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Alfred KERN

(1919 - 2001)


Alfred Kern est né à Hattingen, en Allemagne, le 22 juillet 1919. Son enfance se passe à Schiltigheim, dans la banlieue de Strasbourg : « La communale de l’Exen, les camarades de la rue, les voisins et les voisines du 6, rue de Rosheim, le cinéma : la Salle Blanche, le tramway n° 4 et la rue de la Nuée-Bleue, la gare de triage et les ateliers, usines, brasseries, la paroisse Sainte-Famille avec sa pelouse et une salle de fête : S’Vereinhüss.
Il fait ses études secondaires à Strasbourg, au collège Saint-Étienne puis au lycée Fustel-de-Coulanges. Il s’oriente ensuite vers le grand séminaire et suit le cycle de philosophie de la faculté de théologie catholique à Strasbourg, puis à Clermont-Ferrand de 1938 à 1940.
Après un service militaire au 27e Régiment d’infanterie, à Dijon, il reprend des études de philosophie et d’histoire à Heidelberg, Strasbourg, Leipzig et Paris.
Il s’installe alors dans la capitale et entre comme professeur à l’École Alsacienne en 1947. Il sera par la suite professeur de la Ville de Paris, place Lucien-Herr, puis rue d’Alésia.
Sous l’égide d’Antonin Artaud, il fonde, avec Marcel Bisiaux, André Dhôtel et Henri Thomas, la revue 84.
Son premier roman, Le Jardin perdu, publié aux Éditions de Minuit en 1950, lui vaut le prix Félix-Fénéon. Un autre roman paraît chez le même éditeur l’année suivante : Les Voleurs de Cendres. Cinq romans sont édités de 1952 à 1964 chez Gallimard. Le Bonheur fragile remporte en 1960 le prix Renaudot.
À partir de 1978, plusieurs expositions sont consacrées à l’œuvre photographique d’Alfred Kern : Espaces (Strasbourg, 1978), L’Éclat et la Transparence (Obernai, 1984), La Lumière des Textes (Sélestat et Strasbourg, 1985), Le Jardin des Délices (Colmar, 1987), Le Martyre de Saint-Sébastien (Strasbourg, 1991).
Lecteur d’allemand aux Éditions Gallimard, Alfred Kern a contribué à la découverte des plus grandes œuvres de la littérature germanique d’après guerre, et tout particulièrement celle de Thomas Bernhard.
Installé avec son épouse Halina depuis de longues années à Haslach, au-dessus de Munster (Haut-Rhin), dans une vaste maison faisant face aux sommets du Hohneck et du Petit Ballon, c’est là qu’il a choisi de se retirer. C’est là que nous allions lui rendre visite, coupant à travers la montagne, de nos forêts du Lac Noir vers les hauteurs de Munster, pour des rencontres joyeuses et mélancoliques dont nous gardons la nostalgie.
Il est mort le 12 septembre 2001 à la clinique Saint-Joseph à Colmar et repose au cimetière Sainte-Hélène, à Strasbourg.
Son œuvre a été distinguée par le Prix Nathan Katz du Patrimoine 2006, qui a donné lieu à un hommage à Strasbourg dans le cadre des 2° Rencontres Européennes de Littérature en mars 2007.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Gel et Feu

Le point vif

Le Carnet blanc

La Lumière de la terre

REVUE DE PRESSE

Alfred Kern, Prix du Patrimoine Nathan Katz 2007
Dernières Nouvelles d’Alsace (03/10/2007), par Antoine Wicker

 Kern après Arp et les jumeaux Matthis : son coeur le lâcha à l’automne 2001, il avait 82 ans, mais l’esprit d’enfance jamais n’avait quitté ce citoyen de Schiltigheim né en Allemagne, étudiant à Heidelberg et Leipzig, écrivain francophone de Paris publié aux Éditions de Minuit puis chez Gallimard – il fut distingué par le prix Fénéon en 1950 (le Jardin perdu), le prix Renaudot en 1960 (Le bonheur fragile), le Prix international du roman en 1957 pour la merveilleuse épopée mitteleuropéenne du Clown.
 Le romancier retiré à Haslach accoucha du poète (Gel et Feu, Le Point vif, Le Carnet blanc, chez Arfuyen), et l’éditeur aujourd’hui confie à Jean-François Eynard la traduction d’un choix de poèmes – La Lumière de la terre, en édition bilingue – qu’Alfred Kern composa dans sa langue maternelle allemande : elle inscrit l’expérience poétique de l’écrivain dans le déchirement même entre l’une l’autre langue, comme « entre la joie intime et la mort entr’aperçue, entre la lumière des crêtes et la nuit intérieure », indique ici son traducteur.

La Lumière de la terre
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2008), par J.-P. Jossua

 En 2002, je rendais compte dans ce bulletin de la parution chez Arfuyen du Carnet blanc, recueil posthume de poésie française d’Alfred Kern (1919¬2001), venant après deux autres. Là, en prose et en vers, se faisaient proches de nous son enfance, son bonheur de l’amour, sa contemplation du paysage, une Alsace disparue, la menace de la mort, l’ouverture à un indicible.
 En 2007, le même éditeur nous offre un recueil de tout son oeuvre allemand, contemporain de l’autre, traduit par Jean-François Eynard : La Lumière de la terre, avec une introduction du traducteur et deux postfaces : « Pour saluer Alfred Kern » (Jean-Claude Walter) et « Alfred Kern et la langue maternelle » (Michel Fuchs).
 L’introduction nous fait découvrir l’expérience nouvelle qui est à l’origine de l’entrée en poésie de Kern après vingt-cinq ans de silence : celle du paysage, avec la « surprise d’exister » et l’effacement, qui s’accentue encore dans la poésie allemande, mais aussi avec un vocabulaire « dont les fortes connotations religieuses soulignent la dimension spirituelle de son écriture. » J.-C. Walter dessine un portrait de Kern et relie les romans à l’œuvre poétique. M. Fuchs nous permet de comprendre la raison d’être de la poésie allemande : c’était sa langue « maternelle », celle de sa mère (à qui il répondait pourtant en alsacien), source d’éclatantes découvertes. Trois langues pour un seul homme : écrivain français, lecteur d’allemand chez Gallimard ; et le dialecte, où est-il passé ? 
 La lecture nous permet de prolonger les découvertes du Carnet blanc. Est-ce le fait de la langue, avec sa sonorité et ses monosyllabes, ou bien d’une avancée, le dépouillement l’emporte davantage sur la saveur (« feu intérieur embrase / lointain désir / le contour froid / des choses / dans la lumière vraie de la terre »), la proximité de la mort se fait insistante, mais « […] / avant après / un morceau de monde / t’a précédé / te survit / le visage des sens / le poème d’une parole / ton concentré de désir // à son avancée / ni tristesse / ni nouvelle indulgence // acuité des yeux / la lumière claire / à l’ombre / de toi-même ».

La Lumière de la terre
Cahier Critique de Poésie (CCP) (04/01/2008), par Mathias Lavin

 Alfred Kern fut un romancier célèbre dans la France de l’après-guerre, publié avec succès et estime chez Gallimard et Minuit. Après Le Viol, en 1964, il abandonna le roman pour se consacrer à la seule écriture poétique (et à la photographie), en restant attaché à sa terre alsacienne. Les poèmes La Lumière de la terre ne sont pas écrits en dialecte mais directement en allemand, la langue maternelle comme le rappelle la note finale de l’ouvrage. Ces textes sont d’une simplicité trompeuse. Ils témoignent d’abord de la dimension matérielle des choses, de l’importance octroyée aux lumières, à la présence de la nature. Ensuite, à partir de cet aspect presque charnel, ils expriment un mouvement allégorique, voire spirituel, qui sert de fil directeur au questionnement poétique de l’auteur pour lequel il importait de rester en permanence à l’écoute de ce qu’un poème nomme « la douce précaution d’une parole ».

Un romancier à l’inspiration tragique
Le Monde (18/09/2001), par Patrick Kéchichian

 L’écrivain d’origine alsacienne Alfred Kern est mort à l’hôpital Saint-Joseph de Colmar mercredi 12 septembre, à l’âge de quatre-vingt-deux ans.
 Né le 22 juillet 1919 à Hattingen, en Allemagne, il passa son enfance dans la banlieue de Strasbourg, ville où il fit ses études. Inscrit au grand séminaire, il suit le cycle de philosophie, d’abord à Strasbourg, puis à Clermont-Ferrand, dans les années de l’immédiate avant-guerre.
En 1947, il devient professeur à l’École alsacienne. Avec Marcel Bisiaux, André Dhôtel et Henri Thomas, il fonde la revue 84, qui se place sous l’intluence d’Antonin Artaud.
 En 1950, il obtient le prix Fénéon pour son premier roman, Le Jardin perdu, publié chez Minuit. De 1952 à 1961, cinq de ses romans paraissent chez Gallimard. Le prix Renaudot récompense l’un d’eux : Le Bonheur fragile (1960). Ce long monologue interieur, qui relève du réalisme poétique, est « à de l’image des buissons épineux et enchevêtrés, mais écIairés comme eux par de grandes trouées lumineuses », écrit alors Jacqueline Piatier dans Le Monde.
 Quatre ans plus tard, Le Viol confirme l’inspiration tragique du romancier, exprimée dans une langue dense et parfois obscure. Giono et Claude Simon sont évoqués par la critique.
 Ses amitiés littéraires vont alors vers Pierre Klossowski, Marcel Arland et André hôtel. Gérard Pfister, qui fut, chez Arfuyen, le dernier éditeur d’Alfred Kern – deux recueils de poèmes : Gel et Feu (1989) et Le Point vif (1991) – souligne combien cette œuvre « se tient dans un étonnement perpétuel ; l’esprit d’enfance ne l’abandonne jamais : un sens aigu de la dérision et du grotesque mêlé d’une profonde mélancolie ».
 Marqué par la mystique rhénane, Kern abandonna le roman pour se consacrer à ene méditation plus libre. Contemplant la vallée de Munster du balcon de sa maison, il écrivait : « Je me nourris d’images sensibles, musicales. Une respiration lente et libre, comme si les motets des temps disparus recouvraient, à défaut de flux, le carnet d’écriture. Un désir constant d’être en contact avec le soi et l’air. »

La surprise d’exister
L’Alsace (10/01/2001), par Jacques Lindecker

 Alfred Kern le plus grand écrivain alsacien vivant, s’est éteint il ya quelque sjours à l’âge de 82 ans. Il avait décroché le prix Renaudot en 1960 pour Le Bonheur fragile.

C’était une sacrée bande qui faisait bien des jaloux dans le Paris littéraire des années 50. Une bande venue de l’Est : les Vosgiens Henri Thomas et Jacques Brenner, André Dhôtel des Ardennes... et Alfred Kern l’Alsacien. Ils avaient créé, dès 19747, avec Antonin Artaud, la revue 84... où l’on publia un drôle de débutant : Samuel Beckett. Le Nouveau Roman explosait du côté des éditions de Minuit, on déboulonnait les personnages, on bousculait la narration traditionnelle : Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Michel Butor et les autres faisaient scandale. Les romanciers de la bande de l’Est, enfants de la guerre et du surréalisme, gardaient au fond d’eux des pépites : plutôt abrités chez Gallimard, ils s’obstinaient à vouloir raconter des histoires. Mais des histoires étranges, dérangeantes, de l’ambition pour le roman. 

De roman, Alfred Kern en fait paraître un premier en 1950, Le Jardin perdu, chez Minuit. Il a trente et un ans. Né a Schiltigheim en 1919 d’une mère allemande. ce qui n’était pas forcément facile à vivre en ces années-là il a fait ses etudes secondaires au Collège Saint-Étienne et au Lycée Fustel de-Coulanges à Strasbourg. Puis viendront le Grand Séminaire, et de la philo à Strasbourg et à Clerrnont-Ferrand où la guerre le rattrape en 1940. Il reprendra des études de philosophie après-guerre à Heidelberg, Strasbourg, Leipzig et Paris. Diplômé, il s’installe dans la capitale pour y enseigner. Le Jardin perdu lui vaut sa première récompense : le prix Fénéon. Suivra Les voleurs de cendres, toujours chez Minuit. Puis il passe chez Gallimard pour cinq autres romans, dont le dernier Le viol paraîtra en 1964.

Entre 1957 et 1964. Alfred Kern écrit quatre merveilles. Le clown, d’abord, l’histoire d’un jeune Bâlois, Hans Schmetterling, enfant malheureux : fils unique, « trop gros, trop bête, trop paresseux », il est humilié quotidiennement à l’école comme dans sa famille. Il n’est qu’un « bon à rien » et devant ce rien, l’enfant se révolte, prend au mot ce qu’on dit de lui : puisqu’on le prend pour un pitre, il fera le clown. À 17 ans, il quitte sa ville pour suivre un cirque de passage qui va cheminer à travers une Europe troublée. À la fois roman d’initiation et fresque érudite, à la manière d’un Stendhal. Alfred Kern tient chronique d’une Europe inconsciente de ses propres bouleversements. En 1959, ce sera L’amour profane (prix Maurice-Betz) où la scène est réduite aux dimensions d’un couvent. Un affrontement entre un aumônier qui a perdu la foi et la Mère Supérieure. L’année suivante, c’est la consécration avec Le bonheur fragile, l’après-guerre vue par un Alsacien, qui décroche le prix Renaudot. Enfin, Le viol retrace un été tragique dans une ferme au-dessus de Munster.

C’est sur ces mêmes hauteurs qu’Alfred Kern choisira de s’installer dans les années 80 à l’heure de la retraite. Dans sa maison de Haslach – acquise avec l’argent du Renaudot – qui appartenait auparavant à Émile Allais, le champion de ski alpin. Ce sera là, dominé par !e Schnepfenried et le Hohneck, le lieu d’inspiration des dernières années, le départ d’innombrables randonnées, le lieu d’accueil de tant d’amis. Avant cette retraite, et parallèlement à son métier d’enseignant, Alfred Kern aura été un défricheur de littérature allemande pour Gallimard, découvrant notamment Thomas Bernhard, il aura publié des recueils de poèmes (Le point vif et Gel et feu chez Arfuyen) et aura exploré la création plastique, mêlant la sculpture et la photo. Une exposition rétrospective devrait être prochainement montée en Alsace.

Les héros d’Alfred Kern furent des indomptables, des orgueilleux, des forces souterraines désireuses d’accrocher la lumière. La cruauté des événements du monde, la bêtise du genre humain sont leurs adversaires. Oui, le bonheur, chez Alfred Kern, semblait toujours fragile. Sauf, peut-être à Haslach, où « la surprise d’exister nous aura permis de renaître avec !a fraîcheur de l’aube. » Là, au milieu de tant d’objets qu’il collectionnait il disait aimer « autant la séduction que la désillusion », reprenant l’image des bulles de savon qu’enfant il adorait : « elles s’agrègent, se perdent et meurent en parfum. C’est la plus belle mort : disparaître. » Rendant hommage à son amie Ambre Atlan qui venait brutalement de décéder, il écrivait : « Adieu, va, sans implorer le ciel. »

La Lumière de la terre
Saisons d’Alsace (06/01/2007), par Jean-Claude Walter

  Si l’on évoque la mort de tel ou tel écrivain, revient la formule connue : « Avec lui disparaît l’une des figures marquantes de ce siècle... » Avec Alfred Kern, Prix du Patrimoine 2007, cette figure ne disparaît pas.
 La figure d’Alfred Kern (1919-2001) apparaît, et ne cesse de s’imposer, comme de son vivant. D’ailleurs, je parle de lui au présent – sa marque de fabrique (cf. Francis Ponge, La fabrique du pré), sa griffe, son estampille. Être présent à l’univers, aux êtres comme aux paysages, de même qu’à ses aspirations personnelles – son imaginaire, son espace romanesque, sa planète Utopie...
 Kern, que je connais bien, pour l’avoir fréquenté, écouté, lu et entendu durant près de trente ans. Un ami de trente ans, un écrivain de cette stature, ne fait que grandir dans notre souvenir et, disons-le, dans notre admiration...
  L’homme du texte en mouvement
 Romancier, poète, auteur multimédias (radio, films pour la télévisionphotomontages), grand parleur et dis coureur, philosophe aussi bien qu’homme d’images, le voici devant nous, l’oeil vif, l’esprit inquisiteur, sa lucidité et son imaginaire en action. Et voici ses poèmes allemands (je ne dis pas « en allemand », voyez la nuance), arrachés par Gérard Pfister à l’oubli et à la poussière des archives, traduits de manière exemplaire par Jean-François Eynard, avec un texte de souvenirs de Michel Fuchs. Voici pour ce Prix du Patrimoine Nathan Katz 2007. Kern aurait souri de cette appellation, lui, l’homme du présent, du verbe en action, de la parole vive et tenue serrée, du texte en mouvement (work in progress), l’écrivain de toutes les métamorphoses – un visuel aussi bien qu’un visionnaire, un passionné de l’écriture...
 Sa démarche rejoint aussi bien celle de Mauriac que de Faulkner, mais en sens contraire. Chez lui, ce sont d’abord les romans. Puis les poèmes. Le romancier : sept romans. Deux aux Éditions de Minuit, cinq chez Gallimard.
 Le poète : quatre volumes, tous chez Arfuyen, dont ce dernier en allemand. Son titre à lui seul, La lumière de la terre, résume son œuvre en entier.
 À la différence de tant de « philosophailleurs primaires » comme disait Fargue, il a construit longuement, patiemment, « une » œuvre, son œuvre... Que l’on évoque d’abord les romans.
 Sept romans
  Le Jardin perdu : il le cherchera toute sa vie, à travers tout ce qu’il écrit, et d’abord dans ce récit autobiographique. L’enfance et sa magie ; la rue de Rosheim, à Schiltigheim, les terrains vagues, les copains de l’école, les jardins ouvriers, etc. Pas seulement une autobiographie, mais une quête des grands mythes de !’humanité, à l’exemple de C. G. Jung.
  Les Voleurs de cendres  : en une fiction historique, l’Alsace des sombres années 1940, confrontée à l’histoire et déchirée entre les deux pays riverains, leurs civilisations et cultures.
  Le Mystère de Sainte-Dorothée  : une fable, une saga champêtre, celle d’un village de Lotharingie et ses intrigues, sa joie de vivre, et déjà l’humour d’un conteur plein d’allant, à l’esprit vit et enjoué.
 Le Clown  : une symphonie, une œuvre picaresque, ce grand roman rhénan de six cents pages où défilent les pays, les grandes villes de la Mitteleuropa, grâce à ces personna¬ges pittoresques d’un cirque itinérant, et cette mise en abyme de l’univers du cirque avec l’Europe de 1900 à 1950, par l’entremise du narrateur, le clown Hans Schmetterling, à l’imagination délirante, mais lucide jusqu’à la parodie.
 L’Amour profane  : la femme, l’Église, la religion. Les fascinants paysages des Vosges, autour du mont Sainte-Odile (baptisé Sainte-Hildegarde-du-Mont), et la quête spirituelle de l’abbé Duperrier, amoureux de la mère supérieure, Marie-Anne, et leurs dialo¬gues empreints de mysticisme...
 Le Bonheur fragile  : l’épopée des Malgré-Nous, en ce roman témoignage, et le cheminement d’un peintre, Paul Bachère, ancien de Tambov. À partir des récits de nos amis strasbourgeois Camille Claus et Camille Hirtz, peintres tous deux, qui furent prisonniers en Russie. La création est-elle possible après l’épreuve de la guerre ?
  Le Viol  : retour à la nature, la sauvagerie des Vosges et une famille de marcaires, trois frères autour d’une femme, les paysages et les rites ancestraux.
  Quatre volumes de poèmes
 Et les poèmes, qui succèdent aux romans.
 Gel et feu  : le poète au plus près des quatre éléments, son aspiration à la fusion.
  Le Point vif  : comme toujours, le terrestre et le spirituel cohabitent dans la vision de l’écrivain et son aspiration à un monde idéal.
  Le Carnet blanc : cette interrogation du cosmos, aussi bien que des souvenirs de l’enfance, ce vertige de l’écriture devant le paysage adoré et la présence de la mort, font alterner poèmes et proses dans un souffle identique et obsédant.
  La lumière de la terre : poèmes allemands, arrachés à la géographie imaginaire et sentimentale d’un Alsacien européen de cœur et d’esprit... Un grand écrivain, adorateur et serviteur passionné de celles qu’il nomme partout et toujours « les filles de l’air » : la parole, l’imagination, la poésie.
 De même que Schickelé est revenu, avec les trente-cinq pages du Retour, à la langue de sa mère, le français, Alfred Kern écrit ses derniers poèmes dans la langue maternelle, l’allemand. Comme le note Jean-François Eynard, son traducteur : « Tel poème vient en allemand, tel autre en français, mais jamais le poète n’éprouve le besoin de le traduire. Chaque langue comporte ses accents et ses timbres particuliers, qui la rendent plus réceptive à telle image ou telle émotion. »
 Lumière de la terre : ces mots disent à merveille l’enracinement de l’écrivain dans un terroir connu – l’Alsace, sa province – et cet univers qu’il fait sien, où l’emprise du paysage, des êtres et des objets se conjugue avec cette quête spirituelle qui le pousse et l’anime, en cette phrase unique ou cette métaphore qui porte sa création, que ce soit dans le poème ou le roman, vers les plus beaux, les plus hauts sommets – ces sommets des Vosges auxquels il s’est mesuré durant toute sa vie, pour finir par l’emporter, grâce à son œuvre.

Alfred Kern, en son esprit d’enfance
Dernières Nouvelles d’Alsace (13/09/2001), par Antoine Wicker

 Nous le savions, depuis des mois, très fragile. Le cœur d’Alfred Kern, 82 ans cette année, a lâché au matin de ce mercredi 12 septembre, à la clinique Saint-Joseph de Colmar.
 Un écrivain s’en est allé, que l’esprit d’enfance jamais n’abandonna : Alfred Kern est né en 1919 en Allemagne, dans une famille qui cette année-là encore s’installa en Alsace – l’enfance d’Alfred se nourrit de l’animation populaire d’un quartier schilikois, où il fut tôt fasciné par les univers forains. Il se rêva Don Juan des faubourgs, nous dit-il un jour, ou chef d’orchestre, comme il le dira aussi, ou alpiniste. Il fut étudiant en histoire, en philosophie et en théologie, séminariste, germaniste, enseignant à Paris, lecteur chez GaIlimard, écrivain lui-même, aussitôt distingué : du Jardin perdu, prix Fénelon en1950, jusqu’au Viol en 1964 ; et parmi sept romans, le prix Renaudot, en 1960, salua Le Bonheur fragile.
 Le Prix international du roman avait trois ans plus tôt salué déjà Le Clown, œuvre en effet considérable, grand roman d’initiation, qui recueille cinquante années de vie européenne en même temps que la substance même d’un univers où l’enracinement dans l’époque, et l’autobiographie toujours (il faudrait évoquer aussi Les Voleurs de cendres ou L’Amour profane, prix ilvlaurice Metz en 1959), sont emportés par le mouvement de grands mythes universels, et de l’imagination pure.
 Authentique univers romanesque, auquel Kern un jour, de retour en Alsace et désormais installé à Haslach, au-dessus de Munster, préféra la fascination déjà ancienne, mais excitée soudain au conract de la nature vosgienne, pour les minéraux, les végétaux, les insectes : passion d’entomologiste doublée d’une sensible curiosité pour les arts et artisanats de la micro-mise en scène et de la photographie. Esprit d’enfance en réalité, inentamé : tout était déjà là dans le nom qu’en 1957 il prêta au héros du Clown, le si bien nommé Hans Schmetterling. Papillon, comme il aurait pu dire libellule...
 Le romancier entretemps avait accouché du poète (Gel et feu et Le point vif, paraissent en 1989 et 1991 chez Arfuyen, où d’autres publications sont annoncées) : « La poésie, c’est notre mort même, qui rôde autour de nous.. », lâcha-t-il l’an passé à quelques amis réunis autour de lui à Schiltigheim. Et l’essentiel inachèvement de l’art poétique, dit-il, touche à l’infinie beauté et tragédie de la vie même, où la figure du clown se confond avec celle de Thomas Bernhard –Alfred Kern avait en son temps introduit l’œuvre du dramaturge et imprécateur autrichien en France.
 Un office funéraire a lieu le mardi 18 septembre à 14 h en l’église catholique de Munster, où l’on se réunira. Puis Alfred Kern sera enterré dans le caveau de famille au cimetière Sainte-Hélène de Strasbourg.

Alfred Kern, à l’extrême du regard
Bulletin de la Maison des Écrivains (Paris) (01/01/2002), par Gérard Pfister

 Il regarde. Des journées entières il n’est que ce regard contemplant le paysage immense des montagnes et des nuées. À chaque instant la lumière change, les couleurs s’inversent, les formes basculent. Dans la vallée, les choses semblent stables, les gens sont enfermés dans leurs soucis, le commerce rythme la vie selon ses horaires. Quelques kilomètres suffisent, en remontant le Walsbach : déjà le bourg n’est presque plus visible. À gauche du cadre, tout en bas, les toits des maisons, à la manière de ces villages miniatures – l’église, la mairie, la poste, la gare – que disposent autour des voies les passionnés de trains électriques. Une innocente mise en scène, une poésie de carte postale, attendrissante, un peu dérisoire, où ne manquent pas même sur les plus hauts édifices les nids imposants des cigognes. C’est là qu’il descend le matin pour acheter le journal paru la veille au soir à Paris, pour regarder les vitrines du pâtissier, où trônent le samedi les streussel couleur de feuille morte, tout grumeleux de cannelle. Il a gardé le goût des chefs-d’œuvre éphémères de sucre et de crème, si pareils à ces fleurs, à ces champignons, à ces lichens qu’il a appris au long des interminables promenades – lui, l’homme des livres, le citadin – à comprendre et à aimer. Il connaît comme personne ici dans la vallée les détours de sentier où se dresse le lis martagon, les tourbières où sortent les premières jonquilles, les hautes chaumes que parsèment les bouquets de gentiane. Il les voit là-bas, il les devine, en telle minuscule surface jaune ou rousse, tout au fond du paysage, ou bien cachés par ce ban de brume ou ce nuage accrochés au Kastelberg ou au Schnepfenried, ou dissimulés encore par la neige, au sommet du Hohneck ou du Petit Ballon. Il les retrouve dans sa mémoire, dans l’exacte clarté où se fit leur rencontre – voici dix ans, vingt ans, il ne le sait plus, mais cette forme, cette couleur vivent en lui dans la splendeur du premier jour.
 Il regarde. Des mois entiers il n’est que ce regard comme perdu dans la profondeur vertigineuse de ce ciel, de ces replis de terre et de brumes si intimement mêlés que les formes sans cesse se cristallisent et se dissolvent, que l’imagination ne peut avoir de plus grand essor que le jeu infini de ces apparitions, de ces métamorphoses. Lui qui, au travers de tant de récits, de romans, de fictions photographiques a laissé libre cours aux plus surprenantes créations de l’esprit, il lui suffit désormais d’être ce regard. Il lui suffit d’être la pensée de ce lieu, le corps angélique, monstrueux, où ce paysage par quelque extraordinaire alchimie se fait conscience de lui-même. Comme l’espace de ce lieu offre à sa pensée un champ presque illimité, sa conscience ouvre au paysage une dimension nouvelle et mystérieuse. L’abîme appelle l’abîme. Un même vertige parcourt les hauteurs des crêtes et les profondeurs de la mémoire. C’est là qu’il vit désormais. Dans cet au-delà de tout chemin. Dans cet en-deçà absolu, antérieur à toute enfance, à toute nostalgie. Il vit par le désir en un lieu au-delà de tout lieu. Si profon¬dément enfoui, transfiguré dans l’espace du dedans qu’un nom suffit à dire secrètement toute sa lumière. Comme le nom magique de ces quelques maisons dans une clairière isolée sur les flancs du Kalblin : Ursprung, comme s’il pouvait être quelque part une place, un nom où les choses avaient leur source, leur premier saut, leur geste primordial. Ou bien cet autre lieu-dit, sur la route d’Hohrodberg au col du Wettstein, le Glasborn, comme si le jeu des perles de verre où sans fin se reflètent et s’égarent nos pensées avait en quelque place, en quelque nom une source, une naissance aussi cachée et fruste que ce petit bois de sapins et ce maigre pâturage.
 Il regarde. Il habite le paysage comme l’amande habite le fruit. Comme s’il pouvait être lui-même le lieu-dit, Kern, de ce point vif du monde, de ce noyau sensible, et rien de plus que cette place, que ce nom. Comme si les nuances infinies de la lumière, les mouvements incessants des formes n’étaient que ceux de son coeur. Comme si un homme pouvait être une source. Comme si tout homme était ce gouffre, cette origine. Cette profondeur sans fond. Tiens-toi à ton néant, dit Tauler. Voici bien longtemps qu’il a lu ces paroles du Strasbourgeois, à l’âge où il se destinait à marcher sur ses pas. Il a suivi d’autres chemins, il a pris des sentiers de traverse où tout le monde a cru qu’il se perdrait. S’est-il perdu ? Qu’importe. Il n’a jamais aimé les conformismes ni les facilités. Il a préféré la docte ignorance. Il s’en est tenu à la surprise d’exister. Et aujourd’hui il arrive au même point. Où est-il arrivé % Il n’en sait rien. Je ne sais toujours pas qui je suis. Mémoire et vide, clown et poète. Le cours de la vie humaine, dit aussi le Rhénan, est leplus noble et le plus parfait de tous les mouvements, quand il revient à son origine.
 Il regarde. Le soir tombe. Sans un bruit, Halina est entrée dans la vaste pièce de séjour et s’est assise à la table. Rien n’a été troublé. Sa présence ne fait qu’un avec la sienne, avec ce lieu, avec leur échange. Comme un nom secret peut recueillir le plus précieux de tout être, c’est sous un nom plus doux encore que son cœur la connaît, unissant en une même fascination l’iris du regard et la tendre désinence du prénom slave. Comme s’il avait à apprendre d’elle la patience et la douceur de la contemplation, comme s’il voulait placer sous l’unique dédicace de son nom l’émerveillement de chaque instant. Irina.
 Il regarde. Le journal est resté posé sur ses genoux. Il ne l’a pas ouvert. Déjà l’ombre s’est étendue dans le long cadre que dessinent les douze fenêtres alignées de la vaste pièce, naguère salle de restaurant quand la bâtisse servait de maison galante aux austères luthériens de la vallée. Il est immobile, comme s’il dormait, la bouche entrouverte, dans une moue dubitative ou étonnée. Une expression presque enfantine dans les yeux. Malicieuse et naïve à la fois. Elle sourit et regarde avec lui la nuit qui tombe, les oiseaux qui tournoient dans le ciel et, au milieu du cadre, là-haut, de plus en plus distinctes, les lumières de l’Altenberg.

La musique du silence
En Alsace (15/02/2002), par Jacques Lindecker

 Le 12 septembre 2001, Alfred Kern s’éteignait à la clinique Saint-Joseph de Colmar sans avoir pu revoir Haslach, son hameau sur les hauteurs de Munster. C’est là qu’en l’été 2001 le poète avait tendu la main vers des milliers de pages, le fruit de dix ans de travail depuis son précédent recueil Le Point vif. C’est là, n’ayant plus la force de le faire, qu’il avait confié à l’ami et éditeur Gérard Pfister le soin de lire et de trier dans cette immense masse pour composer un nouveau livre.
 Le résultat, ce Carnet blanc, est remarquable, composé surtout de proses et de poèmes consacrés « à l’exaltation du paysage et à la méditation de la mort ». Des mots, rares et justes, qui finissent par ne plus servir d’enveloppe mais qui, dépouillés de tout feuillage, vont à l’essentiel : à la source d’une joie, d’un souffle, d’une lueur. On croirait entendre la voix d’une bougie prise dans la tempête : elle vacille, s’éteint, se rallume, nous réchauffe et nous éclaire, obstinée, vaillante, une toute petite chose vivante, incroyablement vivante.

Le Carnet blanc
Le Mensuel littéraire et poétique (03/01/2002), par Gaspard Hons

 Rejoignant son havre de paix, d’intemporalité, Alfred Kern (1919-2001) se met à l’écoute de la vie. Un recensement, un relevé, une collection d’instants et d’empreintes à porter au jour, comme pour donner sens, pour témoigner, avant de prendre du recul, avant de s’inscrire définitivement dans la paix des Vosges.
 Alfred Kern depuis sa maison du Halsbach, au-dessus de Munster, rapporte tel un sage bouddhiste, avec une pointe de mélancolie et sans détachement, cet étrange bonheur « reçu » de la vie. L’enfance, les amis, la proximité des paysages, la langue alsacienne, le tout dans la perspective d’un départ, d’une disparition, de la mort. « Je ne suis plus de ce monde, j’attends. » Et continue malgré tout à écrire, à questionner, à écouter « le silence extensible de la mémoire ».
 
Étrange voyage avec cet écrivain dormant par épisodes, laissant à son éditeur le soin de rassembler les textes de ses carnets, dont il avait au préalable conçu le titre générique Carnet blanc : « Le carnet qu’il avait souhaité écrire est resté blanc, et c’est cette blancheur même qu’aujourd’hui nous lisons : l’impossibilité de toute littérature, comme de tout art, à saisir son unique, son ultime objet, qui est la mort » (Gérard Pfister).
 Romancier, Alfred Kern publie son septième et dernier roman en 1964. Vingt-cinq ans après, en 1989 il entre en poésie avec deux recueils publiés chez Arfuyen. Le Carnet blanc est une véritable invitation à partager le bonheur, fragile sans doute, d’un poète dont la vie et l’écriture n’entraient pas en concurrence :
  le piano du pauvre enfin
 quand les bombes – la pluie
 de Dresde, de Hambourg, de Berlin
 te citent : Denys l’Aréopagite
 Morgenstern, Ringelnatz :
 Wie die eigene Spucke schmeckt,

Le Carnet blanc
Revue Alsacienne de Littérature (03/01/2003), par Jean-Claude Walter

 Un homme de la parole. De cette musique en nous. Une conscience – celle de l’Alsace littéraire, culturelle, transfrontalière. Un encyclopédiste européen. Un écrivain ouvert à toutes les formes d’art, aux civilisations, aux sciences comme à la poésie. Un homme de parole, animé de cette passion créatrice « qui déborde toutes les frontières, tous les pays, toutes les langues. »
 Tel, Alfred Kern, tout du long des 150 pages de ce chant d’amour et de mort. Les premiers mots « mourir dans la clarté », nous disent l’impitoyable lucidité, en même temps que le sens d’une quête entreprise d’abord à travers le roman, puis la poésie, à l’aube des années 50. Écrire, que ce soit Les voleurs de cendres, ou le Point vif, c’est chercher le sens de la vie, donner un sens à sa vie et à celle des autres. Tout le reste est littérature...
 C’est dire que sa parole écrite, dans ce Carnet blanc, est cernée au plus près, de la conscience comme de l’inspiration : « un moment musical s’exalte à la fois irréel et audible, telle une musique qui voudrait embrasser les reliefs de la mémoire. » Depuis les années de la guerre, l’enfance à Schiltigheim, les études et les balades à Strasbourg ou à travers l’Europe, la création littéraire et les écrivains à Paris, le refuge de Haslach, au-dessus de Munster, et la méditation, la feuille blanche, le dialogue avec les mots.
 Ainsi, dans ces pages lumineuses, les poèmes se déroulent tels des phylactères – au sens ancien – d’un radical inventaire du monde, celui de Kern, la nature, les images fondamentales, en même temps que notre propre approche de l’univers. Ce récitatif, serré jusqu’à cette « ligne des crêtes » qui revient comme un leitmotiv, prend aussitôt le ton du dialogue avec les proses, dans la vibration du ressouvenir aussi bien que dans la réflexion la plus aiguë, la clarté d’une métaphore. À travers chaque phrase affleure cette profession de foi : conjuguer le silence avec la mémoire – celle des livres comme celle des sens.
 Oui, Philippe Jaccottet a raison de nous inviter à relire Alfred Kern, le visionnaire, le réaliste, le chantre de l’amour, « une conscience prise sur le vif ». Un inestimable écrivain.

Le Carnet blanc
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (06/01/2003), par J.-P. Jossua

 Voici Alfred Kern (1919-2001) : romancier, photographe, éditeur, Alsacien né en Allemagne, parisien après la guerre. Il écrit plusieurs romans de 1950 à 1959, puis après vingt-cinq ans de silence, deux recueils de poésie publiés entre 1989 et 1991. Mélange de textes poétiques en vers et en prose, Le Carnet blanc est posthume, fruit d’un très grand travail sur des liasses – nous dit l’éditeur – mais lu par l’Auteur avant sa mort. Philippe Jaccottet – préfacier de ce recueil – écrit : « Lisant ces pages si dépouillées, si intérieures, je me dis que devenu le contemplateur de plus en plus immobile du paysage que son refuge lui offrait tous les jours, Kern, avec sa passion des choses visibles et des autres, avec l’enfance restée si présente en lui, dans le bonheur certes fragile mais pour lui si durable de l’amour, je me dis qu’il avait vraiment atteint ce centre que la profusion romanesque risquait peut-être de faire oublier [...]. »
 
Un livre émouvant du grand âge et de la proximité de la mort. Un livre de justes et exquises notations, surtout dans les proses, et de souvenirs d’une Alsace disparue. De belles notations aussi dans certains poèmes, des souvenirs savoureux dans d’autres, de touchantes expressions d’une vie désormais menacée. Il faut bien dire que le caractère des poèmes en vers est moins unifié que celui des proses. Que sont devenus les élans religieux de la jeunesse ? Réincarnés dans la langue autre de l’aventure poétique ? (« Comme si l’errance, la découverte des roches, des visages et des bois nous initiait à la présence poétique du monde, au lan¬gage repris comme une déclaration d’amour », p. 119). Ou faut-il lire aussi une ouverture à quelque chose d’autre ? (« La poudre, la poussière des instants / l’âme / d’un regard ensoleillé / à la pointe des cimes / sous le glaçon de midi / la chaleur diffuse / la litanie des noms / au silence d’un horizon / un départ sans fin / une joie sans cris / d’une fragile consistance / d’une infinie retenue / ce regard ouvert / l’indicible »).

Le Point vif
La Nouvelle Tour de feu (12/01/1991), par -

 Ce livre m’apparaît comme un livre de quête, celui des sensations, sans doute – livre coloré, charnel, descriptif – mais surtout, à travers ce monde visuel, cet univers sensitif, qui n’est pas que l’apparence mais participe aussi de la profondeur, comme une quête de soi, une tentative d’explication du mystère. C’est la recherche de ce moment décisif, de ce point vital, de ce « point vif ».
 Ce livre, panthéiste à bien des égards, peut ouvrir à plusieurs lectures. C’est aussi, non pas le livre des regrets, mais celui d’un homme vieillissant qui dit, son attachement à la vie, aux émerveillements, aux délices de l’amour, à la beauté et qui sent l’intensité de tout cela s’atténuer, les apparences se défaire. Ce livre charnu, odorant, lumineux, est par cet éclairage de sagesse nostalgique ou de folie résignée – mais je crains de ne pas trouver les mots justes – émouvant, car il nous dit les blessures cachées d’un homme sous les somptuosités d’un verbe de fleurs et de fruits, il dévoile la tendresse persistante sous le sourire désabusé. Il ne nous dit pas l’éphémère, de toute beauté, de tout bonheur, mais que ce qui les rend intenses, précieux, uniques, ne réside que dans cette brièveté. Nous sommes là comme dans un jardin où flambent les fruits mûrs et les fleurs fauves de l’automne à l’heure pathétique entre toutes du crépuscule.

Un chant de la terre
Dernières Nouvelles d’Alsace (21/12/1991), par Danièle Brison

 Écrire sur la poésie est un exercice périlleux. Comment oser poser des mots sur ceux qui ont cheminé si longtemps, se sont frayé l’étroit passage, ont fait corps avec le poète pour enfin guider sa main sur le papier. Écrire, sur la poésie, c’est prendre un gros risque. Comment dire le feu, le glaive, l’harmonie, le doute, le regret mauve et la rouge allégresse, la lumière liquide d’un matin de juin, le parfum du désir ?
 Alfred Kern publie Le point vif chez Arfuyen. C’est un chant de la terre, là belle moisson gorgée de gratitude étonnée d’un poète attentif. « L’écriture suscite le regard / sous la reliure des mots ». Des mots drus et charnus pour goûter la rondeur d’un fruit, « la belle fraise des jardins », éprouver « la sagesse de l’écorce », laisser couler entre ses doigts « la terre grumeleuse »  ; des mots cendrés, « la coulée du silence » pour dessiner la trace du temps qui se moque bien de nous dans sa course impassible, nous « sculpte » à volonté ; des mots d’amant joyeux, déroulant tendrement « la tresse des jours » ; « L’amour est une question à une réponse qui n’a jamais été posée. »
 Dans le silence caressé par la pointe des arbres, dans le vol fragile d’un papillon repu d’été, dans l’émouvante énigme d’un visage ridé, dans « l’échancrure des nuages » rassemblés face à lui, au-dessus des rondeurs des Vosges, Alfred Kern poursuit, insatiable assoiffé, sa lecture de la vie. De chaque point d’arrivée, il fait une étape, interroge, attend, impatiente lenteur. « Une goutte de lueur / tombe de l’arbre. » Le voyageur paisible frémit, laisse évaporer le trop-plein de paroles qui brouille l’émotion pour que s’accomplisse la bouleversante naissance du verbe, cette promesse de l’éternité.
 Lire Le point vif le cœur grand ouvert pour passer à son tour « sous la reliure des mots » et, peut-être, comprendre un peu mieux, un peux moins mal le spectacle du monde.

Alfred Kern, poète
Conférence à l’Ancienne Douane (12/01/1991), par Camille Claus

 L’auteur du Clown est bien connu. D’autant plus qu’Alfred Kern avait obtenu le prix Renaudot pour Le bonheur fragile. De son septième roman Le viol, Jacqueline Piatier avait écrit dans Le Monde : « Du Giono pour le thème, du Flaubert pour l’intention esthétique et la richesse sensorielle, du Claude Simon peut-être dans l’architecture de la phrase, c’est de ce côté-là qu’il faut situer le Viol sans que ces rapprochements lui ravissent son originalité. Car de ce confluent de tendances, auxquelles viennent s’ajouter la psychologie des profondeurs et le sens du sacré, émerge une œuvre forte, puissamment élaborée et qui est tout ensemble réaliste, tragique et poétique. Une rencontre somme toute assez rare. »
 Depuis ce dernier roman, Kern n’a cessé de produire une œuvre protéiforme. D’abord une longue thèse philosophique, encore inédite. Puis, un travail de plasticien et de photographe dont Strasbourg a eu la primeur et qui fut présenté à Paris et dans différentes villes de France.
 La Revue Alsacienne de Littérature publie, depuis sept ans, ses poèmes. De même que son œuvre de plasticien, mais dans un autre style d’écriture, sa poésie concentre et irradie ce que l’on peut nommer eine Lebensanschaung, une philosophie de l’existence. Les éditions Arfuyen viennent de faire paraître une élégante plaquette intitulée Gel et Feu où notre auteur alsaco-parisien exprime, pour la première fois, me semble-t-il, un sentiment de sérénité puisé dans la contemplation du réel.
 Séjournant six mois sur douze sur les hauteurs de Munster, devant le magnifique panorama des crêtes et des vallées vosgiennes, Kern perçoit, à sa source, le sacré. Son sentiment religieux n’a que peu de ressemblance avec le caractère réservé et obligatoire d’une religion institutionnalisée. Il s’agit plutôt d’une intuition du religieux.
 Avec l’âge – Kern vient de fêter ses soixante-dix ans - il se situe résolument dans l’ici et maintenant. En découvrant « l’indicible transparence / d’un tout ... d’un rien », n’est-il pas proche de la sagesse d’un mystique zen, bouddhique, souffi ou chrétien ?
 Chez Kern , la parole est primordiale. Il ne décrit pas les choses, son langage les invente. Comme si le monde n’apparaissait qu’à l’instant même où il le nomme. Comment distinguer le réel de l’imaginaire lorsqu’il parle de la « joue rose d’un fruit » et de la « parole évanouie de l’ange », d’un « parfum lourd » et de « l’archipel de tes souvenirs », ou encore, de « la lueur du couchant » et du « promontoire d’un songe »  ?
 Il avoue sa « surprise d’exister » en suivant du regard un nuage qui frôle le Hohneck, mais il s’adonne essentiellement à « la béatitude des mots ». Le silence, pour Kern, équivaut la mort. Le verbe est son salut. A l’instant où ces mots surgissent, je ne peux m’empêcher de comparer la démarche de l’écrivain avec celle du peintre. Si la littérature est, par nature, bavarde, l’objet-peinture reste muet. On devrait seulement le contempler, et non le commenter. Le peintre trouverait-il son salut dans le silence ? ... Pardonnez-moi cette diversion.
 Pour terminer je vous lis le charmant petit poème qui sert de dédicace, à peine cachée, à son épouse Halina : « le rire d’Irina / sonorité d’azur / de cristal / parole gelée / tout est là / sans commencement / ni fin / l’immédiat / ciel limpide / matin étincelant ».

Gel et Feu
Saisons d’Alsace (12/01/1991), par -

 « La seule frontière / la docte ignorance / ta surprise d’exister cet au-delà / qui peut s’arrêter / à tout instant / halo bleu / mirage cendré / entre la pourpre / et la braise » (Gel & Feu).
 Alfred Kern vient d’avoir soixante-dix ans. Auteur de nombreux romans publiés aux Éditions de Minuit (Le Jardin perdu, Les Voleurs de cendres), puis aux Éditions Gallimard (Le Mystère de Sainte-Dorothée, Le Clown, L’Amour profane, Le Viol), prix Renaudot en 1960 pour son livre Le Bonheur fragile (Gallimard), il partage aujourd’hui son temps entre Paris, où il a passé toute sa vie d’enseignant, et l’Alsace, où sont ses racines et où il a vécu son enfance. 
 De sa maison située au-dessus de Munster, la vue embrasse les forêts et les chaumes, du Petit-Ballon au Schnepfenried, du Hohneck jusqu’au col de la Schlucht. Depuis de nombreuses années déjà, la méditation quotidienne de cet infatigable marcheur, de ce chercheur insatiable a pris les sentiers de la parole poétique.
 Ce volume est le premier livre de poésie publié par Alfred Kern.

Gel et Feu
Dernières Nouvelles d’Alsace (21/11/1989), par Danièle Brison

 Alfred Kern a repris la plume. Le Gargantua du verbe, l’homme aux milliers de feuillets noircis d’un jet, oubliés de-ci, de-là, à Paris, dans l’extraordinaire maison de la vallée de Munster où il vient faire retraite parfois, se gaver d’Alsace, s’est contraint à l’espace limité d’une chaise, d’une table. La nouvelle fait plaisir : Kern ruisselle d’idées, n’aime rien autant que les mots. Il les a tenus dans sa forge, forcés, condensés, pressés, leur a fait rendre gorge entre Gel et feu dans un recueil sous couverture bleu intense publié dans l’excellente collection que dirige Gérard Pfister aux Éditions Arfuyen.
 Au centre des textes un mot-roi, vénéré et redouté : la « parole », parole « oubliée, isolée, évanouie, inachevée », parole bue et jetée au vent, « suspendue / au-dessus d’un regard clair » mais la mort, insidieuse, s’avance, « pierre à aiguiser le tranchant, du silence » voudrait tout prendre, se mesurer un dernier instant avec la raison reconnaissante de celui qui a su profiter du voyage : « Mourir / en sachant que cela existe / un ciel une terre / un horizon. »
 Décidément fécond, Alfred Kern ne se contente pas d’écrire, il édite. On lui doit la récente livraison de la Revue de littérature alsacienne pour laquelle il a mis ses amis à contribution. Un thème, mais vous aurez deviné, celui de « la parole ». des hauts et des bas toutefois dans ce vingt-septième numéro de la « RAL », mais comment dire autrement aux lecteurs que c’est à eux qu’il revient d’en juger puisque rien n’est plus subjectif que l’appréciation du langage poétique. […]

Rencontre avec Alfred Kern : la poésie comme respiration
Élan (05/01/1999), par Jean-Paul Sorg

  « d’ailleurs ce qu’est la poésie, / qui le sait, le sait vraiment ? » écrivit Jean-Paul de Dadelsen dans la nuit du 2 au 3 mai 1957, à 1 h 15, peu de semaines avant de mourir et en sachant sans doute déjà, dans ses angoisses nocturnes, que pour lui la fin approchait à grands pas. Griffonnages : « rien à dire... tout à faire... » Ce qu’est la poésie ? « Personne ne l’ sait – personne ne l’ fait / à coupés sûrs, à coups sûrs dans la soupe... / Va te coucher et essaie dans ton sommeil / d’être »
 Connaît-on une interrogation plus pathétique et plus humble sur « l’être de la poésie », l’essence et l’existence de la poésie ? Jean-Paul de Dadelsen en avait quelque idée, certainement, une exigence. Désespérait-il de lui ou de la poésie, de lui (de l’homme) pour la poésie ? On sait mieux reconnaître le mal que le bien. On sait mieux ce que la poésie n’est pas que ce qu’elle est. On voit où elle manque. Elle manque beaucoup.
 De toutes les productions littéraires, la poétique paraît la plus abondante. Tant de gens écrivent un jour ou l’autre, dans le désœuvrement, des vers et beaucoup s’obstinent et les publient. Tant de poètes « en herbe », des jeunes, des adolescents, bien sûr, mais aussi des anciens, pas mal de retraités, de plus en plus ! Les loisirs sûrement favorisent la poésie. Alors, avec la croissance du chômage et (ou) la nécessaire réduction pour tous du temps du travail, elle a de beaux jours devant elle ! On pourrait juger que tout ça, tous ces vers en plaquettes, ça ne vaut en général pas un clou et que la poésie (la vraie) reste très rare. Peut-être deux ou trois poètes par siècle, dans une langue et un pays. Peut-être une bonne dizaine, en se montrant large, mais guère plus. C’est bien le cas pour l’Alsace, par exemple, on les connaît, ses dix, douze poètes, des frères Matthis et de Nathan Katz à..., en passant en français par Jean-Paul de Dadelsen... Ils sont quelques-uns qui sauvent, immortalisent nos langues, et cela suffit à notre bonheur, cela suffit pour qu’une culture et un humanisme alsaciens existent. […]
 Quant Alfred Kern a entendu pour la première fois résonner ces vers de Malherbe : « Et rose elle a vécu ce que vivent les roses / L’espace d’un matin », il s’est senti français ! Jeune homme, il parcourait à bicyclette la plaine du Rhin en scandant Lamartine et Musset. La poésie était une respiration – non pas séquence d’inspirations et 99% de transpiration !, mais respiration du corps de la langue. Et lire ou dire les vers, c’était « prendre » cette respiration, c’était respirer à l’unisson.
 Alsacien, à la frontière de deux langues, Alfred Kern était bien placé pour devenir un « spectateur toujours étonné » et apercevoir, comme il dit, « la faille du langage », ce quelque chose qui ne va pas de soi en lui ni dans notre rapport à lui, la faille entre le langage et nous, la faille dans l’Être qu’est le langage qui à la fois nous relie au monde et nous en sépare. Pas de relation (donc, de religion) qui n’implique d’ailleurs une séparation première, une distance infranchissable. On l’a interrogé : croyez-vous en Dieu ? Toujours cette même question mal posée ! Il répond qu’en définitive il ne croit qu’aux sens, pluriel, par lesquels un monde paraît et qui, de cette façon, font le monde, font que monde il y a... Quant à l’au-delà et ce qui peut venir après...?
 Nous avons vu, en l’écoutant, que pour Kern la poésie (sous diverses formes, du roman à la « géométrie dynamique » et à la chimie !) a tenu toute la vie – a tenu toute la vie lieu de religion et fait figure de sens. De cette religion, il est aussi le théologien. On ne « pratique » pas la poésie, tous les jours, sans s’interroger sur elle, sans méditer, sans essayer des « théories ». Comme toute théologie profonde, la sienne est négative et conclut sur la mystique. « Ce qu’est la poésie, qui le sait ? Personne ne l’sait... » Mais elle est dans la vie, elle est un possible de l’homme, un choix, une dévotion possible. Cela ne signifie-t-il pas quelque chose ? Cela ne nous met-il pas la puce à l’oreille ? Quelle puce ?
 Même s’il trouve et trouve beaucoup, le poète ne cesse d’être un « chercheur ». Ce qui nous avait touchés l’autre soir, c’était l’exemple d’une vie entièrement vouée à la recherche et assumée, aventurée ainsi comme destin. Alfred Kern n’a pas fait une conférence, ce n’est pas son « genre » ; il nous a seulement parlé – et cette parole paraissait vraie de bout en bout. 

Le Carnet blanc
LittéRéalité (01/01/2012), par -

 Most of Alfred Kern’s publications date back to the fifties and sixties, though two poetic collections appeared much later, after a long period of silence : Gel et feu (1989) and Le Point vif’(1991), both with the admirable Editions Arfuyen, directed by Gérard Pfister. Le Carnet blanc, prefaced by Philippe Jaccotcet and introduced by Pfister to whose care we owe these pages gathered in the midst of the author’s dying.

 Le Carnet blanc, then, is a testamentary work of sorts. If offers poems and proses, annotations and méditations, at once situated and spiritually beyond the detail of concreteness. The tone of Kern’s writing can be melancholy or enthused, discret or intense, nostalgic and half-memorialising or oriented towards a future the present cannot envision, tenderly caressive of the livable or elegiacal, yet, though troubled, tinged with a sereneness that profters bare and touching consolations.
 Not rhat these pages are not dear-eyed, bold in their own way, unseeking of all compensation. Here is a poet­ic fragment : « l’instant / la juste mesure d’un rien / qui te ravit qui te bat / paradoxe / du floconneux silence / qui allège la pluie / la première neige/ le passé de l’enfant/ le rien à présent / qui flambe / regard/ amoureux / pour ce rien / qui te surprend / la grande portée / des ombres / encore étrange / au plus vif de ton âge » (119-20). Where illness and the nearness of death might have produced utter refractoriness, disgust even, Kern, though quick, no doubt too quick, to characterise a moment’s passage as mere nothingness – an emotional metaphor, after all –, realises equally quickly that there is, within himself, a power of love that can illuminate and fire what is, and that this power of amazement at the seeming insignificance of rain or snow coincides with an upsurging renewal of the strange relationship of self to the « real », its physical flagrances, its recessed mysteries – the greatest of which is (the meaning of) this amazement-within-the-self.

Alfred Kern m’a raconté
DNA Dernières Nouvelles d’Alsace (23/09/2011), par -

Alfred Kern est un des écrivains contemporains de référence de notre région, un des rares reconnus au-delà de la ligne bleue des Vosges, lauréat en 1960 du Prix Renaudot pour son ro­man Le bonheur fragile.

Il passa son enfance à Schiltigheim, vécut une grande partie de sa vie à Paris et termina son voyage sur terre à Haslach, sur les hauteurs de Munster. À par­tir de 1995, Michel Fuchs, poète et écrivain né à Colmar, le rencontra régulière­ment et leurs échanges à bâtons rompus ont débou­ché sur un ouvrage, « Alfred Kern m’a raconté », qui vient de sortir des presses.

Alfred Kern (1919-2001) avait donné son accord à Michel Fuchs pour la publi­cation de ce livre tiré d’en­tretiens où il raconte sa vie, de son enfance à Schilti­gheim à ses dernières an­nées dans sa maison de Haslach, maison ayant ap­partenu à Emile Allais, le champion de ski, en passant par sa vie parisienne où il participa à la vie littéraire.

Michel Fuchs, admirant l’écrivain et poète, retrace la vie d’un homme au talent immense, à la mémoire phé­noménale, au lyrisme pas­sionné et à la tendresse infinie. L’ouvrage est riche de souvenirs et d’anecdotes, de rencontres avec des artis­tes et écrivains participant à la vie culturelle dans la capitale. H parle de la fonda­tion de la Revue 84, à Paris, avec Marcel Bisiaux et Henri Thomas, une inestimable expérience de vie culturelle. Il en ressort le formidable appétit de la vie qui, de la Michel Fuchs publie un livre d’entretiens qu’il eus avec Alfred Kern, Prix Renaudot 1960, un écrivain de période de vaches maigres de la jeunesse d’Alfred Kern évolua vers la pleine maîtri­se de son art et la publica­tion d’œuvre majeures telles que Le bonheur fragile (1960), Le clown (1957), L’amour profane (1959), ou Le viol (1964), édités chez Gallimard. Depuis 1989, les éditions Arfuyen publient ses ouvra­ges de poésie témoignant d’une inspiration profonde et puissante.

Au fil des pages du livre de Michel Fuchs, nous re­trouvons aussi la genèse et les sources d’inspiration qui ont su porter Alfred Kern tout au long de sa carrière littéraire. Et cet amour pour les lieux où il termina sa vie avec sa vue formidable sur les Hautes-Vosges, qu’il ne se lassait jamais d’admirer. 

PETITE ANTHOLOGIE

Gel et Feu
(extraits)

la seule frontière
la docte ignorance
ta surprise d’exister
cet au-delà
qui peut s’arrêter
à tout instant
halo bleu
mirage cendré
entre la pourpre
et la braise

*

toutes paroles effacées
tu portes les bandelettes
de l’innocence et de la mort
tu écoutes en silence
l’intelligence
le succès des mots
tandis que dehors
intelligence du réel
une image te survit
admirée
pour ce qu’elle te donne
te refuse
raison et chose
l’espace des lueurs
la gloire du corps

*

mourir
en sachant que cela existe
un ciel une terre
 un horizon


Le point vif
(extraits)

Ombre de l’ombre
clarté intime
tu es ma ferveur
à défaut de savoir
l’ultime grâce
sceau du silence
quand le silence même
sécrète l’étrange lueur
dans les bras de la volupté
le rappel d’être
à tes propres yeux
le regard
la parole de l’autre

*

Sous le suaire blanc
le rosaire mauve
d’un buisson épineux
ta mémoire flambe
la liesse intime
des fruits sauvages
la graine de violence
la saveur de l’églantier
quand l’horizon lointain
couve l’orage
la salamandre d’un feu
la lézarde d’un nuage effiloché
un infini clairsemé
du troublant bleu

à l’écharpe de tes rêves
sous le pavillon du goût
la ferveur et l’écho
le silence fondant
la saveur des langues
une goutte d’éternité


Le Carnet blanc
(extraits)

Préface de Philippe Jaccottet 


 Au cours des quelques années que j’ai passées à Paris, après la fin de la guerre, il m’est arrivé de côtoyer, introduit là par Pierre Leyris, le milieu de la revue 84, ces « quatre mousquetaires » que me parurent être alors Marcel Bisiaux, Jacques Brenner, Georges Lambrichs et Alfred Kern. J’ai dit « côtoyer », parce que j’étais trop gauche, trop timoré – trop indépendant peut-être aussi, après tout – pour m’agréger à aucun groupe. Mais je me souviens bien que c’était pour Kern que j’avais éprouvé, dès le premier jour, le plus de sympathie. Il était aussi intarissable que j’étais muet ; prodigue en idées – plus ou moins claires –, prompt à l’enthousiasme, généreux en émotions comme en sensations ; une sorte de bon géant – physiquement, très Porthos – qui aurait eu autant d’appétit pour les livres que pour les nourritures de ce monde, y compris les plus alsaciennement charnues. (...) 
 Si lointain que soit désormais le souvenir d’une des rares soirées que j’ai dû passer chez eux, l’espèce de bonté dont ils rayonnaient, lui et sa charmante jeune femme russe, Halina, m’est encore aujourd’hui très sensible ; quand bien même, depuis lors, nous ne nous serons revus que trop rarement ; et la dernière fois ici, à Grignan, où leur visite inattendue m’avait infiniment touché. (...)
 Pourquoi Alfred Kern, lui qui avait pu écrire et faire paraître en 1957 ce livre étonnant, de plus de cinq cents pages serrées, qu’est Le Clown, après son sixième roman, paru en 1964, Le Viol, a-t-il délaissé ce genre pour un si long silence puisqu’il a fallu près de vingt-cinq ans jusqu’à ce que paraissent les poèmes réunis dans Gel et Feu, je l’ignore. Gérard Pfister, qui l’a très bien connu et à qui revient le mérite d’avoir choisi et publié les textes de ce livre-ci, me dit que Kern, à la fin des années soixante, s’est plongé avec passion dans l’étude des sciences naturelles, à l’instar de Goethe que sans doute il avait beaucoup lu. Il devait chercher là – et peut-être trouver – les éléments d’une sorte de cosmologie sensible assez cohérente et convaincante pour, sinon remplacer, du moins prolonger, ou corriger, ou amplifier la théologie de sa jeunesse ; de quoi fortifier, en dépit des doutes et des épreuves, cette intuition d’un accord possible avec le monde qui avait toujours été sienne. Et ce serait désormais dans le presque secret du poème qu’il essaierait, comme à voix basse et au plus près de son centre, de la dire et de la faire rayonner. (...)

*

mourir dans la clarté
éperdu
sans espérance
le présent
est là
l’espace
l’étendue sublime
le lieu géométrique
des corps

*

 Tu respires. Tu en oublies que tu es là, le souffre-douleur, le rescapé d’un cœur sourd au rappel du bonheur. La somnolence, la lourdeur des paupières n’altère point la continuité d’un sort, d’une maison, d’un paysage. Les deux vallées et un creux, le versant intérieur du Walsbach. Les pâturages et la clarine des troupeaux, le signal bleu et blanc des geais en bordure de forêt, notre grande bâtisse avec sa véranda, ses banquettes et lambris, ses fleurs sèches, une collection d’empreintes, de pierres, de tableaux et de coquillages. La grande table, les sièges, une ambiance presque séculaire d’amour et d’hospitalité.
 Tu sombres dans l’absence et l’oubli. Il sont plus surprenants et vifs que redoutés. Le sommeil venu n’est-il point l’émanation matérielle et mentale d’un corps ? Malgré la lassitude – le désespoir parfois –, la solitude de l’âge, je garde un pied dehors, hors du lit, afin de suivre la prosodie du souffle. Une sorte d’incantation, de marche d’approche sur un fond troublant. La respiration éclaircit de naissantes paroles en me suggérant de les prolonger dans la cohérence, la beauté d’un texte. Un plaisir auditif, musical, contagieux comme s’il pouvait adoucir mes craintes, l’ennui, la tristesse d’une fin de vie. Revenant à l’intuition sensible, je ne cesse de ressasser la brouille initiale pour repasser du trouble à la consistance du ciel, au relief géographique des corps. C’est la suite, la poursuite d’une vieille aventure, d’un regard qui divague et s’interroge sur un matelas de journées vécues, de nuits coupées par l’insomnie et le harcèlement intime.
 Depuis quatre jours, après un mois de gel et de mélancolie, la tempête est revenue avec ses poussées de fièvre et de violence. Un roulement grandit qui secoue les arbres, la maison, le toit, les portes, les fenêtres. Une force, un courant, une torsion comme si l’onde d’un choc s’était abattue sur la ligne des crêtes.

*

La rue de Rosheim

J’aimais dans mon enfance
les voisins et la rue
la séquence comminatoire :

Schelké ! Bésché ! Haené !
esch eh Huntsnation !


j’aimais les malteries
leurs grandes cheminées à casques
orientées par le vent
sous les rafales de l’ouest
le grincement
des grues et des loris
en été
le haut chant
des hirondelles

j’aimais le cinéma
les terrains vagues
la caserne des pompiers

j’aimais le canal de la Marne au Rhin
histoire de jouer à la guerre
sur les fortins
de revenir à force de coups de bâton
sur le grand cerceau de bois
hors d’haleine

sur le chemin de halage
les battements de mon cœur
au fond de la péniche
le cheval qui tape du sabot
au creux de la mémoire
les tonneliers et brasseurs
Adelshoffen, La Perle
de Fescher un de Kleinknecht
l’Espérance aussi
de Anker em Béerféeltz

j’aimais les clôtures en bois
les gloriettes des jardins ouvriers
les douteux talus du glacis
et du chemin de fer
de Oriäntexpress ! (...)


La Lumière de la terre
traduit par Jean-François Eynard


la muette détresse de ta parole
ton nom se dissipe
comme la colonne de parfum de la rose
dans la mer-de-lumières des mots

insensé résonne le râle
le bredouillement de ta langue
face à l’abrupte inscription de la mort
un œil aiguisé
barre la conscience

tu meurs dans la détresse
de la naissance sans voix
ce mal nocturne
dans la chambre neutre
à lumière artificielle
pauvre transfuge
tu t’étrangles
au principe du fondement
en dérision de toi-même

cri de détresse ou pourriture
qu’est devenu le limon vert
aux rives de la procréation

un œil s’effrite
comme le penchant d’amour
dans le germe d’espoir

*

le miracle bleu
d’un soleil froid
dans la lumière de la grâce
une raison
la raillerie la douleur
d’un monde

chambre noire
la lumière aveugle
d’un deuil
au roseau
au lointain rivage
le son lointain
d’une langue perdue

noble taciturne
la faveur
d’un deuil
à perte
sous serment
le mot
sous la victoire de la terre

sa lumière froide
un dernier éclat