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Revue L’AUTRE

(1990 - 1993)

La revue L’Autre a été créée en 1990 à l’initiative des Editions Arfuyen par Michel Camus, Marwan Hoss, François Xavier Jaujard, Gérard Pfister et Valérie Catherine Richez.

La Galerie Marwan Hoss a été le foyer de cette aventure et le lieu oùont été présentés les différents numéros.

La revue L’Autre eu cinq livraisons et s’est arrêtée du fait de la crise économique du début des années 1990.

La maquette est de Pierre Faucheux.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

L’AUTRE n° 1

L’AUTRE n° 2

L’AUTRE n° 3

L’AUTRE n° 4

L’AUTRE spécial Pierre-Jean JOUVE

PETITE ANTHOLOGIE

Roger Munier 
Entretien avec Michel Camus
(Revue L’Autre n° 4)

Michel Camus – Il semblerait qu’il n’y ait pas de tradition française de la poésie métaphysique au sens le moins intellectuel et le plus expérimental du mot. Rabelais et Gérard de Nerval sont considérés comme des auteurs initiatiques, René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte furent les poètes initiateurs d’une métaphysique expérimentale.

La modernité s’est définie par sa rupture, non seulement avec les formes (dont le renouvellement est nécessaire) mais encore avec l’essence de toute tradition. La postmodernité – dont René Daumal serait un précurseur – revendique sa filiation avec les sources à la fois les plus originelles et les plus présentes.

Vous, Roger Munier, vous avez traduit des haïku ; un poète mystique du XVIIe siècle : Angelus Silesius ; un poète métaphysicien : Roberto Juarroz ; un poète de l’anonymat : Antonio Porchia ; un poète-philosophe : Octavio Paz ; un philosophe-poète : Heidegger ; sans oublier Héraclite qui est tout à la fois poète et porte-parole de l’énigme pour ne pas dire philosophe. Vos traductions ne sont pas sans affinités avec votre oeuvre poétique ou, plus justement, métapoétique. Ne seriez-vous pas en quelque sorte un « poète » de la postmodernité ?

Mais vous ne vous dites pas poète, vous n’aimez pas ce mot-là. Alors que dire : penseur ? écrivain de recherche ? Novalis disait que la philosophie est la théorie de la poésie. La pensée de l’énigme (comme si l’énigme pensait...) dans votre écriture ne serait-elle pas la poétique de la pensée ? Comment voyez-vous votre aventure par rapport à d’autres démarches dans différents domaines de recherches : poésie, philosophie, religion, science, etc. ?

Roger Munier – A vrai dire, je ne sais pas quel nom je préfère. « Penseur » est certainement beaucoup dire. Mais si j’ai une idée assez claire de ce qu’est la poésie, je ne me sens pas « poète ». Ce qui me pousse à écrire ne relève pas de la « poésie » telle qu’elle se fait autour de moi, telle, il me semble, qu’elle doit se faire en effet. Je veux dire : dans son mouvement. La poésie a un élan qui la porte. Quelle que soit son écriture, dès le départ elle a des ailes, un souffle propre qui en lui-même déjà est sens, au moins vecteur de sens. Elle se déploie dans le poème, dans ce qui, dès les premiers mots, par sa matière verbale et son rythme, est poème. Lorsqu’il écrit, le poète entre dans ce flux d’un autre ordre, obéit à son mouvement.

Je ne connais pas cette sorte de sollicitation. Ou plutôt : je ne la connais plus. Elle fut à un certain moment recouverte par celle de la pensée – de ce que, faute de mieux, j’appellerai la pensée. La poésie sans doute est pensée, mais elle ne se déploie pas dans l’élément de la pensée. Le mouvement propre de la pensée n’est pas son mouvement.

Comment définir celui-ci ? A sa racine, la pensée est questionnement. Elle naît d’une sorte de suspens devant le réel qui peu à peu se transforme en écoute. La pensée est d’abord écoute, ne veut que fixer une écoute. Dans son dire, dans ce qui n’est bien que son dire, le plus serré, le plus nu, elle utilisera sans doute les ressources diverses du dire, entre autres celles de la poésie : images et parfois rythme, mais elle ne sera jamais poésie, au seul vrai sens de la poésie qui est celui du poème.

La pensée n’écrit pas de « poèmes ». Je n’écris pas de poèmes. Je pousse seulement le dire de la pensée aussi loin que possible dans l’ordre de l’écoute, et jusqu’en des zones, il est vrai, proches de celles où gravite le poème, notamment quant au rythme. Car la pensée a son rythme, presque son chant, si elle est bien écoute. Le meilleur de son atteinte n’est pas dans le concept, qui n’est que le propre de la « philosophie », son efficace mais souvent contestable instrument. Il est dans un dire simple et nu, comme en-deçà de tout élan, poétique ou autre, et certainement de toute « littérature ». Je n’oserais pas dire que c’est le mien, mais à coup sûr, c’est bien celui qui inspire ma démarche.

Peut-être celle-ci relève-t-elle de ce que vous appelez la « post-modernité » ? On est en droit de penser que l’âge incertain qui s’annonce, postmoderne ou non, sera caractérisé par un abandon progressif des structures figées de l’expression humaine dans presque tous les domaines : pensée, religion, art, littérature, et finalement présence au monde. Les règles anciennes sont ébranlées, mais surtout peut-être le morcellement et le partage qui sont à l’origine de leur déploiement en domaines aujourd’hui séparés. La pensée est une chose, la religion en est une autre, l’art et la littérature une autre encore, la science revendique une différence sans égal, dans son ordre. Seul l’homme est un, dans un monde qui reste un. A cet égard, rien n’est changé depuis Lascaux. L’énigme qui nous entoure est bien la même. Dans tout l’acquis de notre histoire, rien n’a vraiment mordu sur elle. C’est là, me semble-t-il, le constat majeur, et qui pourrait bien ouvrir, en effet, sur une « postmodernité ».

Ce qui est aujourd’hui le plus recherché, confusément ou explicitement recherché, c’est une approche unitaire. Plus qu’à une autre époque, l’esprit humain est braqué sur l’énigme – une énigme que n’ont fait qu’indiquer, comme en tournant autour, la religion, la pensée, l’art, la science. Tous ces ébats périphériques, dont certains furent grandioses, nous apparaissent usés dans leur pratique et à raison même de leur pratique séculaire. Il nous semble aujourd’hui qu’ils n’ont guère fait, chacun d’eux pris séparément, que donner brillamment le change. Les visées séparées avouent, chacune à sa manière, leur échec comme séparées. Un élan les parcourt, une sorte d’appel du centre.

 A moins de ne se vouloir que « philosophie », dans un retrait méthodique utile mais plein de risque, la pensée s’interroge et finalement, dans sa meilleure et plus sûre avancée, se remet en question. La poésie, quant à elle, reconnaît de plus en plus vertigineusement son domaine qui, bien au-delà de l’excellence littéraire, touche à l’inconnu et à l’inexploré. Pensée et poésie oeuvrent au fond dans le même sens. Mais la poésie reste encore, et trop exclusivement je crois, poésie, comme la pensée est trop prisonnière encore de ses cadres, et ce que j’ai dit au début en témoigne même pour moi, dans la mesure où je peux déclarer que je ne me « sens » pas poète. C’est ce hiatus, le sentiment de cette distance qu’il faut sans doute dépasser en vue d’une autre, plus plénière atteinte. (...)