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Juan de Yepes, dit
JEAN DE LA CROIX

(1542 - 1591)


Juan de Yepes est né d’une famille pauvre, en Vieille-Castille, en 1542 et mort au couvent d’Úbeda en 1591.
Entré chez les carmes en 1563 et ordonné prêtre en 1567, il est déçu par le relâchement de son ordre qu’il envisage même de quitter pour une chartreuse. Mais, l’année même de son ordination, il rencontre la future Thérèse d’Avila qui le convainc de l’aider à réformer le Carmel.
Dès l’année suivante, il accompagne Thérèse pour sa fondation de Valladolid et s’installe avec deux frères carmes pour créer une communauté nouvelle. Appelé à Avila par Thérèse comme directeur spirituel du couvent de l’Incarnation dont elle vient d’être élue prieure, il contribue à sa réforme qui s’étend bientôt à d’autres monastères.
Les résistances au sein de l’ordre se font toutefois de plus plus vives.
Emprisonné en 1577 dans un cachot de Tolède, dont il s’évadera dès l’année suivante, il y compose les Romances et les poèmes du Cantique spirituel, qui ouvrent la voie à ses six grands traités, rédigés de 1579 à 1586.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Les Romances

L’Œuvre poétique

PETITE ANTHOLOGIE

Les Romances
(extraits)

 Préface du P. Dominique Poirot, ocd

 Dans la tradition chrétienne, deux réponses majeures et antinomiques, lorsqu’elles sont radicalisées, ont en effet été apportées à la question de l’intention divine dans l’incarnation, démarquant deux écoles qui sous-tendent toujours en notre temps deux conceptions du christianisme, deux grilles de lecture.
 La première, optimiste, s’épanouit dans la tradition franciscaine. Les sources de cette pensée sont nombreuses. Saint Irénée de Lyon indique que l’être humain n’est qu’un enfant au moment du premier péché. Saint Bonaventure (1217-1274) voit d’abord dans l’univers l’éloquent poème du divin et dans la vie en Christ toute vérité et toute beauté. Duns Scot (mort en 1308) revisitant saint Augustin met en valeur l’harmonie qui existe entre l’Écriture et la raison. Cette tradition affirme alors que l’acte suprême est d’aimer et que la connaissance théologique ne va pas sans l’expérience mystique. Dans l’être de Dieu qui est amour, il n’y a pas d’autre logique que celle de la création et d’un partage de la vie divine avec la créature. Le mobile de l’incarnation de Dieu est donc bien l’amour et non la rédemption, qui en est la conséquence. C’était l’explication défendue par l’école des Carmes de Salamanque dans la tradition de laquelle Jean de Saint Matthias, devenu Jean de la Croix, a fait ses études universitaires. Ainsi Dieu ne saurait être étranger à son œuvre. N’est-il pas dans la logique de l’amour d’être créatif, diffusif… sinon l’amour se meurt ? Aussi Dieu ne saurait être enfermé en et sur lui-même, fût-il Trinité « Un en Trois personnes, Père, Fils et Esprit saint » et le Fils de Dieu, Jésus Christ, « une seule personne en deux natures » selon le langage retenu par les premiers conciles !
 La seconde conception, pessimiste, se réclame aussi de saint Paul et de saint Augustin. Elle met l’accent sur la rédemption. L’humanité entière est coupable avec Adam et donc dévoyée. Situation insoluble ! Pour réparer le mal de la faute originelle, le Père a envoyé son Fils. Il a souffert parmi nous et s’est offert en sacrifice. Le péché seul nécessite l’incarnation et le rachat par la croix. Cette réponse s’oppose à la précédente, ou la précédente l’ignore. À qui l’attribuer ? Je ne sais. Nul d’ailleurs ne sait très bien ce qu’est « le péché originel » : il a autant d’explications que de théologiens, même si a prédominé celle de la transgression sexuelle.
 Force est de constater que cette deuxième réponse à la question du motif de l’incarnation a été très développée durant le siècle que nous venons de quitter ; son inflation peut expliquer bien des perversions que toute institution sait engendrer chez ses fidèles lorsque les finalités ne sont pas clairement établies : infantilisation, pessimisme, manichéisme du bien et du mal, désaffection de l’institution elle-même, etc.
 Notre génération reste marquée par cette seconde explication théologique et catéchétique, qui met l’accent sur la réparation du péché originel et la peine dont celui-là marque toute la vie. Le catéchisme de l’Église catholique semble avoir opté pour cette deuxième réponse, même si elle se trouve enchâssée dans la première (Pourquoi le Verbe s’est fait chair, n° 456-460). Jean-Paul II dit aux jeunes à Toronto le 26 juillet 2002 : « L’homme est fait pour le bonheur. Votre soif de bonheur est donc légitime. Le Christ a la réponse à votre attente. Il vous demande donc de lui faire confiance. La joie véritable est une conquête, qui ne s’obtient pas sans une lutte longue et difficile. Le Christ possède le secret de la victoire. Vous savez ce qui a précédé. Le livre de la Genèse le raconte : Dieu créa l’homme et la femme dans un paradis, l’éden, parce qu’Il les voulait heureux. Malheureusement le péché bouleversa ses projets initiaux. Dieu ne se résigna pas à cet échec. Il envoya son Fils sur la terre pour redonner à l’homme la perspective d’un ciel encore plus beau. Dieu s’est fait homme – les Pères de l’Église l’ont souligné – afin que l’homme puisse devenir Dieu. Tel est le tournant décisif que l’incarnation a imprimé dans l’histoire humaine. » Le récit de la Genèse est langage symbolique. Mais cette pensée demeure courante dans le peuple chrétien : « Si l’être humain n’avait pas péché, est-ce que Dieu se serait incarné ? » Or cette question devient totalement absurde et inutile si la Parole de Dieu est reçue en tant que telle ! (...)
 Dans sa vision de l’humain, j’ai déjà rappelé combien Jean donne toute sa place à la raison et à l’action. Nous sommes créés avec le pouvoir et le devoir de la raison pour gérer la vie. Le point de départ d’une adhésion à la foi doit donc être plutôt la reconnaissance du fait d’être créé par amour, la conscience de la présence de ce Dieu créateur en nous et dans le monde afin de mener le bon combat à la suite du Christ. Si l’être humain était pervers dès l’origine, il en serait ainsi de Dieu ! Le chrétien sait qu’il a sans cesse à s’interroger : qui donc est Dieu ? quelle humanité nous est montrée dans le Christ ? (...)
 Notre intention n’est pas ici d’entrer dans un débat théologique ou de faire une étude des croyances. Le dogme du premier péché et du péché originel systématisé au Concile de Trente, principalement à partir de la Lettre de saint Paul aux Romains (5, 12-21) qui relit le récit de la Genèse (2, 8-3), est pourtant bien questionné à l’époque contemporaine. La référence au péché originel et la cristallisation d’une culpabilité polarisée sur des fautes personnelles risquent de dispenser d’une réflexion qui rendrait adulte dans la foi, et donc heureux de Dieu ! Mais acte doit être pris du fait que Jean de la Croix en ce XVIe siècle se dispense d’explication de l’origine du mal ; il parle d’un Dieu qui aime et ne supporte pas la souffrance en l’humanité qu’il a créée.