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Jacques DARRAS

La Transfiguration d’Anvers

Certitudes magnétiques en poésie

Collection Les Cahiers d'Arfuyen
n°221, 164 pages, ISBN 978-2-845-90212-1

12 €

Après Je sors enfin du Bois de la Gruerie, méditation poétique sur la Grande Guerre publiée en mars 2014, La Transfiguration d’Anvers est le deuxième livre de Jacques Darras que publient les Éditions Arfuyen, et c’est pour elles un honneur tant Jacques Darras, poète, essayiste, traducteur, mais aussi homme d’action et de dialogue, nous apparaît comme l’une des personnalités marquantes de la littérature contemporaine et l’une de ses voix les plus originales.

Je sors enfin du Bois de la Gruerie était un long poème à la fois lyrique et polémique, animé d’une même emportement dans son amour pour cette Europe qui s’est suicidée en 1914 et dans sa rage contre la bêtise et la lâcheté de ces élites qui, à de très rares exceptions près, ont précipité ce suicide. Si le ton est ici de même vigueur et si à chaque page transparaît une même ferveur de l’écrivain pour sa patrie européenne, tout autre sont la forme et le propos de ce nouveau livre. Non pas un poème, mais un essai ; non pas tourné vers l’histoire politique, mais vers la culture, dans sa plus grande diversité, de l’art préhistorique à la philosophie de Descartes, d’Apollinaire à Aimé Césaire. Un essai de critique littéraire ? Bien davantage pourtant, nous semble-t-il, tant l’écriture est ici personnelle, joyeuse et créative – tant on y sent le poète présent dans chaque phrase. Un genre nouveau, porté par une prose libre et brillante que traverse une jubilante énergie.

Le livre de Jacques Darras s’ouvre par une longue et magistrale méditation sur Descartes : « René Descartes à la Onzième Heure ». Une deuxième partie s’interroge sur le piétinement de la littérature française, et particulièrement de la poésie, dans des schémas devenus purement académiques : « L’interminable restauration du symbolisme ». La troisième partie, « Dans la clairière du temps », appelle à un renouvellement du regard et de l’écoute.

Une méditation sur Descartes, oui, mais en voici les premiers mots, qui ouvrent le livre : « Je débarquai à Bruxelles en 1993, venant de Picardie. » Ce serait un bon commencement de roman, et, de fait, l’écriture de Jacques Darras est bien une aventure. Lorsque l’aventure n’est plus là, que reste-t-il de la littérature ? « Le XIXe siècle colonial eut beau tenter de prolonger chez nous les visions des Illuminations, l’épopée abstraite d’un Saint-John Perse continuer de marcher en caravanes de songes aux frontières du monde, l’aventure était bel et bien finie. […] Dans la cassure en deux morceaux de la statue Whitman, les membres et les pieds furent d’un côté confisqués par le pas cadencé du réalisme socialiste cependant que l’autre moitié, la partie tête et cœur, s’immobilisèrent autour du sujet lyrique. »

Quand Jacques Darras plaide pour une écriture épique, lorsque inlassablement il invoque Whitman et dénonce l’impasse symboliste, il ne dit rien d’autre : « J’appartiens, souligne-t-il, à une première génération que les frontières en général, avec la poésie d’expression anglaise en particulier mais aussi la littérature de langue d’oïl de l’autre et secondairement les littératures de Flandres et de Wallonie, auront amené à reconsidérer le modèle national de bienséance littéraire. […] Il fallait repartir de la petite flache rimbaldienne post-coloniale dépressive où nous étions tous embourbés – impuissants petits tritons lyriques. » On le voit, Jacques Darras ne craint pas de déplaire, et son écriture libre jusqu’à l’insolence agit sur nous comme un puissant tonifiant.