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GUILLEVIC

(1907 - 1997)

 Eugène Guillevic est né à Carnac (Morbihan) le 5 août 1907.
 Son père, alors marin, se fit gendarme et l’emmena à Jeumont (Nord) en 1909, à Saint- Jean- Brévelay (Morbihan) en 1912, à Ferret te (Haut-Rhin) en 1919.
 De 1920 à 1925, il fréquente le collège d’Altkirch (Haut-Rhin). Il fait la connaissance du poète Nathan Katz, puis de Jean-Paul de Dadelsen. Il entre au concours de 1926 dans l’administration de l’Enregistrement : Alsace, Ardennes, puis le ministère des Finances et des Affaires économiques en février 1935. A partir de cette date, il vit à Paris.
En 1967, il prend sa retraite d’inspecteur de l’Economie nationamle.
 Sympathisant communiste depuis la guerre d’Espagne, il a adhéré au Parti communiste français en 1942 et l’a quitté en 1980.
 Son premier livre, Terraqué, a paru en 1942. Ses principaux recueils ont été publiés par les Editions Gallimard.
 Gullevic est mort à Paris en 1997.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Mammifères

L’Hôpital

REVUE DE PRESSE

Mammifères
Journal des poètes (05/01/1982), par Gaspard Hons

 Petit livre de la lucidité et de la liberté. Guillevic tisse une toile entre les chats, les vaches, les rats et nous less hommes. Un va-et-vient de questions et de réponses. Réponses de l’homme, évidemment. Réponses à hauteur d’homme, également. Jeu du miroir. Du miroir trafiqué. Livre inventaire, ou livre réducteur. Ou livre de l’introspection. Guillevic questionne, répond, nous apprivoise et nous séduit. Comme le chat, il ne nous heurte pas, il nous contourne ; il ne suspend pas notre souffle, il nous rend complices du sien. Il ne nous dépouille en rien, mais nous enrichit de secrets nouveaux. « Ruminer, / C’est le remède ? » marmonne la vache. Ou autre réponse à rappel des hommes. Ou premier pas vers la sagesse ?
  "Elle pourrait être reine / De ses pâturages. / C’est assez / D’être centre de gravité." Assurément la vache n’est pas si sage que l’on pourrait le croire. Tous les ruminants, à cornes ou non, régissent un monde aux dimensions de leur propre silence. A l’exception des rats peut-être, qui "ne fuient pass la saleté. Ils la régissent."
 Les bêtes seraient-elles plus sages que les hommes ? Ou plus dociles ? Peu importe, mais ne suivez ni les uns, ni les autres de trop près « L’affront / Se paie » (mot vache, ou de la vache). Faites plutôt comme les rats : grignotez le temps...

L’Hôpital
L’Arbre à paroles (12/01/1989), par Gaspard Hons

 Aucun dépaysement. Apparemment. Le lieu nous est connu. Apparemment. Ici, tout est, autrement. Ce qui s’y passe ne nous concerne pas, mais concerne les autres, uniquement les autres. A l’hôpital, nous faisons semblant de n’être qu’un banal passant : un passager de hasard. Parfois "on voudrait que quelqu’un / se mette à hurler".
 Peut-être pour nous ramener à la réalité.
 Solitude, lenteur, inquiétude, pesanteur. Des sous-entendus, un espace impossible à investir. Voilà ce que nous dit Guillevic en quelques mots, le temps d’un séjour – d’un séjour de hasard – dans le blanc, dans la "blancheur des draps", dans le silence fièvreux, dans "les secrets des gens". Apparemment aussi, aucune souffrance, aucune douleur à vif : l’opération poétique se fait à blanc, à la lisière des mots, en deçà de toute rupture. Seule parfois, "la soupe est trop salée". – On reste dans l’expectative. On tourne le dos à la peur. Apparemment.
 Dans l’hôpital
 Chaque décès
 Est agression 
 Contre l’institution
 Guillevic a tenté d’apprivoiser l’hôpital et celle dont il a tu le nom (la mort) : par l’ironie, par des adroites dérobades, avec un presque sourire...

Eugène Guillevic, pour Nathan Katz
Cernières Nouvelles d’Alsace (11/08/1987), par Antoine Wicker

La littérature contemporaine alsacienne sans Nathan Katz, ce serait au fond comme l’Alsace sans le Sundgau. Le poète – et Weckmann un jour a fixé la formule – est un peu « notre père à tous ». Et le Sundgau nous est une culture fondatrice, un paysage fécond, où beaucoup d’entre nous ressourcent parfois secrètement leurs modernes croisades et batailles. Strasbourg vient de rendre hommage à l’un et l’autre, au poète et à sa Heimet en saluant aussi ses amis Eugène Guillevic et Jean-Paul de Dadelsen.

A l’occasion de la parution d’un raffiné petit volume consacré au poète par les précieux éditeurs de la collection Arfuyen, les DNA et le CIAL invitaient vendredi soir au siège strasbourgeois du journal, autour d’Eugène Guillevic, ami et traducteur breton du poète sundgovien. Et l’association « Lectures » avec la librairie « Quai des Brumes » accueillaient le poète breton hier après-midi à Transit...

Guillevic a 80 ans tout juste, et n’a pas hésité à faire la route pour se rendre à l’invitation de ses hôtes strasbourgeois – au nom desquels Jacques Puymartin l’accueillait vendredi soir aux DNA. L’Alsace en effet est au poète une terre familière, où il arrive au seuil des années 20, où il nourrit son enfance et son adolescence à d’assidus compagnonnages avec Jean-Paul de Dadelsen, avec Nathan Katz surtout, qu’il retrouvait presque quotidiennement dans ses déplacements de Ferrette à Altkirch, via Waldighoffen.

Des évocations chargées d’un peu de discrète émotion : Ces récits et témoignages recueillis simplement, les amitiés poétiques ainsi évoquées par les uns et les autres, ces textes lus, aussi, nous disaient également l’ambition et l’idéal littéraires et intellectuels qui pendant ces années de l’entre-deux guerres ont animé à Altkirch quelques adolescences haut-rhinoises et sundgoviennes...

Guillevic à Transit, avec son épouse Lucie, a puisé aux toutes dernières pages d’une production poétique personnelle qui compte parmi les plus importantes de ce siècle. Mais il a salué Carnac d’abord, et la Bretagne, en célébrant les menhirs. En célébrant la roche bretonne, et d’une voix qui lui ressemble, rauque et graniteuse, qui à elle seule cristallise déjà l’intime intensité d’une oeuvre, d’une vie, nourries aux concrets paysages d’une mémoire poétique et politique résolument enracinée dans ce siècle.

Aux DNA, la veille, l’hommage allait à Nathan Katz, dont Guillevic avec Lucie Albertini, avec Gérard Pfister et Yolande Siebert, évoquait l’autre mémoire. Par le texte, alémanique, si merveilleusement servi toujours par Yvonne Gunkel. Par l’anecdote aussi et par l’analyse littéraire : Une belle introduction à l’oeuvre de Katz, solennelle et intime en même temps, un peu grave, offerte à la veuve du poète, et offerte à un auditoire choisi que Katz lui-même, par le truchement d’un vieil enregistrement, vint saluer à son tour, de sa voix colorée par les climats sundgoviens.

Le bonheur de cette langue, et l’évidence intérieure, généreuse et courageuse ensemble, de la leçon d’humanité qu’elle sert – et que Guillevic d’une certaine façon nous donne aussi. « J’ai tenté de faire oeuvre d’homme », écrit Katz quelque temps avant sa mort en 81. « Au-dessus des frontières et des clans. Par-delà le fleuve Rhin. J’ai chanté les paysages, l’eau, les jours et la femme. En paix et en joie. C’est tout. » C’est immense.

PETITE ANTHOLOGIE

Mammifères
(extraits)


Le chat regarde,
Ébloui par son regard.

*

Le chat
Ne heurte pas les lois,
Il les contourne.

*

Ce chat n’est pas de ceux
Qui aiment être caressés.
Il lui plaît
Qu’on en ait envie.

*

Comme si de rien n’était –
Et soudain la poussée du feu,
L’explosion.

*

L’univers
Du chat.
L’autre univers.

*

Comme quoi le mystère
Est apaisant
Quand il se manifeste
Jour apres jour
Par le silence.

*

Échappé
Au naufrage cosmique,
Le chat
Fait sa toilette.

 

L’Hôpital
(extraits)

Le voisin a dit assez fort
Que la soupe
Etait trop salée,

Puis il est passé pour de bon.

Ce n’est quand même pas le sel
Qui l’a éteint.

Ce n’était peut-être pas la soupe
Qui était trop salée.

*

Un lit est vide,
Pas longtemps.

Arrive un nouvel hôte
Qui fait semblant
De n’être pas là.

*

L’infirmière
Paraît toujours étonnée

De ce qu’elle voit,
De ce qu’elle remue,

De ce qu’elle ne dit pas.

*

Ces milliards de microbes
Qui grouillent
Dans ces corps allongés,
Dans ce qui les entoure

Sont somme toute
Les ordinateurs
Du rituel.