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La Vie de Marie

Das Marien-Leben

Traduit de l’allemand et présenté par Claire Lucques

Collection Les Carnets spirituels
n°85, ISBN 9782845901827

11 €

Les éditions Arfuyen se sont attachées depuis de longues années à faire apparaître la place centrale au sein de l’œuvre de Rilke, poète-phare du XXe siècle, de sa relation avec la spiritualité, et tout spécialement le christianisme. Relation constante, fécondante, depuis les écrits de jeunesse (le Livre de la Vie monastique, le Livre de la Pauvreté et de la Mort) jusqu’aux textes de maturité, mais aussi relation de répulsion et de révolte.

Toute une série de livres témoigne de ce dialogue complexe et passionnant à travers cette figure et cette œuvre exemplaire : l’Amour de Madeleine, la Vie de Marie, le Livre de la Pauvreté et de la Mort, le Vent du Retour et Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas. La réédition du cycle la Vie de Marie dans la collection Les Carnets spirituels s’inscrit dans le droit fil de cette démarche. La traduction et la préface de Claire Lucques rendent un bel hommage à ce texte trop méconnu de la maturité de Rilke, écrit en même temps que son œuvre majeure, les Élégies de Duino. 
 La composition du cycle des poèmes sur la Vie de Marie date exactement de la troisième semaine de janvier 1912. C’est dire qu’elle prend sa place dans la période de plus forte créativité artistique de son auteur. Rilke n’a cependant jamais été libéré de l’écrasant souci qui l’accompagnera jusqu’à son dernier soupir : garder intacte l’authenticité de son être afin d’être toujours prêt à répondre à l’inspiration créatrice.

En 1901, le peintre Henri Vogeler avait demandé à Rilke d’accompagner de poèmes ses gravures sur la vie de Marie. Rilke s’était efforcé de satisfaire à cette requête, puis avait abandonné le chantier. Et il n’y a plus rien de commun entre les ébauches de 1901 et l’œuvre de 1912. Entre-temps, Rilke avait pu contempler dans ses passages à Venise la Présentation au Temple, du Titien, comme aussi celle du Tintoret. Mais surtout, lors du séjour à Ronda en Espagne, la présence de Marie avait accompagné Rilke dans un moment décisif de sa vie. Parti en emportant dans son bagage la Vie de sainte Angèle de Foligno, par Ernest Hello, il se sait à un tournant. Voici quelques années qu’il a renoncé aux facilités musicales pour élaborer l’œuvre du regard. Maintenant c’est l’œuvre du cœur qu’il veut construire.

On sait que Rilke était un familier des Confessions de saint Augustin, où l’extase d’Ostie est une saisissante expression du silence des sens. Pourtant le « tournant » ne pouvait l’orienter vers une conversion d’ordre religieux, mais bien dans un engagement plus dépouillé de sa voie poétique. Or le paysage espagnol a un caractère spirituel qui le pousse dans cette voie : « Partout apparition et vision coïncident dans l’objet ; en chaque objet surgissait déjà tout un monde intérieur, comme si un ange capable de contenir l’espace, devenu aveugle, regardait en lui-même. Ce monde considéré, non plus du point de vue des hommes, mais de l’ange, c’est mon véritable devoir. » 

Telle est la foisonnante vie intérieure de Rilke dans les mois de la Vie de Marie. Ce projet intime, nourri au fil de dix années, si différent de ses autres poèmes d’inspiration biblique, baigne dans l’œuvre entier de Rilke. En octobre 1911, le poète répond à l’invitation de la princesse de Tour et Taxis en son château de Duino. C’est là que, du 15 au 21 janvier 1912, d’un coup, toute la préparation, toutes les données proches et lointaines entrent en fusion, pour que la Vie de Marie prenne son visage définitif, de sorte que les quinze poèmes constituent un cycle caractérisé par l’unité de sa conception lyrique. Chacun d’eux est comme une icône où ce qui est donné à voir suggère des chants et des paroles que l’auditeur va former dans l’intimité de son propre silence. La semaine suivante, face à la mer déchaînée, l’inspiration lui vient qui lui fait transcrire immédiatement les deux premières Élégies de Duino, et les bribes des suivantes.