulsion et de terreur sacrée. Un tel excès peut aussi se montrer menaçant pour celui qui le porte : « Trop de tension pour un seul homme ». 
 Le fond de l’expérience intérieure est, comme dans la poésie baroque, l’intuition de l’inconstance et de la variation. Son chant est l’expression mouvementée et théâtrale d’une même hantise de l’amour, du verbe et de la mort. Cet effet de mouvement et d’expansion, d’action toujours renouvelée et jamais achevée se traduit par des formes complexes et ouvertes, se développant sur plusieurs plans et dégageant une multiplicité de perspectives sans jamais perdre le rythme qui lui donne vie. Les images ne viennent pas seules, mais par chaînes ou entassements, pyramides ou avalanches, jaillissements ou ruissellements, obéissants à une volonté de profusion, de gonflement, de dynamisme expressif. Les métaphores multiples ou longuement filées, répondent à l’intime abondance, se déploient comme un ensemble animé d’un mouvement de propagation. Les images s’engendrent mutuellement, se substituent les unes aux autres, donnent au texte l’impression d’une métamorphose continue. (...)
 Moreau. Dans le vocabulaire équestre, ce terme désigne un cheval à robe noire et luisante. Comment ne pas songer alors à la fougue ténébreuse, à la fois magnifique et terrifiante, d’une apocalypse, autrement dit, d’une révélation ?

Souvenirs d’immensité
Zazieweb (20/03/2006), par Sahkti

 Manuscrit retrouvé au fond d’une malle, jugé impropre à la consommation par son auteur. Mais malgré tout, un petit quelque chose, une émotion, un rythme... qui font que ce texte a bénéficié de ce que Marcel Moreau nomme « une rééducation motrice ».
 Et c’est ainsi que vingt ans plus tard, l’écriture exige un geste fort de son géniteur et fait dire au livre toute sa nécessité.
 L’auteur a vieilli, ses envies aussi, ses exigences ont changé et se sont renforcées. A l’ordre bien établi, il préfère le déraillement, mais pas n’importe comment, celui qui va le surprendre.
Les instantanés d’autrefois refont surface, pas toujours dans l’ordre. Voyage géographique qui devient voyage de la mémoire. Ex-URSS, Mongolie, Chine... des rêves qui se transforment, de ceux que l’on secoue pour les faire revivre ou que l’on condamne parce qu’on les sait perdus.
 L’écriture est poétique, sensuelle et langoureuse, ronde, belle et riche d’un vocabulaire envoûtant. Toute une magie déployée en lettres par Marcel Moreau. Hommage aux mots, aux lieux, aux sensations. On embarque avec le Transsibérien, chargé de craintes et d’incertitudes, d’espoirs également. La route promet d’être longue mais si belle !
 Un livre qui nous suit longtemps, un bijou finement ciselé... Merci à l’auteur.

PETITE ANTHOLOGIE

Souvenirs d’immensité avec troubles de la vision
(extraits)


 Adolescent, je désirais tout sans rêver à rien, sauf au rien de Transsibérien, à commencer par-là. Chaque année, j’ajoutais au premier des trains une voiture, repeinte aux couleurs de ma lecture de Gogol, avec les yeux de Raspoutine. Mes instincts avaient leur convoi, ou bloqué dans les glaces, ou violent de vitesses. De Moscou à Vladivostok, je les étirais roulants, sifflants, noirs de la fumée échevelée des bûchers d’autrefois, réactualisés par mon rythme. Taïga m’était une sonorité chère, avec quelques autres, telle Novossibirsk. Je comptais les siècles qui me séparaient d’une fête avec les moujiks, dans un Baïkal de vodka. Je n’avais pas lu Cendrars, une lacune qui dura plus que de raison. Ce qui m’importait, c’était la démesure du mot : Transsibérien, plus fort que transatlantique ou que transsubstantiation. J’entrais en transes pour Sibérie, déesse froide, inhumaine, pourtant vertigineuse. C’était l’époque où Souvenirs de la maison des morts m’apprenait le bagne à domicile. L’irréchauffable enfer, plein de colosses brisés, à l’enseigne du Knout. J’étais frère en pages tragiques, en signes de souffrance slave, de l’immense Dostoïevski. J’avais de son sang dans mes neiges. (...)

*

 (...) Depuis que nous parcourons le monde, mes mots et moi, nous n’avons jamais dérogé à cette loi : il faut payer d’inconfort la rage de découvrir comme l’amour de savoir. Le voyage est une chose trop sérieuse pour qu’on l’abandonne aux mauvaises habitudes de la commodité. J’ai plus appris dans des bus cabossés et bringuebalants, sur des routes cahoteuses, que dans les cars climatisés, en pays balisé. Je me souviens de mon plaisir à m’affaler sur un lit de misère, dans une chambre douteuse. Il me semblait que mon intelligence des choses vues, senties, frénétiquement appréhendées me venait de ma fatigue même, aggravée par mon détachement à l’égard des choses relevant de l’hygiène élémentaire. Ma sagacité s’accroissait des souffrances que me valait mon envie insensé d’étreindre, oui d’étreindre, toutes celles des « connaissances » que mes intuitions me ramenaient comme des butins sensoriels, forts en rutilations. Je voyageais comme j’écris, en dévorateur du visible et de l’invisible. Un voyage, une écriture, chez moi, c’est la conquête d’une vérité qui n’est pas toujours ni belle, ni chatoyante, ni rassurante. C’est aussi m’en aller à ses relents, ses sueurs, ses déjections, non pour m’y vautrer, mais pour mettre ma propre humilité à l’épreuve du courage qu’elle exige, pour la regarder en face et en accepter les conséquences. D’une telle confrontation, la curiosité sort gagnante, mais alors ce n’est plus la simple curiosité, c’est une passion, dans le sillage d’un paroxysme.(...)