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Najmoddîn KUBRÂ

(1145 - 1220)

 Najmoddîn Kubrâ est né à Khwarezm (en 545 de l’Hégire, 1145), et y est mort en 618 (1220), quand les armées mongoles de Gengis Khan déferlèrent sur l’empire musulman et s’emparèrent de la ville en massacrant la population. 
 A cause de sa grande réputation de sainteté et de science, une délégation de Gengis Khan vint lui proposer de passer au service du tyran mongol, et par la même occasion de sauver sa vie. Kubrâ refusa, après avoir renvoyé ses disciples (on parle de 600 compagnons), le vieillard, âgé de près de quatre-vingts ans, mit sa grande tenue, il enfourcha son cheval et attendit l’épée à la main l’attaque des Mongols. Il fut tué sans doute dès le début de l’assaut, et sa mort héroïque lui confère le statut de martyr (shahîd), pour la bonne cause. En l’occurrence, pour la cause de la civilisation de l’islam contre la barbarie, le meurtre et la violence effroyables des hordes mongoles.
 Il faudra aux Mongols moins de cinquante ans pour se convertir à l’islam. Dans le vaste empire des califes abbassides qu’ils achevèrent de démanteler, au milieu de toutes ces violences, de nombreux chefs religieux et savants musulmans, souvent des shaykhs soufis, jouèrent un rôle modérateur et surent « apprivoiser » les farouches descendants de l’« empire des steppes », en les gagnant à l’islam.
 Le nom complet de Najm Kubrâ est Abû al-Jannâb Najmoddîn Kubrâ al-Khiwaqî al-Khawarezmî. Un verset eschatologique du Coran (79, 34) annonçant le « grand ébranlement » (tammat kubrâ) au jour du Jugement, sera associé au nom de Kubrâ par ses disciples à cause de son impétuosité. « Najm Kubrâ », signifie « la plus grande étoile ». Il associait son surnom (konya) d’« Abû al-Jannâb » à une vision symbolique comme étant le secret de son détachement des deux mondes.
 Entre ses 25 et ses 35 ans, Kubrâ voyagea pour s’instruire et recevoir la formation nécessaire en théologie, droit, exégèse coranique et sciences traditionnelles (hadîth). Il séjourna en Egypte, il effectua le pèlerinage de la Mecque, séjourna à Nishapour, Hamadan, Isfahan, Tabriz, etc. Il approfondit la théologie et les traditions canoniques (hadiths) auprès d’Abû Tâhir Silafî (m. 1180), un savant réputé, puis embrassa la voie mystique auprès de deux maîtres soufis, Ismail Qasrî, et Rûzbehân Misrî, qui l’initièrent au dhikr, à la retraite et aux autres disciplines des soufis.
 D’une façon générale toutes les confréries médiévales ont recueilli les traditions des premiers grands saints du soufisme, considérés comme les meilleurs guides de la voie unitive. Kubrâ cite avec prédilection l’enseignement de Tostarî et Hallâj sur l’amour divin, la doctrine de l’annihilation mystique et la connaissance du « Nom suprême » de Dieu. Mais il s’agit là des arcanes de la doctrine soufie, réservés aux plus avancés.
 Pour son enseignement de base cependant, Kubrâ a adopté la méthode austère mais efficace définie par Jonayd (m. 911), le chef officiel et réputé de l’ancienne école mystique de Bagdad. Il en rappelle les éléments essentiels au début du Fawâtîh (p. 2, § 6). Ce sont les règles suivantes : la pureté, le jeûne, le silence, la retraite, le rappel constant de Dieu (dhikr), l’attachement du cœur au maître spirituel en s’abandonnant à sa gouverne, le discernement entre les suggestions mentales (divines, angéliques, psychiques, ou sataniques), l’obéissance à Dieu et la soumission à sa volonté. Nous aurons à y revenir en détails, puisque ces règles forment l’assise pratique de la doctrine transmise par Kubrâ.
 De retour au Khwarezm, après avoir achevé le long cycle de sa formation auprès de ses maîtres, ayant reçu leur investiture, Kubrâ retourna (vers 1170) dans son pays natal, au Khwarezm, pour enseigner à son tour. C’est là qu’il fonda la Tarîqa Kubrawiya, à laquelle est rattaché son nom, et qui fut durant plusieurs siècles l’une des écoles spirituelles les plus originales et les plus savantes du soufisme médiéval. Il y forma une pléiade de disciples attirés par sa sainteté et son charisme exceptionnel.
 Son plus important disciple a été Majdoddîn Bagdadî (m. 1219), à qui Kubrâ délégua une partie de ses pouvoirs pour former les membres de la confrérie naissante. Un autre mystique très prolifique issu de son école est le brillant Najmoddîn Dayeh Razî (m. 1258), auteur d’un imposant traité5 en persan attestant la richesse et la complexité de la doctrine de l’ordre. A la suite du fondateur, la chaîne initiatique (ou silsila) des kubrawis a été représentée par des mystiques et théologiens également réputés. Parmi ces derniers, on retiendra les noms d’Isfarayinî (m. 1317), de Semnânî (m. 1336), de l’émir Alî Hamadânî (1385), qui diffusa la doctrine kubrawie vers les Indes et Ceylan, puis d’Ishâq Khotalanî (vers 1425), mort assassiné par le souverain mongol Shahrukh, et de son successeur Mohammad Nûrbakhsh (1465), qui vécut traqué6. L’élection de Nûrbakhsh, acclamé par certains disciples de Khotalânî comme le Mahdî (une figure du messie musulman) provoqua la défection d’un groupe de disciples refusant de lui prêter allégeance. Désormais, l’ordre kubrawî se fractionna en deux branches : les Nurbakhshiya et les Dhahabiya.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Écrits des Maîtres soufis 1

PETITE ANTHOLOGIE

Ecrits des Maîtres soufis
traduit par Stéphane Ruspoli
(extraits)

 
 Le Port de la Khirqa,
 par Najm Kubrâ


 Le meilleur vêtement que puissent porter les soufis est le « vêtement de laine ». Car les premiers humains à avoir porté le vêtement de laine furent Adam et ève, qu’ils reposent en paix. Lorsque de l’état de grâce du Paradis, ils aboutirent à la malédiction du séjour d’ici-bas, ceux-ci se trouvaient nus, alors l’archange Gabriel vint à eux, leur apportant un mouton. Gabriel le leur donna, et ils dépecèrent la peau du mouton. Puis ève tondit la laine, et Adam entreprit de la tisser, ensuite ils s’en revêtirent tous deux. Leur fils Seth se couvrit également de laine, et Moïse porta aussi le vêtement de laine, de même que Jésus, Jean-Baptiste et le prophète Mohammad ; tous portèrent sur eux de la laine. Le terme « sùfi » est dérivé de sùf, la laine.
 Par conséquent, lorsqu’on porte la laine, c’est Dieu que l’on se doit de rechercher exclusivement. Le mot « sùf » est composé de trois lettres, Sâd, Wâw, Fâ. Par la lettre Sâd, le soufi exige de sa propre personne véracité, pureté, intégrité, patience, probité. Par la lettre Wâw, il exige de sa propre personne solidarité avec Dieu, fidélité, dignité. Par la lettre Fâ, il exige de sa propre personne joie et sacrifice, cela afin d’être digne de recevoir le vêtement de laine.
 S’il revêt le « manteau rapiécé », le récipiendaire doit se dire en son cœur : « cette khirqa rapiécée et cousue de différents morceaux dont on m’a revêtu est un héritage qui nous vient d’Adam et Eve ! » Car Dieu a dit : « Et tous deux entreprirent de coudre sur eux des feuilles provenant du Paradis » (20, 121).
 Le mot « moraqqa » est composé de quatre lettres, Mîm, Râ, Qâf et ‘Ayn. Par la lettre Mîm, le soufi exige de sa personne, connaissance mystique, lutte spirituelle, mépris de soi-même. Par la lettre Râ, il exige de sa propre personne, compassion, miséricorde, autodiscipline. Par la lettre Qâf, il exige de sa propre personne modération, proximité de Dieu, force et propos véridique. Par la lettre ‘Ayn, il exige de sa propre personne amour fervent, science et labeur, afin d’être digne de recevoir la « khirqa rapiécée ». (...)
 Maintenant, si quelqu’un demande à revêtir la khirqa, de quelle couleur est la tunique qu’il convient de lui donner ? Nous déclarons ceci.
 Si le candidat a déjà maîtrisé l’âme passionnelle, et qu’à force de lutte spirituelle il l’a mortifiée en éliminant son iniquité, on lui fait endosser le « vêtement noir ou bleu », car c’est la coutume que les hommes mis à l’épreuve portent le vêtement noir (ou bleu). Si le candidat a achevé de réduire toutes les résistances de l’âme passionnelle, s’il a lavé à grands coups de savon la malpropreté de sa vie, s’il a débarrassé la « feuille de son cœur » des scories étrangères et l’a purifié de toutes les convoitises, alors on peut lui remettre le « vêtement blanc ». Si, en mobilisant son énergie spirituelle, le candidat s’est élevé du monde inférieur jusqu’au monde supérieur et si, s’étant tourné de tout son être vers le ciel, il a pu découvrir chacune des stations et des demeures épiphaniques, et s’il a été illuminé tour à tour par les éclairs des états mystiques, alors on lui fait endossé l’« habit multicolore ».