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Rainer Maria RILKE

La Vie de Marie

Das Marien-Leben

Traduit de l’allemand
et présenté par Claire Lucques

Collection Cahiers d'Arfuyen
n° 56, ISBN 2903941538

Cet ouvrage est épuisé. Il a été réédité en 2013 dans la collection « Les Carnets spirituels ».

La composition du cycle des poèmes sur La Vie de Marie date exactement de la troisième semaine de janvier 1912. C’est dire qu’elle prend sa place dans la période de plus forte créativité artistique de son auteur.

Rilke n’a cependant jamais été libéré de l’écrasant souci qui l’accompagnera jusqu’à son dernier soupir : garder intacte l’authenticité de son être afin d’être toujours prêt à répondre à l’inspiration créatrice. Cet être allait se charger de ce qu’il y a de plus beau et de plus vrai au monde puisque sa vocation était d’être le chantre d’un monde total. Mais dans la longue détresse qui a suivi la mise au monde de Malte, Rilke s’est demandé s’il aurait la force de satisfaire à ce projet jusqu’au bout.

En 1901, le peintre Henri Vogeler avait demandé à Rilke d’accompagner de poèmes ses gravures sur la vie de Marie. Rilke s’était efforcé de satisfaire à cette requête, puis abandonné le chantier. Et il n’y a plus rien de commun entre les ébauches de 1901 et l’oeuvre de 1912. Entre-temps, Rilke avait pu contempler dans ses passages à Venise la Présentation au Temple, du Titien, comme aussi celle du Tintoret.

Mais surtout, lors du séjour de plusieurs à Ronda en Espagne, la présence de Marie avait accompagné Rilke dans un moment décisif de sa vie. Parti en emportant dans son bagage la Vie de sainte Angèle de Foligno, par Ernest Hello, il se sait à un tournant. Voici quelques années qu’il a renoncé aux facilités musicales qui avaient guidé son activité créatrice, pour élaborer l’oeuvre du regard. Maintenant c’est l’oeuvre du c ur qu’il veut construire.

On sait que Rilke était un familier des Confessions de saint Augustin, où l’extase d’Ostie est une saisissante expression du silence des sens. Pourtant le « tournant » ne pouvait l’orienter vers une conversion d’ordre religieux, mais bien dans un engagement plus dépouillé de sa voie poétique. Or le paysage espagnol a un caractère numineux propre à le pousser dans cette voie : « Partout apparition et vision coïncident dans l’objet ; en chaque objet surgissait déjà tout un monde intérieur, comme si un ange capable de contenir l’espace, devenu aveugle, regardait en lui-même. Ce monde considéré, non plus du point de vue des hommes, mais de l’ange, c’est mon véritable devoir. » 
 
Telle est la foisonnante vie intérieure de Rilke dans les mois qui enchâssent La Vie de Marie. C’est pourquoi ce projet intime, nourri au fil de dix années, si différent de ses autres poèmes d’inspiration biblique, baigne dans l’oeuvre entier de Rilke.En octobre 1911, le poète répond à l’invitation de la princesse de Tour et Taxis en son château de Duino.

C’est là que, du 15 au 21 janvier 1912, d’un coup, toute la préparation, toutes les données proches et lointaines entrent en fusion, pour que La Vie de Marie prenne son visage définitif, de sorte que les quinze poèmes constituent un cycle caractérisé par l’unité de sa conception lyrique. Chacun d’eux est comme une icône où ce qui est donné à voir suggère des chants et des paroles que l’auditeur va former dans l’intimité de son propre silence.

La semaine suivante, face à la mer déchaînée, l’inspiration lui vient qui lui fait transcrire immédiatement les deux premières Elégies de Duino, et les bribes des suivantes.