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Liliane HILLESUM

(1927)

Le grand-père de Liliane Hillesum, Mozès, était le frère du père d’Etty, Louis Hillesum, qu’elle se rappelle avoir vu chez ses parents à plusieurs reprises.

Résidant aujourd’hui à Paris, elle est la dernière survivante de la famille d’Etty. 

Elle est aussi notre très proche parente et nous a livré pour la première fois son témoignage sur la famille Hillesum et sur sa lecture d’Etty.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Etty Hillesum, « histoire de la fille qui ne savait pas s’agenouiller »

PETITE ANTHOLOGIE

Etty Hillesum
la jeune fille qui ne savait pas s’agenouiller
(extrait du texte de Liliane Hillesum)

 La grand-mère Schatsi était veuve de guerre, et ne devait qu’à ce statut d’avoir échappé au pire. On avait pillé son appartement, emporté ses bijoux, son linge, son poste de radio. On l’avait obligée du jour au lendemain à porter l’étoile jaune comme une étrangère. Et je revois la pauvre femme obligée de traverser tout Paris à pied pour rentrer chez elle, afin de ne pas avoir à prendre le métro. Car alors il lui aurait fallu monter dans le dernier wagon, celui qui était réservé aux juifs, au risque d’être prise dans une rafle.
 Mon grand-père, Mozès Abraham Hillesum, né à Amsterdam en 1872, était tailleur pour hommes de son état et l’on disait pour cette raison qu’il était le raté de la famille. En 1914, il s’était engagé dans la Légion étrangère et, gazé par les troupes allemandes, était mort quelques années après la victoire, en 1921, des suites de sa guerre. Son engagement lui avait valu de recevoir la nationalité française et la chère femme, née Ribca Van Swede, elle aussi d’une famille juive hollandaise, put ainsi vivre correctement jusqu’à sa mort de la petite pension que lui assurait sa nouvelle patrie.
 Non sans devoir tout de même arrondir ses maigres revenus, en achetant à son ami fabricant des lots de biscottes cassées – qui n’exigeaient pas de ticket d’alimentation – pour les revendre avec un petit bénéfice. D’où les incessants trajets à pied, les bras lestés de 5 kilos de biscottes, de Malakoff où elle vivait, aux Buttes-Chaumont où habitaient famille et relations.
 Mes grands-parents Mozès et Schatsi, du temps qu’ils vivaient encore aux Pays-Bas avaient eu un fils, leur seul enfant : Joseph – mon père –, né à Amsterdam le 9 décembre 1897. C’est à cause de lui qu’ils vinrent s’installer en France. Les frères de ma grand-mère étaient tous diamantaires : elle pensa que, pour son fils aussi, l’avenir était dans « le métier », et donc à l’étranger, puisque, aux Pays-Bas, seuls les descendants directs de diamantaires avaient accès à l’apprentissage. Une première fois mes grands-parents tentèrent de s’établir à Paris pour que leur fils de six ans puisse y faire ses études. Mais, mon grand-père se morfondait et ils décidèrent de rentrer au pays. Lorsque Joseph eut atteint l’âge de l’apprentissage, ils revinrent en France, pour y rester cette fois définitivement. Le jeune homme fut confié à un oncle, qui lui apprit la taille et le négoce.
 Le choix de la grand-mère Schatsi se révéla judicieux puisque, même s’il ne fut jamais qu’un médiocre tailleur de diamants, mon père développa son activité avec habileté, au point que, quelques années plus tard, il se trouvait à la tête d’une entreprise de quarante personnes. Qui sait aussi ce qu’il serait advenu de lui si, embrassant une autre carrière, il avait continué de vivre aux Pays-Bas, comme le reste de la famille Hillesum ? Je ne serais pas ici pour raconter ces souvenirs d’un monde tout entier disparu...
 Mais du côté Hillesum, la décision de ma grand-mère fut mal acceptée. Louis, le père d’Etty – mon grand-oncle – considérait que Joseph aurait dû suivre des études supérieures. De fait mon père avait beaucoup de goût pour l’écriture et la lecture, et m’a souvent dit que, s’il avait été libre de décider, il aurait préféré la profession de journaliste. Aux yeux du père d’Etty, docte professeur de latin et de grec, c’était évidemment un terrible gâchis d’orienter un jeune garçon aussi prometteur vers le métier des pierres précieuses...
 Joseph a sans doute été le premier de longues générations de Hillesum à épouser une fille non juive, Louise Decottignies, ma mère, qui, il est vrai, aurait fait tourner la tête de n’importe quel homme. Est-ce pour cette raison, le mariage ne dura pas bien longtemps : dès 1933, ils divorçaient. Je n’avais que six ans.(...)
 En 1985, lorsque je reçus de l’éditeur néerlandais du journal d’Etty une demande d’autorisation pour la publication de ces textes, le nom de ma cousine était enfoui, je l’avoue, dans ce profond secret où l’on garde les souvenirs les plus douloureux d’une vie. Toute ma famille hollandaise avait été exterminée dans les camps nazis. Des dizaines d’oncles et de tantes et de cousins, connus ou inconnus, dont je n’entendrais plus jamais parler.
 Parmi les morts figurait Salomon Hillesum, né le 14 juillet 1876 – huitième enfant de l’ancêtre Jacob Samuel –, tué avec sa femme Sophia Mesritz le 13 mars 1943 au camp de Sobibor. Le couple avait eu une fille unique, Estella, née le 10 mars 1911, qui fut de tous la seule à survivre au massacre. Mariée à Abraham Aaron Spiero, elle vécut après guerre à Tilburg, dans le Brabant, où elle est morte voici quelques années.(...)
 La petite Etty dont me parlait ma grand-mère dans mon enfance est entrée une seconde fois dans ma vie, pour y occuper désormais une place de premier plan. Aurais-je jamais imaginé qu’avant de partir pour Auschwitz elle avait vécu, pensé, écrit tout cela ? Aurais-je imaginé que la fille du triste professeur de langues anciennes nous apparaîtrait un jour comme cette figure de courage, de générosité et j’oserais presque dire de « sainteté » si le mot avait un sens pour cette jeune juive libre-penseuse ? Aurais-je jamais imaginé que la grande sœur de Jaap et de Mischa deviendrait une confidente et une amie pour tant d’hommes et de femmes aujourd’hui en quête d’espérance et de vérité ?