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Antonio GAMONEDA

(1931)

Antonio Gamoneda, considéré comme l’un des plus grands écrivains espagnols vivants a été désigné comme premier Lauréat du Prix Européen de Littéarture, remis le 4 mars 2006.

Créé à Strasbourg, siège des institutions européennes, avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Ville de Strasbourg, le Prix Européen de Littérature distingue chaque année, pour l’ensemble de son œuvre, un écrivain européen de stature internationale, ainsi que son Traducteur. En faisant découvrir les grandes voix de la littérature européenne contemporaine, aujourd’hui encore prisonnières de leurs langues et leurs frontières, il souhaite affirmer l’existence d’une véritable conscience européenne et le rôle essentiel de la littérature comme moyen d’expression et de compréhension des peuples.

Antonio Gamoneda est né à Oviedo (Galice) en 1931. Après la mort de son père, sa mère s’installe dans la banlieue ouvrière de León, en 1934.

Gamoneda entre à quatorze ans comme coursier dans une banque où il travaillera 24 ans, partageant sa vie entre une formation d’autodidacte et le militantisme anti-franquiste. Suicides, folie, déchéance finiront par disperser ses compagnons de lutte.

En 1969, il commence à travailler aux services de la province avant qu’une décision judiciaire ne l’en exclue oblige, faute de titres universitaires. Il devient gérant d’un organisme d’éducation des paysans et des ouvriers.

Il a publié La tierra y los labios (1953), Sublevación inmóvil (1960), Descripción de la mentira (1977), Blues castellano (1982), Lápidas (1986), Libro del frío (1992), Libro de los venenos (1995), ¿Tú ? avec Antoni Tápies –– (1998), Arden las pérdidas (2003), Reescritura (2004) et Esta luz (poésie complète 1947-2004). 

Il a reçu le Prix National de Poésie en 1987 et les Prix Cervantès et Reina Sofia en 2006. Il a été distingué par le Prix Européen de Littérature en novembre 2005, Prix qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre des 1ères Rencontres Européennes de Littérature en mars 2006.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Clarté sans repos

REVUE DE PRESSE

Antonio Gamoneda, Prix Européen de Littérature 2006
Dernières Nouvelles d’Alsace (25/02/2006), par Antoine Wicker

 Le Prix Européen vient couronner on ne peut plus explicitement l’ambition universelle du Prix Nathan Katz : il distingue Antonio Gamoneda, figure emblématique du combat anti-franquiste et grande voix de la poésie espagnole contemporaine.
 Une œuvre essentiellement marquée par l’expérience d’un enfant né en 1931, élevé par sa mère dans la province ouvrière du Leon, où le gamin connaîtra pauvreté et misère, sanglante répression politique, et où l’adolescent entra lui-même en poésie en même temps qu’en militance anti-franquiste au sein d’un groupe d’amis peu à peu décimé par les suicides, la folie, la déchéance.
Et ce « souvenir amer », toute cette expérience d’homme, nous dit Jacques Ancet, son traducteur français, hante l’expérience poétique de Gamoneda. Marginalité provinciale, et littéraire, et sociale – tel est l’essentiel enracinement du poème de Gamoneda, et ce sont difficiles héritages, où le poète de tout temps affronta l’expérience de la mort : c’est le motif central d’une oeuvre ponctuée par quelques recueils disponibles en français – Livre du froid, Pierres gravées, Froid des limites, composé avec Antonio Tapies, Blues Castillan... –, et organisée autour d’un grand poème biographique publié en 1977 et traduit chez Corti, Description du mensonge.
 Et poème manifeste – publié par Arfuyen à l’occasion de la remise de ce Prix Européen –, Clarté sans repos en reprend encore une fois la sombre chronique : l’écriture poétique est pour Gamoneda une façon d’aller à la rencontre de sa mort, et parce qu’il envisage toute chose au miroir de cette seule vérité de la mort, le poème est le récit – la description – de ce mensonge, de cette « fiction nécessaire », qu’est la vie.

Clarté sans repos
Pollen d’azur (09/01/2006), par Jean-Claude Walter

 (…) Ainsi nous guident et nous accompagnent Pär Lagerkvist et Jean Mambrino, purs poètes qui jamais ne se contentent de l’agencement des mots à travers l’écriture, mais s’avancent en leurs livres tels des maîtres de vie et de pensée.
 Peut-être seront-ils en la compagnie du poète espagnol Antonio Gamoneda, récent Prix Européen de Littérature 2006, à Strasbourg, avec son livre de poésie Clarté sans repos (chez le même éditeur). Quelle dureté ! Quel impitoyable réquisitoire contre la mort ! Et quel pessimisme...
 Strophes ou versets, en une prose intériorisée qui nous arrache à notre quiétude et finit par nous jeter en cette « pavane funèbre » qui nous prend à la gorge et ne nous lâche plus. L’on songe à telles huiles ou gravures de Goya, aussi bien qu’au Guernica de Picasso... Le suivi de cette méditation, en quatre sections, devient un long « cri noir » qui ne cesse de nous apostropher au profond de la conscience. « Il y a du sang dans ma pensée », écrit Gamoneda dans son chant funèbre. Il retient, à l’évidence, les souffrances d’une enfance pauvre, les affres de la guerre civile, les peurs qu’inspire la lutte contre la dictature. Mais, plus près de nous, du vieillissement comme de la maladie, la métaphore de la mort s’inscrit avec force dans ces « yeux emplis de mercure », à travers « les suaires habités » où la vérité surgit comme « une armoire pleine d’ombre ». 
 Le vocabulaire le plus concret est parfois celui de la médecine et de l’anatomie : veines, moelles, ulcères, foie calciné ; fistules, sutures, canules, etc. Même la colombe, que l’on aimerait gage d’espoir, est vue en radiographie… 
 L’une des phrases clés de l’œuvre n’est-elle pas : « J’en suis à rêver l’existence et c’est un Jardin torturé »  ? Cette extrême lucidité, cette noirceur, se développent ici en « une dramatisation expressionniste », pour citer le traducteur Jacques Ancet, qui nous offre une version française d’une parfaite efficacité.
 Clarté sans repos : dans tout le livre court et s’impose cette lueur d’un acier, la forme d’un couteau devant l’esprit, cette menace d’une issue bien sûr inéluctable – et ce froid, qui nous brûle les artères, jusqu’à la dernière page

 

 Peut-être sais je transparent et déjà seul, irais je l’ignore. En tout cas, l’unique


 sagesse est à présent l’oubli.

Avec Gamoneda, entrer dans l’oubli
L’Humanité (01/04/2007), par Alain Freixe

 On trouve en français l’essentiel des oeuvres poétiques d’Antonio Gamoneda, soit chez Corti (Blues castillan et Description du mensonge en 2004), soit aux Éditions Lettres vives (Pierres gravées en 1996, Froid des limites en 1999, Passion du regard en 2004), Clarté sans repos paraît aujourd’hui aux Éditions Arfuyen, présenté et traduit avec un bonheur jamais pris en défaut par le poète Jacques Ancet.
 Antonio Gamoneda, né en 1931, est aujourd’hui reconnu comme un des plus grands poètes espagnols de la seconde moitié du XX° siècle. Après avoir été lauréat de nombreux prix ces dernières années, Antonio Gamoneda vient de recevoir le 30 novembre dernier le prix littéraire le plus important d’Espagne, le prix Cervantès.
 Antonio Gamoneda est le poète de la mémoire, toujours attentif à creuser l’opacité de la langue, à y chercher un rythme qui puisse engendrer le temps où le poème va pouvoir se déployer. C’est le poète de cette « musica callada », de cette musique tue où se joue la vérité du toreo, selon José Bergamin. Un chant sous les mots. Quelque chose qui ne s’entend pas et qui pourtant nous parvient comme un silence. Quelque chose comme le ton du corps quand il arrive dans le langage, lueur humide qui s’y assèche non sans ouvrir quelques puits infimes de lumière dans la masse des mots.
 Ce qui remonte, ce sont « las perdidas » (rappelons que le titre en espagnol était Arden las perdidas), les choses perdues, disparues et qui prennent feu au contact des mots, de l’air qui balaie l’espace du poème. Ce sont ces flammes que l’on lit dans cette Clarté sans repos, aboutissement d’une « expérience à la fois poétique et existentielle », selon Jacques Ancet. Pour un homme qui a vu – et l’expression est récurrente ici, véritable foyer d’où s’élèvent les flammes toutes crépitantes d’escarbilles – les années de plomb qui suivirent la victoire des forces franquistes, entendu les « Vive la mort ! », vécu les années inquiètes et désespérées de l’engagement contre la répression de Franco la Muerte, et voit aujourd’hui le vieillir lever lentement depuis le fond du corps, la mémoire est mortelle tant on risque toujours de « (s’exténuer) inutilement / dans les souvenirs et les ombres ».
 Poésie grave que celle d’Antonio Gamoneda, « contemplation de mes actes au miroir de la mort », dit-il à son sujet. Il ne s’agit pas d’écrire sur la mort mais à partir d’elle. À partir de la présence, belle toujours parce que poignante, qu’elle donne aux choses et aux êtres. Avec la vieillesse (« Elle coule dans mes veines, écrit Gamoneda, comme une eau traversée de gémissements ») s’en vient cette fameuse « clarté sans repos ». C’est celle de l’oubli, cette sagesse, selon les derniers mots du livre. Et qu’on l’entende bien : il s’agit moins de se délester de quelques souvenirs que d’entrer dans l’oubli. Se défaire du temps et « voir passer les oiseaux devant (nos) yeux et ne pas remarquer qu’ils s’en sont allés ».

Clarté sans repos
Nouvelle Revue française (10/01/2006), par Gérard Bocholier

 Antonio Gamoneda, dont on connaissait déjà six ouvrages traduits en français, a été désigné en mars 2006 comme premier lauréat du Prix européen de littérature. Créé à Strasbourg, ce prix annuel distingue pour l’ensemble de son oeuvre un écrivain européen de dimension internationale, ainsi que son traducteur.
 Clarté sans repos (Arfuyen ) est la traduction par Jacques Ancet d’un des principaux livres d’Antonio Gamoneda, publié en Espagne en 2003 sous le titre Arden las pérdidas (« Les disparitions brûlent »). On y trouve à chaque page l’illustration noire et violente de l’affirmation faite dans un article de 1995 : « Ma poésie s’est toujours écrite dans la perspective de la mort. » Le poète assiste à sa lente exténuation, se remémore « l’enfance face à des trous sanglants », ressasse son vieillissement avec sa « peine artérielle », sa « mémoire broyée » ; anticipe le moment de son ensevelissement et du pourrissement des chairs.
 J’ai mis de l’eau et du cinabre dans mon cceur et dans mes veines et j’ai vu la mort par 
 delà le pourpre.
 Maintenant mes yeux voient dans le passé : grandes fleurs immobiles, mères 
 tourmentées dans leurs fils, lichens fertilisés par lu tristesse. »
 Le corps se sent envahi sourdement, irrésistiblement. À plusieurs reprises, Gamoneda parle d’insectes qui viennent dans son coeur, de fourmis et de « semences noires » qui pénètrent dans ses veines. La pensée est en désertion, « les questions vont cesser ». À l’ultime degré de l’agonie, la sérénité occupera-t-elle toute la place vacante ? Pas d’éternité en vue. Et pourtant l’idée d’éternité est bien là, qui ronge encore et encore.
 La langue du poète semble sonder chaque blessure profonde, serpenter lentement autour du « jardin torturé » de l’existence, parfois aussi dans des textes plus brefs, faire siffler des syllabes d’une très sombre pureté et lancer des phrases comme des couteaux. « Tel est l’âge du fer dans la gorge », il ne supporte aucune complaisance. Il donne à la voix d’Antonio Gamoneda une étrangeté d’outre-tombe, qui intrigue le poète lui-même, hanté par cet inconnu qui veille en lui et le prend en pitié.
  Il y a du sang dans ma pensée, j’écris sur des stèles noires. Je suis moi-même 
 l’animal étrange. Je me reconnais : il lèche les paupières qu’il aime, il porte sur sa 
 langue les substances paternelles. C’est moi, sans aucun doute : il chante sans voix,
 il s’est assis pour contempler la mort, mais il ne voit que des lampes, des mouches 
 et les légendes des rubans funèbres. Parfois, il crie dans les soirées immobiles.

 Clarté sans repos crée ainsi le cérémonial intime, sans aucune espérance, de « l’agonie naturelle enveloppée / dans des pétales d’ombre », avec « des restes / d’orages et de sanglots » d’une terrible noblesse et d’une poignante beauté.

Clarté sans repos
Autre Sud (09/01/2006), par Pierre Dhainaut

 « Est-ce qu’elle va finir aussi la musique ? » À la question par laquelle s’achevait Froid des limites, Antonio Gamoneda répond cinq ans plus tard dans Clarté sans repos  : « Il y a une musique en moi, cela est sûr » – il insiste : « une musique devant l’abîme ». Laquelle, à vrai dire ? Lui-même se demande ce que signifie le « plaisir » qu’elle apporte, serait-il « sans espoir ».
 Rien de plus rude que le premier contact avec ce livre comme avec les précédents, Description d’un mensonge, Pierres gravées ou ce Livre du froid où les lecteurs français ont découvert Gamoneda. Le temps n’a pas altéré sa lucidité, au contraire, elle « expulse la fausseté » et à la fois agir « comme un alcool pris de folie ». Souvent les poèmes de Clarté sans repos obéissent à un double mouvement, le constat, le souvenir. « À présent, répète Gamoneda, voici l’âge du fer dans la gorge », la vieillesse qui « déforme les os » et « coule dans [ses] veines comme une eau traversée de gémissements ». Aucune fuite possible, Gamoneda observe avec une précision tranchante, presque médicale, l’inexorable destin du corps, jamais il ne se plaint, il n’espère pas davantage un salut. La vieillesse a-t-elle « incendié » la mémoire, comme il le déclare dans les dernières pages ? « Tout est maintenant incompréhensible. / Pourtant tu aimes encore tout ce que tu as perdu. » 
 
Évidemment Gamoneda ne raconte pas plus qu’il ne décrit, il procède sans cesse par à-coups, par éclats brefs, au gré des images qui l’assaillent d’une enfance meurtrie par la mort de son père, puis de tant d’années que la guerre civile et la dictature ont marquées, les tombes, les barbelés et les cordes, les murs des agonisants, les bêtes dont le regard devient « aiguille »... Comment désormais ne voir en l’aubépine, par exemple, que les fleurs printanières : ee déchire. La lumière a ses « plaies ». Le livre entier est ainsi parcouru, violeinnient, par le même feu où « brûlent les disparitions » (c’est le titre original, Arden las pérdidas). Dans l’épreuve du feu, dans
l’« agonie », est-il permis d’attendre la « sérénité » ? Gamoneda réunit l’une et l’autre à la fin de Clarté sans repos. Il avait d’abord avoué son ignorance, il confond « sagesse » et « oubli » lorsqu’« un soleil tardif pèse sur [ses] mains ».
 Mais tel est le paradoxe ou le miracle de la poésie, quand elle refuse les impostures, quand elle est aussi nue que celle de Gamoneda, elle dit ce qui nous accable et le métamorphose. Elle s’écrit, en effet, « dans la perspective de la mort » (pour citer le texte qui sert de postface au recueil), l’angoisse et la souffrance la fondent, mais qu’elle parvienne à s’élever, qu’elle se brise et qu’elle renaisse, qu’elle persévère, et dans son rythme elle devient ce que Garnoneda nomme musique, qui échappe à nos définitions, ce plaisir sans espoir ou plutôt ce témoignage d’une vivacité irréductible.

Au coeur de la nuit et de la lumière
Le Mensuel Littéraire et Poétique (09/01/2006), par Gaspard Hons

 Antonio Gamoneda (1931), en ses poèmes, dit-il la lumière ou l’obscure nuit qui l’emprisonne comme dans un étau ? Clarté sans repos, titre du présent livre, ne lui laisse pas entrevoir un passage vers une ouverture libératoire. Ce qui a été refoulé le restera malgré ses tentatives de sortir des griffes d’un passé douloureux, inscrit au fond de lui.
 Rien ne distinguera jamais, réellement l’oiseau du bourreau. Seule la couleur JAUNE récurrente dans l’oeuvre de Gamoneda illumine de brefs instants d’une vie où se rencontrent les suicidés à l’intérieur de la lumière. Il restera à jamais imprégné par « secousses » subies dans sa prime enfance. Il y a du sang dans ma pensée, écrit Gamoneda, ce sang s’y est définitivement figé : la disparition en 1932 de son père, la peur de perdre son repère maternel, la violence politique et policière dans son pays, la guerre, les trous sanglants, les murs calcinés, les déclinaisons manifestes et latentes : chaux / froid / os / moelle. La terreur, toujours la terreur.
 Gamoneda ne fait pas du pathos, il vit au plus près des « états » du froid, il tente d’expulser la violence intérieure, non par une réaction haineuse, mais sans le moindre esprit de vengeance : apprivoiser, adoucir, « peut être le silence dure-t-il au-delà / de lui-même » .
 Le poète accueille avec une « sage » résignation l’approche du grand âge : 
 Telle est la vieillesse : 
 clarté sans repos
 Est-ce une consolation de penser, de dire, d’écrire que l’unique sagesse est 
 à présent l’oubli ?
 Ou plutôt un choix de vivre dans la tranquillité, dans une sérénité, même relative ? Ou encore de rendre à la poésie une certaine GRANDEUR perdue, perdue comme celle d’un paradis disparu : la poésie est un art de la mémoire dans la perspective de la mort. L’admirable traducteur d’Antonio Gamoneda, Jacques Ancet, prolonge la parole du poète par ce constat : « Vieillir c’est se dédoubler, c’est devenir cet autre qu’on finit par ne plus reconnaître. De ce point de vue, il n’y a pas de différence avec l’expérience de dépossession qui fonde l’acte d’écrire et qui consiste aussi à disparaître pour que puisse apparaître cet étranger en soi qui profère ses paroles incompréhensibles. » 
 Écoutons encore le poète, lauréat du premier prix accordé lors des Rencontres européennes de littérature à Strasbourg  : « La mémoire est mortelle. Certains après-midi, Billie Holiday pose sa rose malade dans mon oreille. // Certains après-midi je me surprends // loin de moi à pleurer. » 
 Rien que Gamoneda et Billie Holiday, pour vivre, vieillir et glisser du visible à l’invisible...

Antonio Gamoneda
Vient de paraître (06/01/2006), par Marc Blanchet

 La réédition française revue et complétée du Livre du froid d’Antonio Gamoneda, paru en Espagne en 1992, et l’édition de Clarté sans repos, Prix européen de Littérature 2006, paru
lui en 2004 et constituant le dernier livre du poète, avec des échos testamentaires, permettent de mesurer l’importance de cet auteur dans la poésie contemporaine mondiale. Jean-Yves Bériou, traducteur du Livre du froid avec Martine Joutia, introduit remarquablement l’œuvre de ce poète, né en 1931 et vivant à Leon : « C’est adossé à la mémoire, et du point de vue d’où se contemple la mort, dans un jeu paradoxal d’apparitions et de disparitions, qu’Antonio Gamoneda a écrit ce livre essentiel de la poésie contemporaine, où t`énigme ne sourd pas du rêve, mais d’une veille habitée d’images à la netteté hallucinatoire. » (...)
 Clarté sans repos accentue ces méditations funèbres, d’autant plus violentes qu’elles ont
la crudité de la vie. La cruauté du temps semble émaner des gestes, des machines, des outils, du rien qui nous environne mais qui détient la mémoire de toute chose : « Il y avait des fleurs embrasées, du coutil / sur la machine qui pleure. / De l’huile et des pleurs sur l’acier, / des hélices et des nombres sanglants / dans la pureté de la colère. » La partie qui achève le recueil et donne son titre au livre offre, dans sa longueur éclatante, une mémoire à l’oeuvre même du poète en interrogeant la mémoire d’un temps perdu.
 Suivi en postface d’un texte extraordinaire de Gamoneda sur sa poésie, ce recueil récent confirme avec émotion le génie du plus grand poète espagnol depuis Garcia Lorca.

Nu devant l’immobile
Le Matricule des Anges (06/01/2006), par Richard Blin

 Si la mort est notre vérité la plus indubitable, il est cependant assez paradoxal d’en faire Ia source d’une écriture, le sésame d’un rapport au monde. C’est pourtant le cas d’Antonio Gamoneda, l’une des plus grandes voix de la poésie espagnole de notre temps, un poète rare, à qui vient d’être attribue le premier Prix Européen de Littérature. (...)
 Des surgissements entre vide et vertige, « entre l’agonie et la sérénité ». Des radiations mémorielles venant épingler au revers du présent des persistances fragiles. « Ma poésie n’est rien d’autre que le récit de la façon que j’ai d’aller vers la mort », dit Gamoneda, qui précise qu’à partir de là, il s’agit pour lui, d’associer le plaisir à « la contemplation de mes actes au miroir de la mort » ; d’« ajouter du plaisir à la perception même de la mort ». (…)
 Une clarté où tout s’inscrit et disparaît les marques de la finitude comme la mort de chaque instant vécu, le parfum de l’existence comme la violence chromatique des émotions. (…) C’est ce plaisir sans espoir, ce maintien d’une attention, cette subtile alliance de pathétique et d’instance sollicitante – celle qu’incarnent le battement de la vie dans l’oiseau, ou la caresse de la lumière – qui muent constamment le désespoir en ce goût d’ëtre, en cette âpre douceur d’exister encore. « Des bêtes heureuses palpitent en toi : musique au bord de l’abîme ! / C’est l’agonie et la sérénité. Tu sens encore l’existence, comme un parfum ».
 
Sous le glissement des apparences désolées que brasse la mémoire, et « comme si la douceur ne devait pas finir encore », Gamoneda rassemble le maigre feu de ses mots. Contre le froid mortel, et pour épeler en lettres de feu, l’amour de la vie. « Je ne veux ni penser ni être aimé ni âtre heureux ni me souvenir. / / Je ne veux que sentir cette lumière sur mes mains / et ignorer tous les visages, et ne plus sentir le poids des chansons sur mon cœur, / voir passer les oiseaux devant mes yeux et ne pas remarquer qu’ils s’en sont allés. »

Clarté sans repos
Exigence Littérature (03/05/2006), par Françoise Urban-Menninger

 La poésie d’Antonio Gamoneda est une brûlure de l’âme. Les images sont des éclats de lumière qui fulgurent en nous, atteignant l’indicible dans le silence assourdissant d’un monde où « nous sommes seuls entre deux négations, comme des os abandonnés aux chiens qui ne viendront jamais ».
 Les poèmes d’Antonio Gamoneda irradient : ils naissent dans le sang de l’ombre pour saillir dans la lumière du vivant. Les images taillées dans le vif de l’âme rutilent. Elles sont sang et or, elles nous aveuglent de leur beauté : « viennent aux signes, les ombres torturées ». Jacques Ancet qui vient de traduire le dernier recueil d’Antonio Gamoneda sous le titre de Clarté sans repos s’est pénétré jusqu’à la moelle de cette poésie désespérée et vibrante tout à la fois pour nous en octroyer la quintessence et l’extrême pureté.
 La mort précoce du père, la mémoire d’une mère omniprésente, la répression franquiste, le travail du temps, la lente agonie de soi orchestrent la musique d’une vie qui tout en se consumant, avance dans la pleine lumière d’une transparence où « l’unique sagesse est à présent l’oubli ».
 Gamoneda a le pouvoir de ressusciter la mémoire vive de la peau sous les mots : « il y a des corbeilles de tristesse », « les excréments couverts de rosée et les grandes affiches du bonheur ». De telles images lèvent en nous des pans entiers de sensations enfouies dans les ténèbres d’une enfance qui ne demande qu’à resurgir. « Il y a des ulcères dans la pureté », c’est dire l’horreur et la beauté qui nous inscrivent dans une vie qui, dans le même temps où elle nous met au monde, nous condamne. Poésie de la flamboyance : « les caillots d’ombre », « les bougies de la douleur », « les suicidés à l’intérieur de la lumière » nous font entrer dans une œuvre où nous brûlons notre âme à la flamme d’un invisible incandescent que nous appréhendons et perdons aussitôt.
 C’est en cela que la lumière est désespérance, elle nous éclaire tout en nous plongeant dans l’ombre. « La pensée et sa disparition » procèdent du même mouvement : « C’est l’agonie et la sérénité ».
 
 La mort est dans le poème, Gamoneda nous en offre « la douleur dans un vase doré ». Mais avec la vieillesse vient l’oubli où le poète ne veut même plus se souvenir. La mort, c’est aussi l’inexorable dissolution de la pensée. Reste la lumière du poème.

Clarté sans repos
CCP Cahiers critiques de poésie (11/01/2010), par Marc Blanchet

 D’un côté un livre offert à sa petite fille, de l’autre le dernier recueil du poète espagnol Gamoneda. Cecilia est loin d’être une suite charmante, quoiqu’elle offre une respiration plus heureuse à l’œuvre du poète : c’est l’entrée, ou vécue comme telle par le poète, d’une enfant dans le monde : tout y est lumineux, même dans l’inquiétude, tandis que le poète-narrateur écrit lui ses pensées à l’ombre d’une mort imminente : « Dans tes yeux s’immobilise la tristesse ; ce n’est pas encore ta tristesse, mais tu me regardes // et de tes yeux tombe un pétale d’ombre », ou plus loin un autre aveu : « Toi, distraite dans ta lumière et moi, en elle, à peine vivant, et ainsi, imperceptiblement aimé, attendre la disparition. // Mais nous sommes peut-être déjà séparés par un fil d’ombre et chacun se trouve dans sa propre lumière // et la mienne est celle que doucement tu abandonnes. »
 Clarté sans repos accentue ces méditations funèbres, d’autant plus violentes qu’elles ont la crudité de la vie. La cruauté du temps semble émaner des gestes, des machines, des outils, du rien qui nous environne mais qui détient la mémoire de toute chose : « II y avait des fleurs embrasées, du coutil / sur la machine qui pleure. / De l’huile et des pleurs sur l’acier, / des hélices et des nombres sanglants / dans la pureté de la colère. » La dernière partie qui donne son titre au livre offre dans sa longueur éclatante une nostalgie à l’œuvre même du poète en interrogeant la mémoire d’un temps perdu.

PETITE ANTHOLOGIE

Clarté sans repos
traduit par Jacques Ancet
(extraits)


Les disparitions brûlent. Elles brûlaient déjà

dans la tête de ma mère. Avant

la vérité a brûlé et a brûlé

aussi ma pensée. A présent

ma passion est l’indifférence.

J’écoute

des dents invisibles dans le bois.

*

Derrière l’obscurité il y a des visages qui m’ont abandonné.

J’ai vu leur peau ravagée d’éclairs. à présent

je ne vois plus, dans l’instant jaune,

que la lueur de leurs lointaines paupières.

*

(...)
Ma jeunesse fut guidée par des éclairs technifiés par-delà les fleurs dans leur habit de flammes. J’ai vu, dans des chambres abandonnées, des fissures où passaient leur tête les reptiles des pleurs.

J’ai connu le froid et, par-delà les symboles, j’ai vu des traces judiciaires.

J’ai vu aussi des os torturés. A cette époque se sont levées en moi les grandes, les inutiles questions. J’ai eu peur devant la quiétude des rideaux maternels.

Ensuite, j’ai remarqué la beauté de certains ulcères et, dans le tissu artériel, les conduits qui font communiquer le plaisir et la mort.

J’ai rêvé et le rêve était une autre vie à l’intérieur de mon corps et son argument consistait en la douleur, et la douleur était antérieure à la pensée et se déduisait de cellules malades.

Je me suis égaré dans cette création ajoutée : j’ai découvert qu’il n’y avait rien d’autre que folie dans le contact des corps.

J’ai repensé aux tortionnaires, j’ai vu encore

des fruits pétrifiés par le silence et, dans mes mains, le dentier de mon père (ce fut une extraction de l’humidité terrestre). J’ai dû calculer la valeur des bijoux noirs reçus d’amants inconnus et, un jour, câblée du cœur à l’intestin, s’est manifestée la mélancolie.

J’ai vu la pauvreté à travers l’oubli et j’ai vu aussi, une seule fois, le visage de ma mère souriant sur le coton et l’acier. Une seule fois.

Tel est mon récit, telle est mon œuvre. Il n’y a rien d’autre dans l’alcôve froide. En dehors d’elle, abandonnées, il y a les corbeilles de la tristesse, des excréments couverts de rosée et les grandes affiches du bonheur.