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HÉRACLITE

(-540 - -480)

On connaît peu de choses de la vie d’Héraclite (540-480 av. J.C.) dont la figure et l’œuvre ont exercé au XX° siècle une influence majeure sur des philosophes comme Heidegger ou des poètes comme René Char. 

Héraclite serait né à Éphèse vers 544-541 avant J.-C.. Il serait mort à l’âge de 60 ans, donc vers 480 av. J.-C.. Certains documents en font un contemporain de Darius Ier. D’autres le situent dans la 80e ou la 81e Olympiade, et il serait donc né après 510 av. J.-C., et mort autour de 450 av. J.-C.

Il y a en revanche unanimité sur son lieu de naissance, Éphèse. Il était issu d’une famille illustre et sacerdotale. Il renonça en faveur de son frère aux privilèges que lui donnait le statut de descendant de Codros, roi d’Athènes, dont le fils fonda Éphèse. Il lutta contre les démocrates de sa ville, et n’était guère apprécié de ses concitoyens. Selon certains auteurs chrétiens, lui-même aurait été persécuté pour athéisme.

On en sait rien de ses maîtres. Certains en font un disciple de Xénophane ou d’Hippase, d’autres le classent parmi les pythagoriciens. Mais il se pourrait qu’il ait été un autodidacte. 

Les récits de sa mort sont divers. Pour certains il aurait été ermite dans les montagnes et serait mort d’hydropisie. Pour d’autres il serait mort bien plus tard d’une autre maladie.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Les Fragments

REVUE DE PRESSE

Héraclite, penseur âpre et solitaire
Le Mensuel Littéraire et Poétique (06/01/2003), par Gaspard Hons

 Héraclite est-il moins obscur depuis que se sont penchés sur ses Fragments tant de traducteurs, de penseurs, de philosophes, de poètes ? Ou bien garde-t-il précieusement son secret, que chacun avec des outils différents tente de percer ? Préservons en l’Ephésien cette part indispensable à chacun pour avancer sur le chemin qui tantôt fait signe, tantôt dévoile.
 Si Roger Munier a traduit le Fragment 101 par "je me suis cherché moi-même", Simonne Jacquemard propose "je me suis moi-même mis en question". La largeur d’un pied d’homme (Frag. 3) sépare les deux énoncés. Ou la taille du soleil pour rester dans les repères de celui qui n’était ni un prophète, ni un vagabond, ni un passeur d’âmes ; sans doute un manipulateur de belles formules sybillines. Ou bien un jongleur de paradoxes, ou un conteur comme Simonne Jacquemard dans cet ouvrage.
 Elle nous apporte une nouvelle traduction tout en inscrivant son personnage dans un contexte pouvant lui convenir. Elle reconstruit son Héraclite comme on construit un temple, avec amour et raison.
 Nous sommes à Éphèse, proche d’une certaine aristocratie, cela semble certain. De nombreuses clés pendent au trousseau de l’histoire : Artémis, Crésus, la Grèce, l’Égypte, le feu, le désert,... tout cela dans le désordre. Zarathoustra n’est pas bien loin, ni les mystères des grandes initiations, par exemple. Ce monde a fait bon accueil à Héraclite : un mystique, un prospecteur ? Dans une belle formule Simonne Jacquemard écrit : "Il apparaît presque sans points de repères, comme s’il était né lui-même, sans patrie etpourrait-on dire, sans dieux."
 Elle signale aussi que dans sa pensée on retrouve des thèmes proches des maîtres orientaux, taoïstes, bouddhistes Zen. Une même chose existe et n’existe pas : "Dans les mêmes fleuves nous entrons et n’entrons pas. Tout comme nous existons et n’existons pas"(Frag. 49a).

Carnet de route
Aujourd’hui poème (04/01/2003), par Bernard Mazo

 Je profite de la parution chez Arfuyen d’une nouvelle traduction des Fragments d’Héraclite, suivie d’un des plus fouillés et des plus éclairants essais consacrés à l’Ephésien sous le titre de Héraclite d’Ephèse ou le Flamboiement de l’Obscur par Simone Jacquemard, pour parler des remarquables éditions Arfuyen et de Gérard Pfister, lui-même poète, animateur aussi passionné que discret d’une maison où figurent des textes souvent introuvable des grands mystiques, ceux de poètes japonais comme Basho, Buson, et puis surtout dans sa collection Les Cahiers d’Arfuyen les recueils de poètes majeurs d’aujourd’hui : Zéno Bianu, François Cheng, Pierre Dhainaut, Guillevic, Charles Juliet, etc.
 Pour cette rentrée, il nous fait découvrir les aphorismes poétiques d’une beauté déchirante, rassemblés et présentés par Sylvia Massias sous le titre de Brisants, d’un inconnu de notre Landerneau poétique, qui, pourtant, se consacra entièrement à l’écriture : Vincent La Sourdière (1939-1993), qui rencontra Michaux puis Cioran et devient leur ami. Michaux, dira de lui : "Homme de la vie intérieure, s’il en est un".
 Un livre et un auteur à découvrir dans la fascination d’une exigence et d’une hauteur de parole des plus rares.

PETITE ANTHOLOGIE

Les Fragments
Nouvelle traduction de Simonne Jacquemard
suivie de Héraclite d’Ephèse ou le Flamboiement de l’Obscur
(extraits de l’essai de Simonne Jacquemard)

 
 L’Obscur

 (...) Dans la famille des Androklides la dignité royale était héréditaire. Dignité devenue obsolète, puisque Éphèse s’était donné un tyran, comme l’avait fait Samos avec Polycrate, puis avait demandé à Athènes de lui envoyer un législateur. Cet Aristarchos établit, entre 555 et 550, une Constitution démocratique.
 De sa dignité à jamais perdue, la famille des Androklides a conservé certains privilèges, comme le droit de préséance aux Jeux, le port d’une robe de pourpre et celui d’un sceptre. Et surtout la première place aux fêtes de Déméter Éleusinienne. D’où le goût qu’avait Héraclite pour les formules initiatiques.
 Néanmoins Héraclite cède à son frère cadet l’usage de ces honneurs et de la pompe qui les accompagne. On ignore les raisons d’un tel renoncement. Le paraître et le théâtral, à la mesure des destinées et des convictions humaines, étaient-ils déjà pour lui des faux-semblants ? Ou ne se sentait-il pas physiquement en mesure de les assumer ?
 De ses apparences, de son état corporel, de ses facultés autres qu’intellectuelles, rien ne nous a été transmis sauf quelques racontars de mauvais aloi, l’affublant de maladies mystérieuses. Par quelle rancune était-il brûlé, contre qui se révoltait-il en permanence ? De qui avait-il reçu quelque humiliation ? Se sentait-il détrôné, lui et toute sa famille, réduit aux fonctions honorifiques qu’on lui concédait ?
 Quoi qu’il en soit, sa constitution physique semble médiocre, comme si les contrariétés l’altéraient. Est-ce conséquence du régime ascétique qu’il s’impose ? Éprouve-t-il une joie orgueilleuse à tenir son corps en respect, à le mortifier comme on le fait au temps de l’adolescence ? Pareille conduite est-elle à la clef de ses prises de position devant les êtres et l’univers ?
 Tandis que ses compatriotes d’Éphèse s’abandonnent à la lasciveté, aux plaisirs d’interminables beuveries, l’aristocratique révolté fait fi de tout, hormis de son indépendance. Ce qui lui permettra de lancer l’imprécation comme et quand il lui plaira. Il se consacre alors à l’étude et à la méditation – à l’instar du Bouddha, fils de roi lui aussi, et qui a presque exactement son âge, sur le même continent asiatique, à des milliers de lieues… (...)

  Osiris

 De l’Égypte il reste vraisemblablement débiteur, quoi qu’on puisse objecter. De l’Égypte, tous les Grecs doivent se reconnaître débiteurs, affirme Hérodote.
 Le goût de l’énigme, liée à un risque mortel, comme le montre l’affrontement d’Œdipe et du Sphinx – épisode dont s’enchantèrent des générations de Grecs –, le goût de l’énigme est lié aux enseignements initiatiques. Le goût du mystère, des rites secrets, des formules magiques, voilà par quoi l’Égypte fascine les Hellènes. Pénombre des cryptes, derrière d’épais murs d’enceinte, descente progressive vers des caches profondément enfouies, contenant les reliques divines : de telles images alimentaient les rêveries d’Héraclite.
 Le caractère des représentations aussi animales qu’humaines, où le divin tantôt se fait gigantesque, et tantôt prend la taille d’un scarabée roulant une sphère de bouse en forme de planète, devait séduire par sa sévère et troublante luxuriance, l’aristocrate devenu ermite.
L’énigme grâce à laquelle l’esprit se provoque soi-même et se met en péril, se met en demeure de se surpasser, dans pareil élément Héraclite se sent vraiment à l’aise.
 Énigme du feu qui est à la fois mort et vie. C’est vers le fond du sans-fond que descend chaque jour l’Éphésien, s’exerçant avec délices – et non sans une certaine férocité – aux jongleries du paradoxe.
 L’Égypte propose tout un « matériel » sacré pour les expériences en question, pour atteindre ce qui sous-tend le manifesté. On ne tolère aucun sacrilège. Et Héraclite dut tressaillir dans l’Hadès, après avoir mis en garde toute espèce d’impies, quand se produisit, au ve siècle, la profanation des Hermès attribuée, à tort ou à raison, au célèbre Alcibiade.
 Par rapport aux physiologues ioniens, à ses voisins de Milet – Thalès, Anaximandre et Anaximène –, Héraclite a pu être qualifié de penseur « mystique ». L’étude de la nature le préoccupe beaucoup moins que celle de la connaissance des lois gouvernant toutes choses, et d’une certaine morale par conséquent. Morale qui prend corps et modifie le quotidien des hommes à la suite des visions, des révélations extatiques provoquées par les cérémonies des Mystères.
 Les Mystères nous viennent d’Égypte, rappelle encore Hérodote ; avant lui l’affirme cet Hécatée de Milet dont les pérégrinations en son temps eurent grand renom mais dont le récit ne nous est parvenu que par bribes. Elles permirent à l’Éphésien d’étayer ses convictions.