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François de FÉNELON

(1651 - 1715)


François de Salignac de la Mothe-Fénelon est né à Fénelon (Périgord) en 1651, et mort à Cambrai en 1715.
Ordonné prêtre en 1675, il est nommé trois ans plus tard supérieur d’une maison d’éducation pour les jeunes protestantes converties. Grâce au soutien de Bossuet, il est nommé en 1689 précepteur du duc de Bourgogne.
Au même moment, il rencontre Madame Guyon, qui lui fait découvrir la vie mystique. D’abord protégée par Madame de Maintenon, elle est de plus en plus durement attaquée par Bossuet et ses amis. Fénelon lui demeure fidèle.
Nommé archevêque de Cambrai en 1695, il est affaibli par les violentes réactions que suscite son Explication des maximes des saints et ses Aventures de Télémaque, dans lesquelles Louis XIV voit une critique de son absolutisme.
Dès lors, Fénelon se replie sur son diocèse pour lequel il travaille avec un zèle exemplaire et un rigoureux souci d’obéissance à l’Église. Il anime aussi un cercle spirituel et demeure en relation avec Madame Guyon, retirée à Blois.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

La Tradition secrète des mystiques

REVUE DE PRESSE

La Tradition secrète des mystiques
Connaissance des Pères de l’Eglise (12/01/2006), par Marie-Anne Vannier

 Sous ce titre, c’est le grand ouvrage de Fénelon sur le quiétisme qui est publié. Ses éditeurs, Dominique et Murielle Tronc, lui ont préféré ce titre à celui du manuscrit resté inédit jusqu’en 1930, Le Gnostique de S. Clément d’Alexandrie. C’est de la gnose chrétienne qu’il s’agit dans cet ouvrage, en d’autres termes de la connaissance de Dieu, de la mystique.
 En se référant à Clément d’Alexandrie, l’un des premiers mystiques de la tradition chré¬tienne, Fénelon laisse entendre que son expérience mystique n’est pas isolée, mais qu’elle s’inscrit dans la tradition chrétienne dès ses origines. Il cite ensuite d’autres mystiques : Jean Tauler, Jean de la Croix...
 Un livre qui a fait date à redécouvrir.

La Tradition secrète des mystiques
Nouvelle Revue Théologique (01/01/2007), par P. Detienne, s.j.

 Fénelon (1651-1715) a intitulé le présent ouvrage Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie. Il l’a soumis à Bossuet, en 1694, comme un commentaire des Stromates de Clément d’Alexandrie (150-215) en vue de justifier les affirmations `quiétistes’ de Madame Guyon, dont il approuve la doctrine.
 Après avoir évoqué la fausse gnose, il décrit la vraie : contemplation permanente, sans images ; amour d’abandon, pur et désintéressé, sans retour sur soi, sans crainte des peines ni espérance des récompenses célestes : n’aimer Dieu que pour Dieu même... un état inamissible (ininterrompu pendant le sommeil) d’impassibilité, de sainte indifférence (cf. François de Sales), de déification, de béatitude commencée, d’union essentielle et immédiate, de passivité : le gnostique ne fait en chaque moment que ce que le Verbe lui fait faire.
Il n’a plus besoin des pratiques de la piété ordinaire car il a achevé de se purifier. Il ne se ressent plus de cette terre. Sa prière, toute d’action de grâces, est une simple complaisance dans tout ce qui lui arrive. Il aime sans savoir si il aimera toujours, et sans penser si il aime actuellement. Instruit par Dieu, il pénètre le sens des Écritures et comprend ce qui paraît incompréhensible aux autres. La gnose est le bien propre et naturel de l’homme, mais rares sont ceux qui ont le courage de laisser faire Dieu.
 Ce qui est dangereux ce n’est pas d’être dans ces voies mais de s’imaginer faussement qu’on y est. Un ouvrage qui intéressera particulièrement le lecteur attiré par les spiritualités orientales.

 

 

La Tradition secrète des mystiques
Bonne Nouvelle (12/01/2006), par Jean Borel, pasteur

 Ce petit volume de François de Fénelon est une merveille : il nous met sur
la voie d’un « christianismei ntérieur », celuique les mystiques de tousles temps ontcherché à vivre. 
 Retrouvant chez Clément d’Alexandrie les sources de ce qu’il appelle la « tradition secrète des mystiques », c’est-à-dire leur connaissance et leur sagesse des Ecritures, leur contemplation et les grâces spirituelles qu’ils ont reçues de Dieu, Fénelon s’enthousiasme et rédige ce livre pour montrer aux hommes de son époque qui pourraient le comprendre que cette tradition et cette connaissance intérieure ou gnose du Christ sont toujours ouvertes, mais à une seule condition : le désir de perfection dans l’amour exdusif de la Trinité.

La Tradition secrète des mystiques
Ouest France (21/08/2006), par Pierre Tanguy

 Sous le titre La tradition secrète des mystiques est publié ici le texte majeur de Fénelon sur le quiétisme, resté inédit de son vivant et aujourd’hui encore quasi inconnu.
 Été 1694 : Fénelon a quarante-trois ans, il est précepteur du Dauphin et protégé de Bossuet. Mais, depuis six ans, il a fait la connaissance de Madame Guyon, qui a bouleversé sa vie en l’introduisant dans la vie mystique. Le groupe dont elle assume la direction spirituelle comprend des grands de la Cour et des filles de Saint-Cyr. On les qualifie de « quiétistes ».
 Fénelon veut ici démontrer que les « nouveaux mystiques » s’inscrivent dans une très ancienne et authentique tradition chrétienne qui part des Pères grecs jusqu’à Tauler ou Jean de la Croix. Son texte est établi et présenté par Dominique et Murielle Tronc.

Fénelon et la querelle sur le quiétisme : vertus de la passivité
Le Monde (27/10/2006), par Patrick Kéchichian

Ce texte de Fénelon est l’une des pièces importantes de la querelle sur le quiétisme qui enflamma les esprits dans les toutes dernières années du XVII° siècle.

Après la révocation de l’Édit de Nantes et sous l’influence de Madame Guyon, l’archevêque de Cambrai (à partir de 1695) professe une foi et une mystique qui irritent à la fois les autorités religieuses, Bossuet en tête, et les politiques.

En 1694, il rédige un texte intitulé Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie. Sous ce titre peu explicite pour les lecteurs d’aujourd’hui et que l’éditeur a choisi de ne pas reprendre, Fénelon pensait remonter aux sources même du christianisme. Il établit ainsi une généalogie de ce « gnostique » qui, selon Clément d’Alexandrie, Athénien du II° siècle né dans le paganisme, « paraît avoir une grande conformité avec l’homme spirituel de saint Paul ».
 

Le gnostique est donc le modèle accompli de cet homme de foi qui se met dans un état de pure oraison passive et d’« entière souplesse à toutes les volontés que Dieu imprime ». Fénelon poursuit : « Sa contemplation est infuse et passive, car elle attire le gnostique com¬me l’aimant attire le fer, ou l’ancre le vaisseau : elle le contraint, elle le violente pour de bon ; il ne l’est plus par choix mais par nécessité. » 

L’autorité de Madame Guyon est évidemment prépondérante dans ce texte vif et subtil, polémique aussi à l’égard des « docteurs » qui voudraient ne voir dans cette conception de la mystique que des « exagérations mises au hasard ».

Le « gnostique », selon Fénelon, est « dans l’état apostolique, et suppléant à l’absence des apôtres, non seulement il enseigne à ses disciples les profondeurs des Écritures, mais encore il transporte les montagnes et aplanit les vallées du prochain. » C’est dire la vocation à laquelle il est appelé !

La Tradition secrète des mystiques
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

Sous le titre qui parait à première vue discutable – La Tradition secrète des mystiques – mais qui correspond bien à son contenu, Dominique et Muriel Tronc nous ont rendu un service réel en rééditant Le Gnostique de saint Clément d’Alexandrie.

Ce petit écrit anonyme de 1694 fut publié en 1930 par le père Dudon et attribué par lui à Fénelon d’une manière qui n’a pas été remise en cause ultérieurement ; le violent commentaire pro-Bossuet et anti-Guyon de l’éditeur est seul jugé inacceptable. La nouvelle édition est précédée d’une introduction trop succincte ; il eût aussi fallu nous dire si la page manuscrite vient de l’original ou d’une copie. En revanche, le parti de donner les références des citations des Stromates est heureux, car ce sont des textes accessibles dans les Sources chrétiennes.

Ce coup d’essai, que L’Explication des maximes des saints en 1697 prolongera, est du plus haut intérêt en ce qui concerne la pensée de Fénelon. Évidemment, l’identification entre la littérature mystique occidentale classique et la « gnose » clémentine est intenable : sans dater celle-là du XVI° siècle comme Michel de Certeau, il faut au moins attendre les néoplatoniciens chrétiens pour qu’une filière sérieuse commence à se dégager, qui ne prendra vraiment sa consistance qu’avec le Pseudo-Denys.

Quant à la « tradition » mystique remontant à Jésus lui-même, elle relève de la pure fiction. Fénelon saura par la suite laisser de côté le thème équivoque du « secret » – qui est ici l’outil lui permettant de supposer entre les lignes de Clément une doctrine mystique –, mais il continuera de s’enfermer dans l’aporie fallacieuse du « pur amour » et de défendre avec justesse l’article essentiel de la « passivité ».

Quoi que l’on puisse penser de ce texte sur le fond, il est beau par son écriture rapide et émouvant en faisant découvrir le disciple encore jeune d’une directrice spirituelle fascinante, profonde, sincère sinon équilibrée.

Un taoïste à la Cour de France
Choisir (10/01/2007), par Gérard Joulié

À la fin d’un siècle qui vit s’envenimer la querelle entre les partisans de la grâce et ceux du libre arbitre, voici venir l’heure du pur amour, l’heure de Fénelon. Sous le règne d’un monarque vieillissant, en­foncé dans sa piété bigote et sa crainte de l’enfer, voici qu’un homme d’Église se dresse contre la plus redoutable de toutes les idoles : celle de l’amour-pro-pre. La voix de l’archevêque de Cambrai commande à l’homme, c’est-à-dire au chrétien, de renoncer à tout intérêt propre et même au souci de son salut éternel.

Saint-Simon, qui savait scruter les phy­sionomies comme Fénelon discernait les esprits, vit le visage de celui-ci comme une surface mobile et liquide. « Ce pré­lat, écrit-il, était un grand homme mai­gre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l’esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n’en ai point vu qui y ressem­blât et qui ne se pouvait oublier quand on ne l’aurait vue qu’une fois. Elle ras­semblait tout, et les contraires ne s’y combattaient pas. Elle avait de la gra­vité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté, elle sentait également le doc­teur, l’évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c’était la finesse, l’esprit, les grâces, la décence, et surtout la nobles­se. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder. »

II ne faut pas s’étonner que cet exter­minateur de l’esprit en eût tant, même s’il était un homme qui ne voulait jamais en avoir plus que ceux auxquels il s’adres­sait. C’était là en effet son art de la dis­simulation. Ennemi de toutes les extré­mités, même du bien, car elles ont leur affectation de raffinement, il ne montrait tant d’esprit que pour sembler plus mé­diocre, plus proche du courtisan com­mun, de l’homme ordinaire. Dans cha­cune de ces exaspérations soudaines et passionnées de la sensibilité, Fénelon reconnaissait les brèches que le monde fait. Ainsi les plaisirs de la conversation pouvaient devenir mortels : « Vous ne sauriez trop rudement jeûner des plai­sirs d’une conversation », disait-il à l’une de ses pénitentes.

Dans cette perfection mondaine devant laquelle s’inclinait Saint-Simon, Fénelon avait découvert un véhicule qui lui per­mettait de transmettre, intact et anony­mement, « ce fond de tout sans forme et sans nom, que l’intelligence et la dé­licatesse dissipaient continuellement ». Rien d’égal à la politesse, au discerne­ment, à l’agrément avec lesquels il re­cevait tout le monde. Mais cette hospi­talité sans tache était la scène d’une vaste entreprise de destruction. « Soyez un vrai rien en tout et partout, mais il ne faut rien ajouter à ce pur néant. C’est sur le rien qu’il n’y a aucune prise. Le vrai rien ne résiste jamais et il n’a pas un moi dont il s’occupe. » Ainsi la poli­tesse parfaite de l’homme du monde re­joignait le renoncement et la charité du chrétien.(...) Saint-Simon vit les contraires s’harmo­niser sur le visage de Fénelon : mais ils se combattaient dans son cœur. Car cette renonciation totale, ce dépouillement par­fait, qui demande la preuve constamment renouvelée d’une préférence de Dieu à soi, ne sont aucunement douces pour Fénelon. Le mystique en lui n’est pas ten­dre mais dur. Cette mort à soi-même est une vraie destruction : « Amour destruc­teur, dit Fénelon, qui arrache tout sans miséricorde, comme cette bête que vit Daniel. »

L’amour dont il parle, le pur amour, est un amour qui n’est pas de sentiments ni d’imagination, mais de volonté seule. D’autres, comme Rousseau, parleront de pure nature, et l’on sait ce qu’ils entendaient par là tout le contraire de ce qu’y voyait Fénelon qui ne désirait qu’une chose : l’anéantissement de la nature humaine. Les gens du XVIIe siècle étaient des fauves, aussi bien vis-à-vis des autres que vis-à-vis d’eux-mêmes. Voyons comment il mène à bien cette entreprise de destruction du Moi. « Vous êtes née, écrit-il à Madame de Maintenon, avec beaucoup de gloire [lisez, es­time de soi], c’est-à-dire de cette gloire qu’on nomme bonne et bien entendue, mais qui est d’autant plus mauvaise qu’on n’a point de honte de la trouver bonne ; on se corrigerait plus aisément d’une vanité sotte... Vous tenez encore à l’estime des honnêtes gens, à l’appro­bation des gens de bien, au plaisir de soutenir votre prospérité avec modéra­tion ; enfin à celui de paraître par votre cœur au-dessus de votre place... Le moi dont je vous ai parlé si souvent est encore une idole que vous n’avez pas brisée. Vous voulez aller à Dieu de tout votre cœur, mais non par la perte du moi ; au contraire, vous cherchez le moi en Dieu. Le goût sensible de la prière et de la présence de Dieu vous soutient ; mais si ce goût venait à vous manquer, l’atta­chement que vous avez à vous-même et au témoignage de votre propre vertu vous jetterait dans une dangereuse épreuve... Il me paraît que vous avez encore un goût trop naturel pour l’ami­tié, pour la bonté de cœur et pour tout ce qui unit la bonne société. C’est sans doute ce qu’il y a de meilleur, selon la raison et la vertu humaine ; mais c’est pour cela même qu’il y faut renoncer... (...) Il faut être prêt à se voir méprisé, haï, décrié, condamné par autrui, et à ne trouver en soi que trouble et condam­nation, pour se sacrifier sans nul adou­cissement au souverain domaine de Dieu, qui fait de sa créature selon son bon plaisir. Cette parole est dure à quiconque veut vivre en soi et jouir pour soi-même de sa vertu... Tous nos défauts ne vien­nent que d’être encore attachés à nous-mêmes. C’est par le moi qui veut met­tre les vertus à son usage. Renoncez donc, sans hésiter jamais, à ce malheu­reux moi, dans les moindres choses où l’esprit de grâce vous fera sentir que vous le recherchez encore. Voilà le vrai et total crucifiement : tout le reste ne va qu’aux sens et à la superficie de l’âme. Tous ceux qui travaillent à mourir au­trement quittent la vie par un côté et la reprennent par plusieurs autres : c’est toujours à recommencer. Vous verrez par expérience que quand on prend pour mourir à soi le chemin que je vous pro­pose, Dieu ne laisse rien à l’âme et qu’il la poursuit sans relâche, impitoyable­ment, jusqu’à ce qu’il lui ait ôté le der­nier souffle de vie propre, pour la faire vivre en lui dans une paix et une liberté d’esprit infinies... »

La paix donnée par Dieu, « non comme le monde la donne », et qui peut se trou­ver au milieu des devoirs et des tribula­tions, est la paix sèche et amère où il faut vivre et où il veut faire vivre les autres. Paix en Dieu, quiétude de l’âme aban­donnée à Dieu, esprit d’enfance, désap-propriation, détachement du monde et de soi, telle est l’essence du quiétisme fénelonien. Aimer sa croix, en être heureux puis­qu’elle vient de Dieu, aimer sa mort puis­qu’elle vient de Dieu, puisqu’elle est la volonté, le plaisir de Dieu. Aimer Dieu, pour lui, non pour soi ou par amour de soi, crainte du châtiment ou désir de ré­compense. Comme on le voit, il n’est pas plus rigoureuse école d’ascétisme que l’enseignement spirituel de Fénelon ; au­cun amour n’est plus cruel que le pur amour, car il est la mort de soi. (...)

PETITE ANTHOLOGIE

La Tradition secrète des mystiques
(extraits)

 De la vraie gnose

 Après avoir bien cherché dans saint Clément la différence essentielle qu’il met entre le juste ordinaire et son gnostique, il me semble qu’il la met certainement dans l’habitude du pur amour, où son gnostique est établi, quand il est arrivé au dernier degré de la gnose. Cette espèce de définition explique nettement toutes les diverses expressions de l’auteur et il n’y en a aucune qui soit contraire à cette définition. Tout vient de là, tout se rapporte là, toutes les choses qui paraissent les plus éloignées les unes des autres reviennent également à ce point, qui est comme le centre.
 Je dis que c’est l’amour qui fait le comble de la gnose. Ce n’est pas que le simple juste n’ait l’amour à un certain degré ; mais l’amour pur, l’amour qui absorbe toutes les autres vertus en lui, est l’essence de la gnose parfaite. Je vais expliquer ceci dans toutes ces parties et le prouver par les paroles de notre auteur.
 Il faut toujours se souvenir que mon soin doit être de démêler ce que saint Clément a brouillé à dessein, et de découvrir, par la liaison des principes et par le rapport des expressions, un système suivi, dans un ouvrage très long et très varié où l’auteur déclare lui-même qu’il n’a voulu laisser aucun tissu, aucune suite, aucun vestige de système, à ceux qui ne sont pas dans l’état dont il veut parler. Je dois donc montrer : 1° que la gnose n’est point le simple état du fidèle ; 2° qu’elle consiste dans la contemplation et dans la charité ; 3° que c’est une contemplation et une charité habituelles et fixes ; 4° que c’est une charité pure et désintéressée.
 « Le premier pas vers le salut, dit saint Clément, est la foi ; ensuite la crainte, l’espérance et la pénitence qui, nous disposant par la tempérance et la patience, nous conduisent à la charité et à la gnose. » « Le premier degré du corps, dit-il ailleurs, est l’instruction avec la crainte par laquelle nous nous abstenons de l’injustice ; le deuxième est l’espérance par laquelle nous désirons les choses qui sont très bonnes. Mais la charité met le comble de la perfection, comme il convient, en instruisant gnostiquement. » (...)

 Quelle est la sûreté de la voie gnostique

 (...) Les choses que saint Clément dit de la gnose sont si prodigieuses et si incroyables qu’il sent bien le besoin qu’il a d’une grande autorité pour appuyer tout ce qu’il dit. C’est pourquoi il allègue si souvent une tradition, qui a deux circonstances décisives : la première, de remonter sans interruption, par Jésus-Christ, par ses apôtres et par les prophètes, jusqu’aux patriarches qui sont dès le commencement et qui ont précédé tout ce qui est écrit ; la seconde circonstance est que saint Clément allègue une tradition constante, et reconnue de l’Église dans le temps même où il écrivait.
 Le moins qu’on puisse donner à ce grand docteur de l’Église apostolique d’Alexandrie, mère de tant d’autres Églises, c’est de supposer qu’il a connu ce qu’il disait lorsqu’il a parlé au nom de l’Église à tous les païens d’une tradition actuelle. Il a vécu peu d’années après la mort des apôtres, surtout de saint Jean. Non seulement dans le temps où il a écrit, mais encore dans la suite de tous les siècles, il n’a jamais été ni soupçonné, ni contredit en cette matière.
 Lorsque j’entends ce Père parler si affirmativement d’une secrète tradition, je me rappelle avec joie une tradition semblable, que l’abbé Isaac rapporte de son côté dans Cassien, pour les solitaires, et qu’il fait remonter jusqu’à saint Antoine. Mais ceux qui voudraient disputer contre cette tradition, et qui s’opiniâtreraient à demander des passages formels tirés de la lettre de l’Écriture, ne sauraient être plus incrédules que ceux qui ont été réfutés par saint Clément. Voici comment il les réfute : « Après, dit-il, que nous aurons montré les choses qui sont signifiées, alors leur foi étant plus abondante, nous leur découvrirons les témoignages de l’Écriture ; les choses que nous allons dire paraissent, à plusieurs de la multitude, différentes des Écritures du Seigneur ; mais qu’ils sachent que c’est des Écritures même que ces choses vivent et respirent ; elles en tirent tout leur fonds, mais elles n’en prendront que l’esprit et point le langage. » Qu’on ne s’étonne donc plus si l’état passif ou gnostique paraît aux yeux de la multitude contraire au texte des Écritures ; et qu’on ne demande plus aux mystiques des passages formels pris dans la rigueur de la lettre. Selon saint Clément, il s’agit de l’esprit et point du langage.
 Au reste, je ne puis finir ce chapitre sans remarquer la conformité de saint Denys aussi bien que celle de Cassien. Avec saint Clément, saint Denys dit qu’« il y a deux théologies, l’une commune et l’autre mystique ; et que la mystique a ses traditions secrètes, comme l’autre a sa tradition qui est publique. »
 Je finis, en concluant avec saint Clément par ces paroles : « Nous savons que nous avons tous une foi commune pour les choses communes, qui est qu’il n’y a qu’un Dieu ; mais la gnose n’est pas dans tous : elle est donnée à peu. » Ceux qui connaissent l’Antiquité n’auront garde de me demander si saint Clément a une autorité suffisante pour établir tout ce qu’il dit de la gnose. Quand il manquerait, par lui-même, d’autorité, il en recevrait une plus que suffisante par sa conformité manifeste avec la tradition secrète des solitaires, disciples de saint Antoine, rapportée par Cassien. D’ailleurs, saint Denys, cité par saint Grégoire le Grand et par les conciles œcuméniques, parle précisément de même. Enfin, il a une admirable conformité avec les saints des derniers siècles, tels que Tauler, le Bienheureux Jean de la Croix, sainte Catherine de Gênes, saint François de Sales, et beaucoup d’autres.