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Johannes ECKHART

(1260 - 1328)


Eckhart est né vers 1260 d’une famille thuringienne de Hochheim, résidant à Tambach près de Gotha. On ne sait rien de sa jeunesse, ni même de son entrée chez les dominicains. Les seuls documents incontestables nous le montrent bachelier sententiaire à l’université de Paris : il a alors plus de trente ans.
De 1294 à 1298, Eckhart est prieur du couvent dominicain d’Erfurt. C’est à cette époque qu’il rédige sa première grande œuvre : Die rede der unterscheidunge (Discours du discernement). En 1302, il obtient la maîtrise en théologie de l’université de Paris : frère Eckhart devient Maître Eckhart de Hochheim.
De retour en Allemagne, en 1303, Eckhart est élu premier provincial de la province dominicaine de Saxonia, qui regroupe 47 couvents de frères, représentant 11 nations différentes (dont la Hollande). Son siège est à Erfurt. À ces lourdes responsabilités sera bientôt ajoutée celle de vicaire général de la province de Bohême. Malgré les interminables voyages à pied que lui imposent les chapitres généraux et provinciaux, malgré les fondations de nouveaux couvents et la multiplication des travaux administratifs, cette seconde période d’Erfurt est marquée par une prédication en langue allemande qui, d’emblée, connaît un retentissement considérable.
En 1311, Eckhart est envoyé une seconde fois à Paris pour y enseigner, honneur exceptionnel dont seul Thomas d’Aquin a, auparavant, bénéficié. Il y trouve une situation très troublée : les templiers viennent d’être exécutés, le 27 mai 1310, et Marguerite Porete, la béguine du Hainaut, brûlée en place de Grève le mois suivant.
En 1313, Eckhart quitte Paris pour Strasbourg, en Teutonia, comme vicaire général, chargé de la direction spirituelle des moniales. Il s’y occupe non seulement des sœurs de son ordre et des femmes de ses tiers ordres, mais aussi de toutes les pieuses femmes que comptent les 85 béguinages de la ville.
Au début de 1324, Eckhart est envoyé au Studium generale de Cologne, pour y enseigner. Son assistant est Nicolas de Strasbourg, qui devient en août 1325 visiteur de Teutonia. Sans doute pour devancer l’évêque de Cologne, Nicolas entame, dès 1325, une action contre Eckhart, qui aboutit à un non-lieu.
L’année suivante cependant, l’évêque de Cologne lance contre le théologien dominicain un procès d’inquisition. La situation est grave : de nombreux bégards et béguines viennent d’être brûlés ou noyés dans le Rhin. C’est la première fois qu’un maître en théologie, qui plus est la principale figure intellectuelle de son ordre, est objet d’inquisition. Pour défendre son maître le plus prestigieux contre les calomnies et les abus de pouvoir, l’Ordre se mobilise.
Du travail de la commission d’inquisition ne restent que deux listes de propositions suspectes d’hérésie, qui concernent surtout la prédication de Strasbourg et de Cologne. Le 13 février 1327, Eckhart proteste de son innocence dans l’église des dominicains de Cologne. Dès le printemps 1327, il décide d’aller porter lui-même en Avignon son affaire devant le pape Jean XXII.
La commission pontificale ramène les listes du dossier d’inquisition à un ensemble de 28 propositions, traduites en latin et isolées de leur contexte. Le 27 mars 1329, la bulle In agro dominico condamne 17 d’entre elles comme « contenant des erreurs ou entachées d’hérésie », les 11 autres étant seulement « tout à fait malsonnantes, très téméraires et suspectes d’hérésie », mais « susceptibles de prendre ou d’avoir un sens catholique, moyennant force explications et compléments ».
L’axe de la condamnation est clair : il s’agit d’arrêter la diffusion des idées eckhartiennes « dans le cœur des gens simples », en particulier à Cologne et dans le bassin rhénan. Ce sera, de ce point de vue, un échec total, puisque la prédication eckhartienne sera reprise là même où elle s’était épanouie, à Strasbourg, et par un Strasbourgeois – Jean Tauler. Elle se continuera aussi en Alsace chez les Amis de Dieu.
Mort en route dès 1328, Eckhart n’aura pas même eu le temps de connaître la sanction finale.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Sur l’humilité

1° éd.


Poème

1° éd.


Le Grain de sénevé

2° éd.


Sur l’humilité

2° éd.


Les Légendes de Maître Eckhart

Les Dits de Maître Eckhart

Discours du discernement

Le Grain de sénevé

3° éd.


Les Dialogues de Maître Eckhart
avec Sœur Catherine de Strasbourg

Sur la naissance de Dieu dans l’âme


Sur l’humilité

3° éd.


Commentaire du Notre Père

Ainsi parlait Maître Eckhart

REVUE DE PRESSE

Le poème de Maître Eckhart
Le Monde (28/04/1989), par Patrick Kéchichian

 Attentives aux expressions poétiques étrangères – du Japon à l’Italie ou aux pays arabes – les éditions Arfuyen ont également inscrit ces dernières années à leur catalogue quelques-uns des grands noms de la spiritualité chrétienne, tels que Bérulle, Tauler ou Silesius.
 Après un choix de textes de maître Eckhart Sur l’humilité, cette maison qui a ses attaches en Alsace, publie le seul poème connu du grand mystique rhénan (1260¬1328). La poésie n’était pas, comme pour d’autres auteurs de l’histoire du mysticisme, un mode d’expression habituel du vieux maître médiéval ; ce Granum sinapis (le grain de sénevé), probablement une oeuvre de jeunesse, n’en est que plus émouvant.
 Les huit périodes du poème sont moins un condensé de la doctrine de mettre Eckhart que la description d’un cheminement spirituel qui mène de l’engendrement du Verbe divin à l’abandon de l’âme « en Dieu qui est non-être ». « Dieu, qui est sans nom, est inexprimable et l’Ame dans son fond est aussi inexprimable qu’il est inexprimable », affirmait Eckhart dans l’un de ses sermons allemande. Alain de Libera, qui traduit et présente le Granum sinapis, a fait suivre cette oeuvre de la traduction d’un commentaire latin anonyme qui explique le sens et la portée du poème.

Les Discours du discernement
L’Homme Nouveau (12/07/2003), par E. L.

L’excellente préface du père Festugière nous guide dans la compréhension de ce qui est la première grande œuvre de Maître Eckhart.

Rédigé alors que celui-ci était prieur du couvent dominicain d’Erfurt, de 1294 à 1298, ce discours est né des entretiens que frère Eckhart a menés avec ses fils. Aussi leurs questions et les réponses données sous forme de conseils intéressent-elles en premier lieu de futurs prêcheurs, les religieux et les religieuses. Mais elles sont également précieuses pour tout chrétien qui veut vivre de cette vérité que l’homme ne doit bâtir que sur Dieu seul (Rede XIX, Ps 126).

Suspectées d’ascétisme, ces instructions, si elles ne sont pas exemptes de ces rappels classiques gages d’une saine doctrine, dessinent de fait l’étincelant tracé de la mystique du maître thuringien. Pour exemple voici sa conclusion : "Qui a tout ce qu’il veut et souhaite a la joie. Mais cette joie nul ne la possè¬de que celui dont le vouloir est en union totale avec le vouloir dé Dieu. Que Dieu nous donne cette union." Un vrai trésor à méditer. 

Le Grain de sénevé
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (06/01/1990), par J.-P. Jossua

 C’est une surprise, pour les non spécialistes, de découvrir en 1989 un poème de Maître Eckhart, et qui a même toutes chances d’être authentique. De plus, il se présente, tel un cantique johannicrucien, avec un commentaire qui eût pu passer pour émaner du même auteur. Mais, nous explique Alain de Libera dans son excellente postface, il y a des nuances importantes de la pensée des deux textes qui font écarter cette idée : le commentaire latin 0 dont, on nous donne ici des extraits – est plus dyonisien, plus érigénien, moins intellectualiste ; en revanche, le poème est homogène aux sermons allemands d’Eckhart dont il synthétise tout le mouvement, à l’articulation de la pensée et de l’expérience.
 Si on lit l’allemand occidental ancien en s’aidant de la traduction, on comprend qu’il s’agit d’un Lied, un texte de chanson, au rythme simplet (on sait même pour quelle musique). Mais chaque strophe contient une nouvelle et puissante image directrice : le fleuve, l’anneau, la montagne et le désert, la lumière et la ténèbre, enfin l’invitation à sombrer dans le flot sans fond, dont se souviendra Angelus Silesius. C’est la métaphore de l’eau courante qui certainement l’emporte en nombre d’occurrences, mais celle du « merveilleux désert » – sans limites, sans lieu ni temps, et qui a sa propre guise – est la plus originale. Elle joue ici le rôle de celle de la nuit chez Jean de la Croix, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, qu’elles soient entièrement superposables, ni quant à l’imaginaire ni quant à la théologie.
 Le commentaire latin est clair, intéressant et ce fut à coup sûr une très bonne idée de nous le donner ici avec le Lied. Mais c’est un texte dionysien entre pas mal d’autres, c’est-à-dire un texte proclusien mâtiné de Trinité. Le poème, en revanche – si je ne cède pas involontairement à son exotisme, me semble étrangement rare et beau et même, quand on lit les huit strophes d’un même mouvement, fascinant.

Le Grain de sénevé
La Vie spirituelle (12/01/1989), par Ed. H. Weber o.p.

 Un volume réduit (67 p.), plus dense toutefois que tant d’écrits prolixes, composé de deux pièces d’inégale longueur. D’abord un court poème en huit strophes en langue allemande, accompagné d’une traduction française, fort élégante, d’Alain de Libera : Le grain de sénevé.  C’est, de l’avis d’un connaisseur comme K. Ruh, une oeuvre authentique du jeune Eckhart. Il débute en paraphrasant l’incipit du Prologue de Jean : Au commencement est le Verbe, puis se développe en considérations de théologie trinitaire pour s’achever en itinéraire menant l’âme en grâce jusqu’à la divinisation. 
 « Un des sommets de la poésie du Moyen Age », ce « chef¬d’ceuvre de poésie érudite » expose avec vigueur et concision une mystique dionysienne toute de sérénité.
 La seconde pièce est la version française d’un commentaire de poème. C’est un texte anonyme, rédigé en latin et issu de l’entourage d’Eckhart. Sept pages érudites du traducteur soulignent les principales références néo-platoniciennes du commentateur et y discernent les thèmes majeurs. Elles mettent en évidence le centrage sur la notion éminemment eckhartienne de fond de l’âme qui, du fait de l’Incarnation et de l’inhabitation des Personnes divines, coïncide, au terme du détachement et de la « percée », avec le fond sans fond de Dieu.

Le poème de Maître Eckhart
Poésie 88 (11/01/1988), par Pierre Dubrunquez

 Le seul connu du grand mystique rhénan, un petit poème spirituel de huit strophes composé en ancien allemand, « un chant qui n’en appelle pas d’autres et se clôt sur cela même dont il procède », ainsi que l’écrit Alain de Libera, son traducteur et présentateur, tel est le texte, un des sommets de la poésie médiévale, que nous propose la dernière livraison d’Arfuyen.
 Nulle intention érudite chez Gérard Pfister, son directeur d’origine alsacienne qui nous offre régulièrement les témoignages de la tradition spirituelle autant que poétique fécondée par le Rhin (Tauler, Eckhart, Silesius, mais aussi Roger Munier, Yvan Goll, Hans Arp, Nathan Katz). Mais le souci, plutôt, de donner à entendre ce qu’une expérience des plus intérieures peut avoir à nous dire, lorsqu’elle s’exprime dans l’âpreté d’une langue restée vivante et par l’évidence du poème :
 Ô mon âme
 Sors ! Dieu, rentre ! 
 Sombre tout mon être 
 en Dieu qui est non être, 
 sombre en ce fleuve sans fond !

 Chef-d’oeuvre de poésie érudite, certes, où s’exprime une doctrine, celle de la théologie dionysienne, aliment d’un long commentaire latin ici reproduit. Mais où une âme, surtout, abandonnant la langue des clercs, entre soudain dans la nuit du savoir pour offrir à son Dieu (et à nous) la nudité de son chant.

Le Grain de sénevé
Bulletin Critique du Livre Français (10/01/1996), par ---

 Un livre admirable tant par la mise en page que par la traduction et le texte. La mise en page : le poème en huit strophes est présenté sur une double-page avec le texte en moyen haut allemand et, en regard, sa traduction. La disposition, sur beau papier ivoire, est aérée, équilibrée. La traduction, on la doit à Alain de Libera, spécialiste de maître Eckhart. Le texte, un poème qui est "un des sommets de la poésie du Moyen Âge", un chant dont la mélodie est connue (Adam de Saint-Victor, 1192), mais qui engendre sa propre musique "dans l’âpreté de sa langue et la violence de ses allitérations".
 L’attribution du Granum sinapis à J. Eckhart ne fait plus de doute depuis les travaux de K. Ruh (Munich, 1985), il s’agit probablement d’une oeuvre de jeunesse. On ne peut la comparer qu’aux Sermons allemands. Ces huit strophes, "c’est incontestable, énoncent une doctrine et proposent un itinéraire" . Celui-ci va des concepts de la théologie à l’expérience mystique, il unit la culture intellectuelle du Lesemeister et la sagesse simple du Lebemeister.
 Une théologie fortement marquée par le Pseudo-Denys (les Noms divins, la Théologie mystique), que les commentaires d’Albert le Grand avaient fait connaître dans l’Allemagne du XIIIe siècle. Le poème est suivi d’un commentaire latin anonyme, également traduit par A. de Libéra, théologique et philosophique, et vraisemblahlenunt issu de l’entourage de maître Eckhart.

Le Grain de sénevé
Télérama (21/08/1996), par Michèle Gazier

 Véritable sommet de la spiritualité chrétienne d’Occident, la poésie de Maître Eckhart (1260 -1326) est, selon son traducteur Alain de Libera, un chef-d’oeuvre d’érudition « où l’érudition n’apparaît pas ». Dans les huit strophes commentées du Grain de Sénevé, on est frappé par la simplicité formelle et la pure sérénité de cette quête mystique. Mais laissons plutôt parler le texte, dont la modernité, l’universalité témoignent du génie de ce théologien allemand, qui fut l’un des rares à savoir se défendre contre l’Inquisition :
 Deviens ton enfant. / Rends-toi sourd et aveugle ! / Tout ton être doit devenir néant ! / Laisse le lieu, laisse le temps. / Et les images également . / Si tu ras par aucune voie / Sur le sentier étroit, / Tu parviendras jusqu’à l’empreinte du désert. 
 (Admirable) traduction d’Alain de Libera.

Les Légendes de Maître Eckhart
La France Catholique (29/11/2002), par P. G. M.

 "L’homme qui s’est laissé lui-même et qui a tout laissé, qui ne cherche plus en rien son bien propre et qui opère toutes ses oeuvres sans ’pourquoi’ et par pur amour, il vit en Dieu et Dieu vit en lui".
 
Cette citation de maître Eckhart résume bien la doctrine mystique de ce grand dominicain. A l’heure où tant de personnes, parfois chrétiennes, se tournent vers les mystiques orientales d’inspiration hindoue ou bouddhique, on ne peut que se réjouir de voir Maître Eckhart et les mystiques chrétiens rhénans des XIII° et XIVe siècles présentés à nouveau au grand public.
 Les Légendes de Maître Eckhart paraissent en français pour la première fois. Ces neuf récits, assez brefs, illustrent avec beaucoup de pertinence et de finesse la spiritualité de dépouillement total, voie privilégiée vers l’union à Dieu. Certains y trouveront quelques traits de ressemblance avec les fioretti de François d’Assise ; ils sont cependant de tournure plus intellectuelle. Mais combien profonds !
 Qu’on en juge par cette brève citation :
"Maître Eckhart rencontra un jour un bel enfant qui était entièrement nu. Il lui demanda d’où il venait.
"Je viens de Dieu", lui répondit l’enfant.
– Où l’as-tu laissé ?
– Dans un coeur vertueux".
– Et où vas-tu ?"
–Je vais à Dieu"
– Où donc le trouveras-tu ? 
– Je le trouverai lorsque j’aurai quitté toutes les créatures".
 Ces légendes sont précédées d’une présentation par Gérard Pfister ; elles sont accompagnées de nombreuses notes explicatives et suivies d’une brève biographie de Maître Eckhart. Un travail utile et bien conçu, qui intéressera autant ceux qui ne connaissent pas encore l’école mystique rhénane que ceux qui en goûtent l’excellence.

La bonne nouvelle
En Alsace (10/01/2002), par Jacques Lindecker

 De même que les éditions Arfuyen d’Orbey avaient donné la première traduction de l’unique poème d’Eckhart, c’est la première fois que paraissent en français Les Légendes de Maître Eckhart, une excellente et lumineuse introduction à l’œuvre réputée difficile du prédicateur rhénan. La dizaine de récits réunis Ici sont à la fois simples, amusants, savoureux et frappés d’une humanité rare. On en prendra pour exemple un court extrait :
 « Maître Eckhart rencontra un jour un bel enfant entièrement nu. ll lui demanda d’où il venait.
"
Je viens de Dieu, lui répondit l’enfant. 
Qui es-tu ?
Un roi, lui répondit l’enfant. 
Où donc est ton royaume ?
ll est dans mon cœur. »

Trois Rhénans
Lien vivant (10/01/2002), par Marie-Claire Van der Elst

 Bien dans l’esprit de la collection des Carnets spirituels qui propose, dans une présentation soignée, des textes mystiques inédits ou introuvables, voici trois volumes parus dernièrement.
 Les Légendes, au nombre de neuf, ont été tirées de différentes éditions allemandes de l’oeuvre du Maître. "Par un savoureux retournement de situation, explique G.P., c’est bien souvent Maître Eckhart qui joue, dans les Légendes, le rôle de ces clercs ... qu’ il a lui-même si souvent raillés." Elles nous montrent en effet Eckhart dialoguant avec une jeune fille, un enfant nu, un homme pauvre ou autres personnages inattendus dont les propos sont "le plus souvent de la plus pure inspiration eckhartienne". Les notes citent d’ailleurs des passages des Sermons où les mêmes idées se retrouvent, sur le "sans pourquoi" de toute chose, l’engendrement du Fils en nous-mêmes, la pauvreté intérieure, la véritable liberté... Le dernier mot, toutefois appartient à M. E, à qui ses amis qu’il s’apprête à quitter demandent un cadeau d’adieu : "Il arrive bien souvent que ce qui nous semble le plus minimeest plus grand devant Dieu que ce qui nous semble digne de la plus haute estime. C’est pourquoi nous devrions recevoir comme égales toutes les choses auxquelles Dieu nous soumet."
 Pour Jean Tauler, les textes du volume sont extraits du t. 7 des Oeuvres complètes publiées en 1912, et ils sont "attribués" à Tauler, ce qui n’a rien de surprenant quand on sait comment les textes nous sont souvent parvenus dans des transcriptions par les disciples du Maître. Cela ne leur ôte rien de leur valeur ni même de leur "authenticité". On retrouve les grands thèmes de la nudité intérieure, de l’immersion en Dieu, de la vraie pauvreté "qui reçoit tout des mains de Dieu, sans la moindre rancoeur, dans le repos et le silence, sans que rien puisse la trouble".
Conseils et exhortations et seize Lettres complètent ce volume apaisant, à méditer dans le calme.
 Le volume consacré à Ruysbroeck présente des morceaux choisis extraits de trois sources différentes. La Vie de contemplation dans la traduction de Maeterlinck est une version moins rigoureuse, certes, que celle de Dom Louf parue récemment chez Bellefontaine, c’est plutôt une curiosité littéraire. Les deux autres textes (les deux Cantiques spirituels d’après une adaptation en latin car l’original est perdu, et La Prière de Jésus) proviennent l’un d’oeuvres choisies, l’autre d’une anthologie et sont peu accessibles. Bonne occasion de les découvrir, ils contiennent des perles ! "Celui qui foule les sentiers de l’amour se porte bien au fond de lui-même. Il entend la voix mystérieuse qui dit toutes choses en une parole."

Les Légendes de Maître Eckhart
Revue Alsacienne de Littérature (03/01/2003), par Jean-Claude Walter

 Ces légendes sont faites de neuf scènes, autant de dialogues auxquels nous participons d’emblée, en auditeurs zélés. Précisons d’abord qu’il s’agit ici du troisième livre de Maître Eckhart aux Éditions Arfuyen. Le premier, Sur l’humilité, un choix de textes, réédité en 1998 ; le second, Le grain de sénevé, unique poème d’Eckhart, également traduit par Alain de Libera, réédité en 1996. Voici que Gérard Pfister présente et traduit ces Légendes de Maître Eckhart, dans son attrayante collection des Carnets spirituels. C’est dire l’audience de ces textes mystiques, où Bossuet côtoie l’abbé de Saint-Cyran ou Marie de la trinité, tant d’autres dont les voix ne peuvent que nous émouvoir, nous captiver, faire parler la conscience...
 Mais entrons dans ces Légendes, scènes ouvertes, dialogues subtils. Où l’on rencontre la jeune fille, l’homme pauvre, un docteur ès Saintes Écritures, un économe, l’enfant nu, et, bien sûr, Maître Eckhart. Grâce à cette traduction, d’une si belle clarté, nous participons à ces dialogues qui portent sur l’essentiel : disons Dieu, notre âme et le destin. Il s’agit moins de sermons que d’échanges, d’interrogations, où s’imposent la voix et les préceptes du Maître dominicain. Que de finesse, de simplicité, voire d’humour dans l’argumentation ! Le livre fermé, on n’a qu’un désir : le relire aussitôt. Tant la persuasion du Maître rhénan a gagné nos esprits.
 Dans la même collections des Carnets spirituels, vient de paraître : Jean Tauler, Les Cantiques spirituels, traduits du latin par E. P. Noël.

Les Légendes de Maître Eckhart
Bulletin Critique du Livre Français (10/01/2002), par ---

 Les textes présentés dans Les Légendes de Maîre Eckhart ont été regroupés par Gérard Pfister à partir de différentes éditions de l’oeuvre d’Eckhart, notamment celle de Joseph Quint (Carl Hanser Verlag, Munich, 1963). Dans les premières années qui suivirent la mort, en 1328, de Johannes Eckhart de Hochheim, la légende semble s’être à ce point emparée de lui, qu’elle a été traditionnellement intégrée à son oeuvre sous forme de récits ou de dialogues. Présenté comme une sorte de saint ermite, le théologien rencontre successivement une jeune fille, un homme pauvre, un frère économe, un « Ami de Dieu », un enfant nu et on le voit souvent se mettre à leur école.
 Le lecteur trouvera dans ce petit ouvrage la quintessence de l’enseignement de cette grande figure de l’ordre dominicain, lui-même suspecté par l’Inquisition et dont vingt-huit propositions furent condamnées, en 1329, par une bulle du pape Jean XCII. Pauvreté de l’esprit (« ne rien connaître dans le temps ni dans l’éternité que Dieu lui-même »), dépossession (« dès lors que l’homme s’approprie ce que Dieu opère à travers lui, son oeuvre n’est plus dans la volonté de Dieu »), non-savoir (« ne clabaude pas sur Dieu... Il est au-dessus de ton entendement »), union à Dieu (« ici le fond de Dieu est mon fond et mon fond est le fond de Dieu »), gratuité (« l’amour est sans pourquoi ») : le lecteur l’aura compris, ces légendes n’ont rien à voir avec l’univers des contes de fées.

Les Dits de Maître Eckhart
Catalogue La procure (04/01/2003), par ---

 Cette première traduction française des Dits de Maître Eckhart offre le cœur de la pensée d’un maître spirituel à la place unique dans l’histoire du christianisme. 
 Sous forme de courtes citations, dont la saveur n’est pas sans rappeler les aphorismes des Pères du désert, c’est une mvstique universelle qui se déploie ici en toute simplicité.


Johannes Eckhart
Le Mensuel Littéraire et Poétique (12/01/2002), par Gaspard Hons

 Johannes Eckhart de Hochheim, dit Maître Eckhart, a parlé pour le simple et le docte, en théologien et en prêcheur. Suspecté d’hérésie il a connu un procès d’inquisition. Dominicain il a enseigné notamment à Paris, un an après l’exécution des Templiers et du bûcher de Marguerite de Porete. Ses écrits font penser aux aphorismes des Pères du désert. Nous voyons en lui un mystique, étranger aux hommes, éloigné de lui-même et limpide au-dedans.
 Les Dits  : les paroles mêmes d’Eckhart, ou des paroles rapportées par ses disciples ? Importe avant tout l’esprit qui s’en dégage et qui touche ce temps de la Sainte Inquisition. Par exemple, lorsque le pauvre tend la main pour recevoir le pain, il offre avec elle tout son honneur. En faisant l’apologie de la pauvreté (pauvreté d’esprit et pauvreté du Christ) Eckhart a été déclaré hérétique... Eckhart a su distinguer entre le vrai maître intérieur et l’autre, le maître du savoir : "Mieux vaudrait un seul maître à vivre (Lebemeister) que mille maîtres à penser (Lesemeister). Mais penser et vivre sans Dieu, personne ne peut y parvenir."
 Aux Dits d’Eckhart nous préférons les Légendes, anecdotes ou faux contes populaires. Une saveur de mysticlsme ordinaire, du quotidien y règne. Plusieurs légendes, celle de la « fille », celle du festin ou celle de l’adieu du maître nous questionnent. Dans ces anecdotes le théologien et le prêcheur finissent par se rejoindre. Le message, puisque message il y a, est toujours identique, les formulations étant différentes. Il y a chez Eckhart un accueil, une écoute, une ouverture, ainsi qu’une recherche parfois irritante de perfection : devenir véritablement un avec Dieu :
« Qui es-tu ? lui demande Maître Eckhart.

- Un roi, répondit l’enfant.
- Où donc est ton royaume ?
- Il est dans mon coeur.
- Prends bien garde alors que personne ne vienne à le posséder avec toi !
-J’y veille ».
 Si les Légendes sont savoureuses, elles sont pour les détracteurs du Maître, trop audacieuses : "Si avec l’aide de Dieu, un homme pouvait apprendre vraiment à embrasser la vertu, il deviendrait du même coup le maître de tous ses vices."
 De ces deux ouvrages nous gardons ces mots précieux mis dans la bouche de la "fille" venue frapper à la porte du couvent : "Je ne suis qu’une chose parmi les autres choses." Un moine bouddhiste approchant le Mont Tai-chan aurait pu les prononcer. Sans doute l’a-t-il fait.
 A lire aux éd. Arfuyen d’Eckhart : Sur l’humilité et le merveilleux Grain de sénevé.

Les Dits de Maître Eckhart
Ecritures (01/01/2003), par ---

 "Voici Maître Eckhart à qui Dieu jamais rien ne cela, affirme l’en-tête de l’ouvrage", et il est vrai que ces 65 "dits" rassemblés par des disciples du grand mystique rhénan du Xlle siècle, jalonnent le plus haut itinéraire spirituel proposé à une âme.
 Le thème est d’abord celui de la naissance de Dieu dans l’âme, dont les conditions sont exigeantes. Dieu est l’être véritable, le péché et tout mal ne sont rien d’autre que séparation de l’être. Il s’agit de posséder un esprit tourné vers le dedans, de désirer ce qui est le plus haut, de mener le plus grand et le plus héroique des combats qui est de s’oublier et de se renoncer soi¬même. On possède alors "l’art de Dieu" sans lequel "la sagesse est sans sagesse". Le propre de Dieu est de donner : par l’humilité, on se rend réceptif à ce don. La récompense sera Dieu lui¬même, avec la grâce qui "porte l’Esprit Saint sur son dos".
 
Le message de ces "dits" est une Parole abrégée de l’Écriture. Il traverse les âges.

Les Dits de Maître Eckhart
L’Homme nouveau (20/04/2003), par E. L.

Quel bonheur de découvrir à sept siècles de distance ces Dits savoureux et originaux. Ils témoignent, en effet, de la profondeur du mystique rhénan nourri de l’Évangile de saint Jean, des Pères grecs (en particulier Maxime le Confesseur), de la popularité méritée du grand prédicateur et Maître dominicain (il enseigna à Paris en 1311, privilège insigne que connut saint Thomas d’Aquin avant lui), de l’injustice d’une condamnation qui frappa ce théologien de l’Incarnation, chantre de Dieu Lumière et meilleur Ami de l’homme.

On est frappé par la modernité du guide spirituel, sa liberté de ton, son jugement audacieux qui s’empare des mystères de la foi, appréhende l’immensité d’un Dieu qui – dit-il à chacun de nous – a besoin de notre humilité car sans humilité il ne peut rien nous donner. On le voit, ce discours ontologique et mystique s’exprime en formules saisissantes, en raccourcis fulgurants, en images inédites. La forme épouse le fond et nous permet d’accéder à la joie de la contemplation ouverte comme la sainteté à tous.

Un maître à vivre, tel nous apparaît Maître Eckhart à qui Dieu ne cacha jamais rien.

Les Dits de Maître Eckhart
Terre du ciel (05/01/2003), par Jacqueline Kelen

 Les Légendes de Maître Eckhart, volume paru dans la belle collection « Les carnets spirituels », voici les propos et méditations du dominicain qui enseigna à Paris, Strasbourg et Cologne, et dont certaines idées furent condamnées en 1329 par une bulle papale, comme menaçant « le cœur des gens simples ». Mais l’Histoire ou la Providence en a décidé autrement, et désormais Maître Eckhart nourrit de nombreuses âmes en quête de profondeur et de dépouillement (cela va de pair).
 C’est pourquoi lesparoles contenues dans ce petit livre sontprécieuses : elles reprennent les grandsthèmes chers au dominicain, développés dans les Traités et les Sermons, mais ellesparaissent venir ici lors d’un entretienfamilier, d’uneconversation entre amis.Le prédicateur puissant semble se rapprocher de nous, il nous tire par la manche, il murmure à notre cœur des vérités essentielles.
 Certains dits ont un ton implacable qui réveille : « Toute souffrance n’est pas méritoire, mais seulement celle qui est produite par la volonté et par l’amour (...). La souffrance ne vaut rien sans la vertu. » Ou encore : « Celui qui veut devenir ce qu’il doit être, il lui faut laisser ce qu’il est à présent. » D’autres paroles font sourire : « Mieux vaudrait un seul maître à vivre que mille maîtres à penser. » Certains propos vibrent comme un poème : « L’âme n’est pour Dieu que caresse, et Dieu caresse pour l’âme. Et Dieu lui enseigne tout l’art... » Et telle phrase résonne en nous longuement : « La joie du Seigneur, c’est le Seigneur Lui-même... »
 On ne saurait assez remercier Gérard Pfister, fondateur et surtout animateur (au sens du souffle) des éditions Arfuyen, d’offrir aux contemporains ces textes mystiques de haute volée et de profond silence. Lui-même a traduit les Dits du moyen haut allemand, tandis que Marie-Anne Vannier signe la préface. 
 Quant à ce livre de Maître Eckhart qui ne cesse d’inviter au détachement, le paradoxe veut que tout lecteur attentif ne puisse s’en séparer, tant sa compagnie paraît indispensable.

Les Dialogues de Maître Eckhart avec soeur Catherine de Strasbourg
Bulletin Critique du Livre Français (07/01/2004), par ---

 Oeuvre apocryphe, Les Dialogues de Maître Eckhart avec sœur Catherine de Strasbourg, est un court récit, publié pour la première fois en 1857 par Franz Pfeiffer, dans leur langue, l’allemand. Le texte a connu une première traduction en français en 1954 (Actes Sud) par A. Mayrisch Saint-Hubert. Le nouveau traducteur, Gérard Pfister, a introduit un découpage en parties et chapitres pour faciliter la lecture.
 On s’interroge sur l’auteur de ce texte : s’agit-il d’un cercle strasbourgeois désireux de mettre en lumière l’importance pour Maître Eckhart du séjour à Strasbourg ? ou bien de disciples qui voulaient faire connaître le message du maître après sa condamnation par les autorités ecclésiastiques ? ou enfin du cercle des "amis de Dieu" autour de Jean Tauler ? Quant à Katrei, "la fille qu’Eckhart avait à Strasbourg" s’agit-il d’une mystique rhéno-flamande ? ou bien de Marguerite Porete, auteur du Miroir des âmes simples et anéanties  ? ou bien encore d’une transposition de Catherine de Sienne, chère aux Dominicains ? Elle symbolise, quoi qu’il en soit, le chercheur de Dieu qui se rend chez un maître afin d’être enseigné sur "le chemin le plus court pour parvenir au bonheur éternel" (p. 33) et qui, déçu par sa lenteur, en vient à l’enseigner lui-même.
 On est frappé par l’originalité, voire la modernité, de ce court texte : il est écrit en allemand, chose peu courante au XIV’ siècle (on sait que Luther appréciait Eckhart, "orfèvre de la langue allemande"), la primauté y est donnée à une femme qui s’adresse sans ménagement au maître : "Taisez-vous, épargnez-moi, vos paroles... vous m’avez fait obstacle" (p. 65). Il reflète les caractéristiques du courant rhénan où dominicains et béguines se rencontrent. En revanche, on sera plus réservé sur la fidélité de ces Dialogues à la pensée d’Eckhart.
 Certes, les traits dominants se retrouvent : la divinisation de l’homme ("devenir par grâce ce que Dieu est par nature" ; Katrei demande à Dieu "qu’en son âme, Il naisse à chaque instant "), l’importance du temps ("il parlait de l’éternité et, vous l’avez compris, à partir du temps", dit Jean Tauler à propos d’Eckhart). Mais s’agit-il bien du "chemin sans chemin" cher au mystique rhénan ? Il est beaucoup question de "voies", d’étapes. On serait, en fait, plus proche des trois voies de Denys l’Aréopagite d’autant que la voie purgative est plus largement traitée que les voies illuminative et unitive. Il n’en reste pas moins que ce petit livre est précieux pour la connaissance de la mystique du XIV’ siècle.

Les Carnets d’Arfuyen
La Croix (17/07/2003), par Robert Migliorini

 Les carnets spirituels d’Arfuyen s’enrichissent de nouveaux titres à recommander à tous ceux qui se sentent touchés par les mystiques. Et ils sont nombreux aujourd’hui.
 Deux d’entre eux retiennent plus spécialement l’attention : Les Dits de Maître Eckhart, traduit du moyen haut allemand par Gérard Pfister, avec une préface de Marie-Anne Vannier (146 p., 17,5 €). Les écrits du mystique rhénan ne manquent pas de faire penser aux aphorismes des Pères du désert. Une mystique qui nous concerne au plus intime de notre destinée spirituelle ». Ensuite, Gérard Pfister, en collaboration avec Soeur Christiane Sanson, édite les textes de Marie de la Trinité, Entre dans ma gloire (cenets 1942-1946), 140 p., 15,5 €.

Les Légendes de Maître Eckhart
La Vie spirituelle (12/01/2003), par Jean-Marie Gueullette o.p.

 Ce petit livre propose une traduction française de quelques dialogues apocryphes diffusés dans les milieux rhénans après la mort d’Eckhart. Ils offrent une mise en scène souvent savoureuse de la doctrine eckhartienne, dans des dialogues où le maître rencontre des admirateurs ou des contradicteurs, qui lui permettent de préciser sa pensée. Le traducteur propose en notes des citations des sermons de maître Eckhart qui permettent de faire le lien avec les textes authentiques, parfois de manière probante, parfois sous la forme de simples rapprochements. On n’évite pas l’indispensable référence au bouddhisme tchan pour faire comprendre au lecteur occidental l’existence de l’homme en Dieu avant sa naissance. On peut regretter également que l’introduction de quinze pages soit consacrée à une biographie d’Eckhart et à un résumé de sa doctrine spirituelle qui n’apportent rien de véritablement nouveau alors que le lecteur reste complètement sur sa faim à propos du texte qui est traduit ici. Il n’est rien dit de son milieu d’origine, des conditions de sa diffusion, de son authenticité éventuelle. Malgré ces lacunes, l’ouvrage vient utilement compléter le dossier des textes rhénans accessibles en français.

Les Légendes de Maître Eckharrt
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (02/01/2004), par J.-P. Jossua

 C’est un joli livre que Les Légendes de Maître Eckhart, présenté, traduit et annoté par Gérard Pfister. Une bonne introduction rappelle, à l’aide de ; citations topiques, la doctrine spirituelle du maître rhénan. Suit un choix d’anecdotes et de propos tirés des Fioretti d’Eckhart, d’après les éditions Quint, Schulze-Maizier, Lehman. Ce sont des textes très savoureux, que Gérard Pfister leste de notes indiquant leur arrière-plan dans l’enseignement authentique de Maître Eckhart – dont elles sont une sorte de version narrative –, selon les traductions Ancelet-Hustache et Libera.
 Le plus étonnant est peut-être le premier, dans lequel le dominicain rencontre une
jeune fille qui est l’illustration parfaite de son enseignement, car elle ne sait pas qui elle est et ne peut dire, de façon très pure, que tout ce qu’elle n’est pas. Mais tous sont attachants. Le souci de se démarquer des frères du Libre Esprit dans la question des oeuvres – inutiles ou nécessaires selon qu’elles prennent ou non leur source en Dieu – se manifeste à plusieurs reprises. 
 Je dirais ceci : si quelqu’un a des doutes quant à la justesse de la séquence : âme éternelle a parte ante et post, unie à Dieu en son fond au point de ne pas se distinguer de lui, produisant les seules oeuvres valables, il pourrait en retrouver l’essentiel en pensant : l’Esprit saint au plus mystérieux de la personne, l’unissant à Dieu en créant en elle l’amour et la prière ; le fondement théologique est différent, la leçon spirituelle serait la même à ceci près : au lieu de tout rejeter de ce qui n’est pas l’étincelle ultime, accepter l’univers et soi-même jusque dans son corps et les offrir en gratitude...

Les Conseils de Maître Eckhart
Le Monde (24/01/2003), par Patrick Kéchichian

Six siècles après, le grand théologien reste ce frère prêcheur instruisant ses enfants. Toutes les encyclopédies rassemblant les sagesses des diverses civilisations et religions deviennent inutiles et dérisoires lorsqu’une seule forte voix offre l’unique espace nécessaire pour la pensée et la méditation. II faut simplement se mettre à l’écoute. Haute figure du christianisme médiéval, à la fois héritier et précurseur, Maître Eckhart reste, après plus de six siècles, ce frère prêcheur instruisant « ses enfants qui lui posaient de nombreuses questions lorsqu’ils étaient assis ensemble pour la conversation du soir ». 

 Né vers 1260 en Thuringe, entré chez les dominicains, Eckhart exerça deux magistères à Paris, avant de devenir vicaire général de son ordre pour la province de Bohême. Sa charge le contraint à d’incessants déplacements. Ses prédications en allemand semblent connaître alors une audience et un retentissement considérables. A Paris dans les années 1311-1313, il participe aux grandes querelles théologiques qui agitent l’Université. De cette période ont été surtout conservés les sermons en latin. A Strasbourg dans les dix années suivantes, puis à Cologne, la pensée de Maître Eckhart est combattue.

En 1325-1326, deux listes de thèses suspectes émanant du théologien sont établies par les autorités ecclésiastiques. En 1327, l’année qui précède sa mort, l’accusé se rend à Avignon pour plaider sa cause auprès du pape jean XXII. Le 27 mars 1329, d’une manière posthume, une balle condamne comme « entachées d’hérésie » 17 propositions du dominicain. Cela n’empêcha pas Maître Eckhart de devenir le principal représentant de tout un courant spirituel auquel on donna le nom de mystique rhéno-flamande. Les inquisiteurs voulaient arrêter la progression de cette pensée téméraire « dans le coeur des gens simples ».

Les nombreux récits qui ont circulé après la mort du théologien, comme ces Légendes traduites par Gérard Pfister, démontrent que ce but ne fut pas atteint. (...)

Les éditions Arfuyen annoncent pour le début de février Les Dits de Maître Eckhart, traduits par G. Pfister et présentés par Marie-Anne Vannier.

Discours du discernement
Lien vivant (10/01/2003), par Marie-Claire Van der Elst

 La présente traduction a étë publiée dans La Vie Spirituelle (en 1982-83) et il existe une autre traduction parue sous le titre Les Instructions spirituelles dans l’édition des Traités (Seuil, 1971).
 A.J. Festugière explique dans l’introduction que la doctrine d’Eckhart peut se résumer ainsi : 1. Anéantissement de la volonté propre ; 2. Dans la mesure où l’on est tout vidé de soi, Dieu prend la place...
 Ce discours se compose de 23 entretiens spirituels où M. Eckhart répond à des questions posées par les frères : De la véritable obéissance, Ce que l’homme doit faire quand il est privé de Dieu et que Dieu s’est caché, Des deux sortes de repentir...
 Ces conférences du Prieur d’Erfurt s’adressent aussi à tout chrétien.

Les Discours du discernement
La Vie spirituelle (03/01/2005), par Laurent Lemoine o.p.

 Les Discours du discernement (...) permettent de se familiariser avec un aspect peut-être moins connu de l’enseignement de Maître Eckhart, plus ou moins bien présenté au grand public à ]’heure actuelle.
 En effet, si l’on a l’occasion de puiser dans l’œuvre du plus célèbre des représentants de l’École rhénane pour y chercher des développements très audacieux sur le Dieu Un ou sur la vie mystique, on s’attend moins à ce que Maître Eckhart ait laissé derrière lui de très originaux conseils de vie morale et spirituelle comme l’attestent ces conférences spirituelles destinées à des novices. Eckhart y apparaît comme un véritable directeur spirituel soucieux de la pratique des sacrements comme de l’amour du prochain.
 Le très grand bénéfice à tirer de la lecture de ce discours consiste à abandonner une conception infantile de la vie spirituelle chrétienne : ce qu’Eckhart propose n’est pas du petit lait mais une boisson solide pour adultes dans la foi ! Eckhart apprend ainsi à fonder la sainteté non pas d’abord sur un faire mais sur un être (Rede 4), à distinguer résolument entre l’inclination au péché et le péché (Rede 9), à penser le lieu de l’amour dans le vouloir foncier, à renoncer au transport mystique pour se mettre, le cas échéant, au service des nécessiteux (Rede ro), à rester intérieurement libre dans ses oeuvres (Rede 21), à se comporter comme un « chercheur de Dieu en toutes choses et un découvreur de Dieu en chaque instant et en tout lieu » (Rede 22) dans une disposition fondamentale de confiance et d’optimisme : « Avec la volonté, je peux tout. Je peux porter la peine de tous les hommes, nourrir tous les pauvres, accomplir les œuvress de tous les hommes » (p. 12).
 Bien des spécialistes modernes du discernement éthique comme bien des pasteurs d’âme auraient intérêt à profiter des trésors de sagesse contenus dans ce petit livre !

Les Dits de Maitre Eckhart
Nouvelle Revue Théologique (01/01/2005), par H. Jacobs s.j.

Depuis plusieurs années, les éditions Arfuyen publient les écrits des auteurs de la mystique rhénane et de leurs disciples. Voici présentement les Sprüche de Maître Eckhart, ses Dits, dans la traduction de Gérard Pfister.

Édités pour la première fois en 1857 par Franz Pfeiffer, leur version française les reprend intégralement, à l’exception des derniers textes qui ont été insérés dans les Légendes de Maître Eckhart, parues dans la même collection (n° 12).

Sont-ils vraiment du Maître ou faut-il les attribuer à quelque plume fidèle qui a voulu en transmettre la substance après l’interdit pontifical ? On ne sait mais on a observé la parenté de certains d’entre eux avec tel ou tel Sermon et avec tel ou tel passage des Questions parisiennes. Ils se présentent comme des aphorismes, à l’expression souvent saisissante, et qui ne sont pas sans évoquer ceux des Pères du désert.

Leur message résume celui des Écritures et se concentre dans le mystère de l’Incarnation. Comme les Sermons allemands, ils demandent pourquoi Dieu s’est fait homme, et ils répondent, comme eux, « pour que Dieu naisse dans l’âme et que l’âme naisse en Dieu ».

Ce thème de la naissance de Dieu dans l’âme reprend celui de la divinisation si cher aux Pères grecs. L’évangile de Jean et les thèses de l’ontologie sont exprimés par Eckhart en des formules qui ont toujours pour finalité de nous conduire à la vie mystique en sa dimension trinitaire. Infiniment plus Lebemeister que Lesemeister, Eckhart nous appelle à devenir adverbe auprès du Verbe. 

Commentaire du Notre Père
La Nef (12/01/2006), par Falk van Gaver

 Le « Notre Père », donné par le Christ lui-même, est le paradigme de toute prière : « Quand vous priez, dites... » Le Commentaire du Notre Père de Maître Eckhart, le grand théologien dominicain allemand du Xllle siècle, est un bref traité qui analyse les sept demandes contenues dans la « prière du Christ ».
 Sa structure suit la progression du texte biblique verset par verset et mot à mot. Après une introduction sur l’apostrophe « Notre Père qui es aux cieux », Eckhart distingue d’une part les trois premières demand concernant Dieu, d’autre part les quatre dernières qui s’appliquent à l’homme. Ainsi, le Commentaire propose une méditation sur la prière : qu’est-ce que la prière ? comment faut-il prier ?
 Prier, c’est entrer dans la prière du Christ. La prière du Christ ouvre à l’homme un chemin pour faire l’expérience de Dieu et entrer dans l’intimité du Père. On trouve déjà dans cette oeuvre de jeunesse le thème eckhartien central de la filiation divine.
 Enraciné dans les références patristiques et la théologie scolastique, le Commentaire du Notre Père fait partie des oeuvres latines d’Eckhart. II est dans cette édition suivi de la Prière de Maître Eckhart, oeuvre allemande. L’oeuvre latine d’Eckhart, qui exprime l’enracinement théologique de sa pensée, permet de comprendre les audaces mystiques de l’oeuvre allemande : les expressions les plus surprenantes trouvent ainsi en réalité leur fondement dans la tradition catholique la plus classique.

Commentaire du Notre Père
Lien vivant (04/01/2005), par Marie-Claire Van der Elst

 Le premier-texte de ce volume était inédit en français et le second, traduit du moyen haut allemand par G. Pfister (qui n’a pas redouté de se lancer dans cet exercice périlleux) est présenté pour la première fois en édition bilingue. S’appuyant sur les Pères de l"Eglise (Jean Chrysostome, Cassien, Augustin notamment), M.Eckhart met en valeur le fait que le Notre Père nous apprend "à prier pour la terre entière" et que les demandes se tiennent : "dès que ce règne arrivera, soit maintenant par grâce, soit dans le futur par gloire, la volonté de Dieu sera faite sur la terre comme au ciel". 
 Marie-Anne Vannier, dans son intéressante postface, montre que ce commentaire très classique, comme beaucoup d’autres au Moyen Age "se présente comme une explication à visée théologique" et qu’en commentant les quatre dernières demandes en fonction des trois premières, M. Eckhart se situe du côté de l’éternité. Quant à la Prière sans doute écrite par un disciple elle offre un intéressant parallèle tant par les similitudes que par les variantes.

Maître Eckhart et la prière
Le Messager (12/01/2005), par Chr. M.

 Le Commentaire du Notre Père de Maître Eckhart est une oeuvre de jeunesse inspirée de Thomas d’Aquin et du Commentaire sur saint Matthieu de Jérôme. Ce traité veut aller au cœur du texte biblique de référence tant chez les catholiques que les protestants. Genre littéraire en vogue au XVe siècle, ce Commentaire se montre plus ou moins explicite, d’un verset à l’autre.
 La Prière de Maître Eckhart qui suit le Commentaire a été traduite du moyen haut allemand par Gérard Pfister, l’éditeur, en collaboration avec Marle-Anne Vannier, de la faculté de théologie de l’université de Metz. Les deux textes s’articulent "autour de la pureté de la nature divine et des implications qui en découlent pour l’être humain", remarque cette dernière.

La Prière selon Maître Eckhart
Les Affiches (10/01/2005), par Christine Muller

 Indifférent aux remous de notre temps, Gérard Pfister poursuit à travers sa maison d’édition Arfuyen sa quête de textes inédits de la littérature sacrée, mais aussi de la poésie. Fervent admirateur du grand mystique de Thuringe Maître Eckhart, il publie aujourd’hui un Commentaire du Notre Père, texte de jeunesse et genre littéraire très en vogue au 14° siècle. La Prière de Maître Eckhart qui suit a été traduite du moyen haut allemand par Gérard Pfister en personne, tandis qu’Eric Mangin, spécialiste de la mystique rhénane, se charge de préfacer la présente édition.
 Difficile d’imaginer que Maître Eckhart possède son fan-club au même titre qu’une star de sitcom. Pourtant, il est tout à fait possible de joindre l’Équipe de recherche sur la mystique rhénane en naviguant sur son site. Bien plus que les textes religieux dont il est question ici, c’est la vie de son auteur qui mérite toute notre attention. Diplômé en théologie à l’université de Paris, Maître Eckhart est très vite promu à des responsabilités écrasantes. Il est le premier prédicateur en « langue vulgaire » – ici en l’occurrence l’allemand – et connaît ce faisant une grande renommée. Ce qui n’est pas du goût de l’évêque de Cologne dont dépend le maître. Une commission d’inquisition accuse le digne vicaire général d’hérésie. Le grand homme mourra avant de connaître le verdict de son procès, tandis que Jean Tauler perpétue à Strasbourg la doctrine eckhartienne à l’usage « des gens simples ». Les deux textes mis en valeur dans ce volume résument idéalement le combat du maître : pourchasser l’obscuran- tisme religieux pour aller à l’essentiel.

Les Dialogues de Maître Eckhart avec soeur Catherine de Strasbourg
Connaissance des Pères de l’Eglise (03/01/2005), par Colette Pasquet

 Ce dialogue apocryphe de l’oeuvre d’Eckhart avait déjà fait l’objet d’une première traduction française maintenant épuisée. Il suscite un grand nombre d’interrogations quant à son auteur et aussi quant au personnage principal, soeur Catherine. Marie-Anne Vannier dans son introduction aborde toutes ses questions et aide à mieux comprendre la portée de ce texte.
 Rédigée en langage populaire, cette fiction met en scène Catherine, son confesseur et un mystérieux troisième personnage, sage et expérimenté, qui lui prodigue des conseils éclairés sur la conduite à tenir en sa quête spirituelle. C’est lui qui semble être le maître avisé plus que le confesseur.
 Les étapes du chemin sont tracées dans le premier discours, les deux derniers étant consacrés à l’expérience mystique faite par Catherine et, grâce à Catherine, par son confesseur. La démarche initiatique évoquée dans ce texte se réalise d’une manière paradoxale, puisque le confesseur se trouve recevoir de Catherine l’enseignement « d’expérience » qu’elle attendait en fait de lui.
 Ce petit dialogue plein d’humour écrit au Moyen Âge recèle quelques bons conseils pour la vie spirituelle et pourra être utile à ceux qui, aujourd’hui, s’aventurent sur ce chemin.

Les Dialogues de Maître Eckhart avec soeur Catherine de Strasbourg
Nouvelle Revue Théologique (03/01/2005), par B. Pottier, s.j.

 Ce petit ouvrage et le suivant appartiennent à la collection des Carnets spirituels élaborés en Alsace. Le directeur littéraire des éditions Arfuyen, Gérard Pfister, qui est aussi poète (cf. l’article dans ce numéro aux pages 266-275), les a traduits à partir du moyen haut allemand, tandis que Marie-Anne Vannier, qui publie sur Eckhart depuis 1994 au moins (cf. son article dans ce numéro aux pages 180-199), nous en livre une préface.
 En 1313, Maître Eckhart s’installe à Strasbourg, chargé de la direction spirituelle des moniales et de toutes les femmes pieuses que comptent les 85 béguinages de la ville (p. 136). « Après les Légendes et les Dits, les Dialogues avec soeur Catherine de Strasbourg constituent le troisième volet d’une série de traductions consacrées à des textes essentiels pour la connaissance de la figure et de la doctrine de Maître Eckhart, encore inédits ou inaccessibles en français » (p. 138).
 Il s’agit d’un ouvrage apocryphe d’auteur inconnu, intitulé So war Schwester Katrei. La dimension spéculative est beaucoup moins présente ici que dans les ouvrages d’Eckhart lui-même. Soeur Catherine s’adresse donc pour trouver Dieu à son confesseur, grand théologien de l’époque ; rapidement déçue, elle lui reproche de ne connaître ces mystères que par l’étude et non par expérience (p. 92) : elle lui tient tête et se met même à l’enseigner. Après trois jours de léthargie (sans les insistances contraires de son confesseur, on l’aurait enterrée, p. 93), elle revient à elle et dit : Ich bin Gott geworden, je suis devenue Dieu (p. 92).
 Ce sommeil étrange qui rappelle les trois jours du Christ au tombeau, traduit l’expérience très forte de divinisation que fait Soeur Katrei. Ces Dialogues sont rédigés dans une langue simple et directe, embellie d’audaces admirables en dépit de simplifications excessives (cf. p. 24). Maître Eckhart, en qui l’on peut reconnaître le confesseur, se découvre ici non seulement comme un Lesemeister mais aussi comme un Lebemeister.

Maître Eckhart : Les Dialogues et Sur la naissance de Dieu
Lien vivant (07/01/2004), par Marie-Claire Van der Elst

 Les Dialogues, au nombre de trois, sont d’un auteur incomiu, en tout cas proche des milieux eckhartiens et, les rôles s’inversant en cours de route, c’est Catherine qui en est le personnage principal (non identifiée, elle aussi). Comme le note Marie-Anne Vannier dans sa préface ces dialogues "semblent avoir eu pour fonction de rendre accessible ce qui constitue l’essentiel de l’oeuvre d’Eckhart : l’expérience de la naissance de Dieu dans l’âme et la possibilité de devenir par grâce ce que Dieu est par nature."
 Par contre, les quatre sermons (101-104), traduits pour la première fois en français, que contient Sur la naissance non seulement sont bien d’Eckhart mais ils sont sans doute les seuls écrits de sa main qui nous soient parvenus. Après être tombés dans l’oubli, ils sont redécouverts aujourd’hui, et nous pouvons apprécier leur "apport christologique, anthropologique et trinitaire ... considérable".
 
Ces sermons, qui partent du mystère de Noël envisagé comme un événement actuel, constituent un véritable petit traité sur la naissance du Verbe en nous. Dieu qui est un maître d’oeuvre dont la capacité est sans mesure "opère dans l’âme sans aucun intermédiaire’ pour y engendrer son Fils `de la même manière qu’Il l’engendre dans l’éternité". Le sermon 102 enchaîne en répondant aux questions qu’une telle affirmation soulève, tandis que les deux suivants examinent, toujours sous forme de questions/réponses, comment l’homme peut "trouver cette naissance divine" seulement "s’il se retire par tous ses sens de toutes choses".
 Le traducteur, dans les deux voitunes, fait ressortir la structure en introduisant des subdivisions qui facilitent la lecture. Faut-il ajouter qu’il nous donne une très belle traduction qui nous permet de nous sentir proches de la pensée du Maître.

Les Carnets spirituels d’Arfuyen
Dernières Nouvelles d’Alsace (29/05/2004), par Antoine Wicker

L’oeuvre de Maître Eckhart est au cceur d’une originale collection des éditions Arfuyen : d’édifiants « Carnets spirituels », qui font leur miel de toutes cultures et civilisations.

Il se partage entre Paris et Orbey, près du Lac Noir, où il vit en pleine forêt, avec vue étagée sur les Vosges et la Forêt-Noire : Gérard Pfister y entretient, entre mystique rhénane et spiritualité indienne, entre lettres anciennes et poésie contemporaine, la flamme d’une passion éditoriale d’extrême élégance et rigueur, qui lui est venue dans le mouvement de l’après-mai 1968 au sein d’un groupe d’amis travaillés par le même souci littéraire et poétique : quête de liberté, mais marquée au coin de l’exigence intérieure plutôt qu’imprégnée d’idéologies sociales et politiques, ou de sciences humaines, se souvient-il.
 « Littérature„ spiritualité, éditions bilingues, Alsace » : tels sont les quatre pôles naturellement associés de l’action éditoriale d’Arfuyen.
 L’Alsace donc y est au coeur : Jean Hans Arp, Yvan Goll, Ernst Stadler, René Schickelé et Albert Schweitzer y côtoient Nathan Katz, Claude Vigée, Alfred Kern ou Jean-Paul Klée, mais aussi Charles juliet, William Blake, Eugène Guillevic, Rainer-Maria Rilke, John Keats, des poètes turcs et persans, chinois et japonais.
 Et Maître Eckhart de la même façon, y est au coeur de la série des « Carnets spirituels » édités par Pfister : vingt-cinq carnets publiés (de Marie de la Trinité, de Jean Tauler, de Thérèse de Lisieux, de Hans Urs von Balthasar...), parmi lesquels quatre de Poèmes, Dits et Légendes d`Eckhart auparavant inaccessibles, après la réédition déjà, en 1,998, d’un fondateur Sur l’humilité.
 
Auxquels carnets il aut aujourd’hui ajouter ces très singuliers Dialogues de Maître Eckhart avec soeur Catherine de Strasbourg, traduits du moyen haut allemand, par Pfister, préfacés par Marie-Anne Vannier : de courts sermons tricotés dans de longs dialogues, à caractère partiellement ou largement apocryphe probablement, sur l’expérience mystique, entre Eckhart et une soeur Catherine – entre le confesseur et l’une des moniales dont il eut la charge lors de son vicariat, de 13t3 à 1324, à Strasbourg ; à moins qu’en cette Catherine iI ne faille reconnaître la figure allégorique des grandes mystiques rhéno-flamandes qui impressionnèrent le prédicateur, ici mis en scène par le cercle strasbourgeois des amis du Maître ?
 Bel hommage en réalité à la hardiesse de pensée et vivacité de langage de ces dominicaines et béguines – interlocutrices, disciples ou inspiratrices... – qui imprimèrent marque de grand caractère en effet sur la scène mystique rhénane.
 Au plus près de l’esprit de ces Carnets spirituels, Gérard Pfister prend plaisir à associer à Johannes Eckhart dans le calendrier éditorial d’ Arfuven en ce début d’année, l’oeuvre mystique de l’un des grands poètes du soufisme populaire : Yunus Emre, dont il entreprend par ailleurs la traducdon : les Chants du pauvre Yunus sont d’un intérêt tout fait remarquable, et dans sa très érudite préface à ce cahier, Pfister propose examen lumineux de l’une et l’autre passion, de l’un et l’autre destin, et l’un éclairant l’autre. Du maître rhénan au maître soufi, du savant théologien au pauvre poète illettré, et d’un bord à l’autre, dit-il, de l’Occident médiéval : c’est passionnant.

Sur la naissance de Dieu dans l’âme
Revue Philosophique de Louvain (11/01/2005), par Hervé Pasqua

 Les études eckhartiennes sont enrichies désormais de la traduction des sermons allemands 101 à 104 grâce au travail de Gérard Pfister. Ces sermons, déjà présents dans l’édition de Franz Pfeiffer, ont été identifiés par Georg Steer comme étant d’Eckhart et peut-être comme étant les seuls écrits de sa main parvenus jusqu’à nous.
 Cette traduction permet de jeter un nouveau regard sur l’oeuvre du Thuringien. Marie-Anne Vannier souligne dans sa très belle préface que l’apport de ces sermons, auxquels il faut joindre les Sermons 105 et 106, est décisif concernant l’interprétation de la pensée du maître rhénan. La pointe de celle-ci se trouve dans la notion d’ « incarnation continuée ». L’incarnation est moins considérée comme un événement historique que comme une réalité qui concerne chaque homme : la naissance du Verbe se réalise en nous maintenant encore si nous l’accueillons.
 Ces sermons témoignent de la dimension mystique – contre l’interprétation de Kurt Flasch – et sotériologique de l’oeuvre du frère prêcheur. Par leur structure, écrit la préfacière, ils se présentent comme « un véritable petit traité sur la naissance de Dieu dans l’âme » et elle souligne qu’un « tel mode de composition est une nouveauté dans l’oeuvre d’Eckhart ». C’est dire l’importance de cette publication qui facilitera, en l’appelant, une étude sur l’originalité du propos : la naissance éternelle du Verbe en nous. 
 Tel est le coeur de la pensée de Maître Eckhart, dont la doctrine a pu faire l’objet de réserves sur sa totale orthodoxie tout en ne doutant pas de la bonne foi du grand chrétien qu’il fut. (...)
 S’unir à Dieu, tel est le désir le plus ardent du mystique. Eckhart n’a pas visé autre chose. Sa doctrine enseigne le complet dépouillement de soi-même et de toutes choses pour s’élever et s’approprier à Dieu en s’abandonnant à lui avec une foi entière et un parfait amour. Elle exprime le dessein du maître rhénan et le programme d’une vie. Ce dessein et ce programme vécus par lui avec un élan dont nul ne peut douter de la sincérité se heurtent cependant à une limite doctrinale, celle qui affirme la naissance éternelle du Fils comme devant avoir nécessairement lieu dans le fond de l’âme.
 Aussi partagera-t-on l’admiration de Marie-Anne Vannier, qui voit dans Eckhart un des génies du christianisme (p. 31), mais en ajoutant que le christianisme renferme quelque chose d’encore plus génial, à savoir, que le salut s’opère non par l’intellect mais par la grâce qui est un don qui n’oblige pas Dieu.

Sur la naissance de Dieu dans l’âme
Revue Carmel (06/01/2005), par Philippe de Jésus-Marie, o.c.d.

Comme l’indique Marie-Anne Vannier dans sa préface, « avec l’identification des Sermons 101 à 104, les études eckhartiennes connaissent un tournant  », c’est désormais le cœur même de l’œuvre d’Eckhart qui nous devient accessible » (p. 7). Prêchés à l’occasion des fêtes de Noël, ces sermons nous situent devant la réalité centrale de notre expérience spirituelle : la filiation divine telle qu’elle est annoncée dans le Prologue de Jean.

C’est maintenant en nous, dans le fond le plus pur et le plus noble de notre âme, que le Verbe veut naître. Cette naissance mystique, tout intérieure, est ensuite appelée à refluer en tout notre être : « Par cette naissance Dieu se répand dans l’âme avec sa lumière, qui grandit tellement dans l’essence et le fond de l’âme qu’elle s’élance et déborde dans les puissances et dans l’homme extérieur » (p. 70).

Ces sermons, dans l’agréable traduction de Gérard Pfister, peuvent constituer une excellente introduction à la mystique d’Eckhart pour ceux qui ne l’auraient pas encore approchée tant la pédagogie du Maître rhénan lui permet de rendre compte de son expérience de manière simple et dépouillée. Le propos présenté sous forme de dialogues (questions des disciples et réponses du Prédicateur) nous conduit à pas mesurés jusqu’à ce détachement intérieur, cette passivité mystique qui laisse le Seigneur agir en l’âme de ses enfants.

Sur la naissance de Dieu dans l’âme
Connaissance des Pères de l’Eglise (03/01/2005), par Colette Pasquet

 Ce petit opuscule est une contribution fondamentale à l’oeuvre d’Eckhart. Il nous introduit au coeur de sa pensée spirituelle et théologique, le mystère de la naissance de Dieu dans l’âme. Les quatre sermons 101 à 104 témoignent d’une pénétration peu commune du mystère de Noël et rendent compte de cette naissance de Dieu en l’âme. Ces sermons datent du début de la vie d’Eckhart, du temps d’Erfurt, ils s’adressent à des hommes déjà initiés à la vie spirituelle, « des hommes bons et parfaits qui se sont déjà intégré et assimilé l’essence de toutes les vertus » p. 50.
 Eckhart montre comment Dieu opère chez ces hommes et comment ils ont à s’accorder à cette opération divine. « Abandonne¬toi tout entier et laisse Dieu opérer avec toi et en toi comme il veut. » p. 143.
 Marie-Anne Vannier dans son introduction donne quelques éléments précieux pour mieux entrer dans la pensée d’Eckhart : données biographiques, structure des sermons, enracinement spirituel et théologique du thème de la filiation divine promise à l’homme qu’Eckhart appelle la « naissance de Dieu en l’âme ».
 Un texte majeur de l’histoire de la spiritualité qui fait le lien entre la mystique de l’être et la mystique sanjuaniste du XVI° siècle espagnol, texte dont la sobriété, la luminosité attestent la profondeur de l’expérience effectuée et invite à entrer dans ce même chemin « afin que nous observions ici ce repos et ce silence tourné vers le dedans, de sorte que la Parole éternelle soit en nous prononcée et comprise, et que nous devenions un avec Elle, que le Père nous vienne en aide, et la Parole Elle-même et l’Esprit de ces deux ».

Sur la naissance de Dieu dans l’âme
Nouvelle Revue Théologique (03/01/2005), par B. Pottier, s.j.

 Petit traité sur la naissance de l’âme présentée comme incarnation continuée du Verbe par la filiation divine en nous, ce texte ne porte pas de titre, mais seulement une épigraphe (la même que celle des Dits) : « Voici Maître Eckhart à qui Dieu ne cacha jamais rien » (cf. p. 156). « Grâce à trente années de patientes études réalisées par Georg Steer... ces sermons sont identifiés comme étant non seulement d’Eckhart, mais peut-être aussi les seuls écrits de sa main qui soient parvenus jusqu’à nous » (p. 7-8). Georg Steer en assura l’édition scientifique en 2002-2003 (cf. p. 156). Ils sont traduits ici pour la première fois en français.
 La pensée d’Eckhart s’appuie ici sur la notion d’image (Gn 1,26) orientée vers Dieu (l’esse ad d’Augustin), théologie de la grâce s’achevant en méditation trinitaire qui « rejoint là les grandes intuitions de la théologie orientale de la divinisation et développe, à sa manière, une théologie mystique de l’Église d’Occident » (p. 30).
 Le prédicateur part du mystère de Noël. Le Sermon 101 s’entonne au milieu du silence paisible de la nuit de Noël, alors que la Parole toute-puissante s’élance du trône royal (cf. Sg 18,14). Les trois Sermons suivants semblent répondre en dialogue à des questions suscitées par le premier, sorte de discours-programme, et adressées sans doute à Eckhart par ses auditeurs « instruits et éclairés » (p. 148, vers la fin du Sermon 104).
 En résumé, Eckhart envisage trois points : le lieu de cette naissance, comment l’homme doit s’y comporter et le profit qu’il en tire (« Par cette naissance Dieu se répand dans l’âme avec sa lumière, qui grandit telle¬ment dans l’essence et le fond de l’âme qu’elle s’élance et déborde dans les puissances et dans l’homme extérieur », p. 70). Les spécialistes, se basant sur ces problématiques (notamment celle de l’intellect possible), en viennent dès lors à dater ces textes des années 1303-1305 (p. 18).
 Il faut remarquer le soin avec lequel ces ouvrages sont édités : magnifique disposition des pages et beauté discrète et fascinante de couvertures aux dessins légers et aux couleurs nuancées qui rappellent les Vosges qui les ont vu naître.

Sur la naissance de Dieu dans l’âme
Feu et lumière (11/01/2004), par Bernard Perroy

 Traduits en français pour la première fois, les sermons 101 à 104 constituent le coeur même de l’oeuvre de Maître Eckhart.
 Ils ont la particularité remarquable de s’enchaîner en une suite parfaitement homogène, constituant ainsi un petit traité dont le thème unique est la naissance de Dieu dans l’âme. Thème central de la pensée du mystique allemand, nulle part il n’est développé d’une manière suivie et structurée comme ici.
 C’est pourquoi, plus encore que les traités déjà connus, cet ensemble est appelé à devenir l’un des grands classiques de l’oeuvre de Maître Eckhart.
 Gérard Pfister, véritable amoureux et connaisseur de la mystique rhénane, a déjà publié ou traduit chez Arfuyen bon nombre des oeuvres du dominicain, dont Le grain de sénevé, Discours du discernement, Sur l’humilité, Les légendes de Maître Eckart, Les dits de Maître Eckart...

Sur la naissance de Dieu dans l’âme
Bulletin Critique du Livre Français (09/01/2004), par ---

 Le texte des quatre sermons de Maître Eckhart, Sur la naissance de Dieu dans l’âme, a été publié pour la première fois par Franz Pfeiffer, en 1857, à Leipzig, dans l’édition Deutsche Mystiker des vierzehnten Jarhrbunderts. Il ne portait pas de titre, seulement une épigraphe "Voici Maître Eckhart à qui Dieu ne cacha jamais rien ", celle même qui précède Les Dits de Maître Eckhart.
 On doit à Georg Steer l’identification des Sermons 101 à 104 et leur édition scientifique de référence (Stuttgart, 2002-2003). Il a également traduit en allemand moderne le Sermon 101. Et voici donc, pour la première fois traduits en français, ces textes essentiels pour la compréhension de la pensée du mystique rhénan.
 Il est difficile de leur attribuer une date : s’agit-il du séjour à Strasbourg lorsque Eckhart est chargé de la direction spirituelle des moniales et des femmes des quatre-vingt-cinq béguinages de la ville, dans les années 1313 à 1324 ? ou bien, comme on aurait tendance à le penser dans les recherches les plus récentes, du temps d’Erfurt où il fut prieur des dominicains dès 1294, puis provincial de Saxonia, à partir de 1303 ? G. Steer et B. McGinn (New York, 2001) penchent pour les années 1303-1305 car les questions des Sermons 102 à 104 relèvent des disputationes parisiennes (Eckhart a obtenu en 1302 la maîtrise en théologie de l’université de Paris) plus que des interrogations des novices, en particulier la question sur "l’intellect possible" ("avant même que rien ne soit commencé par l’esprit et accompli par Dieu, l’esprit a déjà l’intuition [...], à titre de possibilité, de tout ce qui [...] pourrait se produire", p. 123). Le Sermon 101 constitue, à lui seul, un traité "sur la naissance de Dieu dans l’âme". Prononcé à l’occasion de Noël, il ne traite pas du thème classique des trois naissances mais de la naissance éternelle. "Que cette naissance se produise en moi, c’est cela qui importe" (p. 35). Noël n’est pas un événement du passé mais un événement actuel où agit "Celui qui est devenu enfant de l’homme pour que nous devenions enfants de Dieu" (p. 88). Il s’appuie sur l’Introït de Noël, un verset du livre de la Sagesse (18,14) qui associe "le silence paisible de la nuit" et "la Parole qui s’élance du trône royal". Il s’interroge sur "le lieu de cette naissance" –l’essence de l’âme en ce qu’elle a de plus caché, sur l’attitude à adopter – l’accueil, le silence, le " pâtir Dieu " (gotlîden) et sur ce qui en découle – la nescience : "Il nous faut devenir connaissants de la divine ignorance" (p. 84). Les Sermons 102 à 104, construits comme réponses aux questions des auditeurs (qui sont-ils ? impossible de le déterminer avec certitude), s’étendent sur le lieu de cette naissance, occasion pour Eckhart de développer une théologie de l’image développée par les Pères de l’Église et les médiévaux à partir du texte de la Genèse (1, 26).
 Cette réflexion sur l’homme, image de Dieu, est présente dans le Commentaire de l’Évangile de Jean, une oeuvre majeure d’Eckhart. On comprend par là que ce petit livre est précieux à bien des égards y compris par son format et l’élégance de son impression.

Laisser Dieu naître en nous, et naître nous-mêmes à Dieu
L’Ami (Metz) (12/05/2004), par J.-L. B.

 Les Sermons 101 à 104 présentés par Marie-Anne Vannier et rassemblés sous le titre .
Sur la naissance de Dieu dans l’âme ont été donnés au temps de Noël. Ils constituent un ensemble cohérent que l’on peut considérer comme un commentaire de ce verset du prologue de l’évangile de saint Jean : "A ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu" (Jn 1,T2).
 Tout part de l’admirable image donnée par le livre de la Sagesse : "Alorsqu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit venait au milieu de sa course, du haut des cieux la Parole toute-puissante s’est élancée du trône royal" (Sg 18,14). C’est dans l’âme du croyant, bien sûr, que Dieu envoie son Verbe. II s’agit donc de faire place nette afin de permettre à ce Verbe de se faire chair, véritable engendrement qui s’effectue. Comment y parvenir ? II suffit de se tenir en « ce repos et ce silence tourné vers le dedans, de sorte que la Parole éternelle soit en nous prononcée et comprise, et que nous devenions un avec Elle, que le Père nous vienne en aide, ainsi que la Parole elle-même, et l’Esprit ».
 
C’est donc bien en la Trinité que l’âme du croyant va naître, dans l’amour. Dans le sermon 75, Maître Eckhart déclarait déjà : « Nous sommes aimés dans le Fils par le Père avec l’amour qui est le Saint Esprit, éternellement jailli et s’épanouissant dans sa naissance éternelle, s’épanouissant du Fils vers le Père en tant que leur amour réciproque ».
Nous sommes ainsi amenés à « devenir une vie par grâce ce que Dieu est en plus par nature ».  L’ouvrage apocryphe publié par Marie-Anne Vannier dans la même collection, tout aussi intelligemment traduit du « moyen haut allemand » par Gérard Pfister sous le titre Les Dialogues de Maître Eckhart avec sœur Catherine de Strasbourg, nous apparaît alors comme un commentaire, une « mise en abyme » de la doctrine d’Eckhart, notamment pour ce qui est du processus décrit dans les sermons de Noël, qui en est le centre. Eckhart est ici censé dialoguer, de façon très vive et parfois abrupte, avec une religieuse qui s’exerce à une vie spirituelle de plus en plus intense et ne craint pas de le pousser dans ses retranchements. Le dialogue aboutit à cette formule étonnante dans la bouche de Catherine, qui se relève après trois jours de léthargie : « Je suis devenue Dieu ». Elle ajoute : « Le ciel et la terre sont trop étroits pour moi. » On comprend alors les suspicions qu’a pu susciter, en son temps, la pensée de Maître Eckhart. Celui-ci ne fait pourtant que reprendre la doctrine classique de l’Incarnation, telle qu’on la trouve dans le quatrième évangile, telle, aussi, que saint Irénée l’avait exprimée et résumée de cette manière saisissante : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne fils de Dieu ».

Les Dits de Maître Eckhart
Bulletin de Littérature Ecclésiastique (10/01/2004), par Daniel Vigne

Les Éditions Arfuyen ont déjà publié, dans la collection Les Carnets spirituels, trois textes de Maître Eckhart : Le Grain de sénevé (1996), Sur l’humilité (1998), Les Légendes de Maître Eckhart (2002). Le présent recueil, traduit pour la première fois en français, est d’autant plus précieux qu’il condense tous les aspects de l’enseignement d’Eckhart en formules brèves et lumineuses. C’est un véritable résumé de sa doctrine qui s’y donne à lire.

Il est probable que ce florilège a été composé après la mort du Maître (1328), et après la condamnation papale de 1329 (la Bulle In agro dominico, qui ne porte, rappelons-le, que sur 17 propositions isolées de leur contexte). Les points litigieux de la pensée d’Eckhart sont, en effet, absents de ce florilège. Mais les Sprüche ou « dits » ici rassemblés nous transmettent le meilleur de la spiritualité eckhartienne : ils sont à considérer à la fois comme authentiques et comme orthodoxes.

La préface de M.-A. Vannier met en relief le thème, déjà présent chez Origène et d’autres Pères de l’Église, de la « naissance du Verbe dans l’âme », définie comme « le fait pour Dieu de se révéler à l’âme en une connaissance nouvelle et selon un mode nouveau » (p. 20). C’est en vue de cette révélation intérieure qu’a eu lieu la création de l’univers, elle est le vrai but du dessein divin : engendrer le Fils dans l’homme, et par là, l’homme comme Fils. En sorte que « quand cette naissance a lieu... cela est plus agréable à Dieu que lorsqu’Il créa le ciel et la terre » (p. 24).

La naissance de Dieu dans l’âme exige un complet détachement de soi-même, et de tout ce qui n’est pas Dieu. Mais ce renoncement n’a rien d’effrayant, car il est une libération : « Dieu nous ordonne une chose facile : il nous ordonne de laisser le néant » (p. 127). Il est vécu comme une entière disponibilité à la volonté divine : « Celui qui se tient sans cesse dans l’instant présent, sans cesse Dieu le Père engendre son Fils en lui » (p. 33).

À cette idée directrice, se rattachent bien des formules originales et édifiantes. Ainsi le nom de « Mère » donné à Dieu en tant qu’il est demeure auprès des êtres qu’il crée et les sustante (p. 82). Ainsi l’affirmation paradoxale que « c’est par mon humilité que je donne à Dieu sa divinité »  : car en me recevant de Lui, « je fais de Dieu celui qui donne », ce qui est le propre du divin (p. 95). Ainsi encore, ces phrases typiques d’une théologie négative, apophatique : « L’incompréhensibilité est une luminosité ». « Plus on connaît, moins on comprend » (p. 103 et 62).

On sera prudent sur l’aspect parfois dépersonnalisant de cette spiritualité, qui vise à l’effacement de toute différence, et valorise, semble-t-il, la nature humaine plus que la personne (p. 131-132). De même, on devra nuancer, et même critiquer, l’idée que « tout ce qui est en Dieu est Dieu », et que par conséquent, « j’ai été, de toute éternité, Dieu en Dieu » (p. 115) : le panthéisme affleure dans cette pensée, qui n’est acceptable que dans le langage mystique. Enfin, on est parfois surpris de voir citées comme paroles d’Évangile des phrases qui ne s’y trouvent pas (p. 111). Mais cette vigilance n’ôtera rien au plaisir de lire le plus grand des spirituels rhénans, dans l’impatience de découvrir la parution prochaine, aux mêmes éditions, de ses Conseils aux novices.

"Ainsi parlait Maître Eckhart", lu par Brigitte Bouillon (Bulletin de spiritualité monastique)
Bulletin de spiritualité monastique, par Brigitte Bouillon

On ne peut que se réjouir à l’annonce d’une nouvelle collection, d’autant plus que celle-ci présente des caractéristiques particulières. Elle se propose d’offrir, sous forme de textes brefs, « l’essentiel de la sagesse contenue dans les œuvres des plus grands spirituels et écrivains de l’histoire européenne ». Une traduction simple et coulante en est réalisée en regard du texte de base.

Ceci engendre une situation de lecture originale. Privé du contexte fondateur de l’interprétation première, le lecteur est amené à s’approprier le texte, à le méditer, à lui demander d’éclairer, de nourrir sa propre expérience. Pourtant il ne peut lui faire dire n’importe quoi puisque le texte source est là, tout proche. Impossible donc de s’égarer dans l’imaginaire ou la construction abstraite et arbitraire, impossible de s’évader. C’est dire combien prometteuse est cette collection.

Le volume consacré à Maître Eckhart s’ouvre sur une très belle préface de l’auteur. Il y décrit la passion du dominicain, porteur – comme chacun – d’une parole unique mais inexprimable, qu’il lui est tout de même demandé de transmettre, « vérité sans voile qui est directement sortie du cœur de Dieu ». D’où les tentatives multiples qui toujours aboutissent à l’incompréhension, à la critique, tant le message est simple, donc inaudible à nos cœurs, à nos intelligences compliquées. Que faire ? Écouter. Et écouter encore ! Les courtes citations présentées ici nous y incitent.

L’ensemble des quelque quatre cents textes constitue un choix judicieux, établi à partir de l’ensemble de l’oeuvre de Maître Eckhart et des principaux thèmes de son enseignement. Une lecture attentive permet d’en découvrir la progression et
montre qu’il s’agit bien de dire l’unique « verbe ». Le volume s’achève sur une
note biographique et sur une note sur le présent ouvrage.

Difficile de choisir, parmi toutes ces « perles » celles qui peuvent le mieux donner envie de les méditer toutes. En voici quelques-unes : « Celui qui possède Dieu en vérité, il l’a en tous lieux, et dans la rue, et parmi tous les gens aussi bien qu’à l’église ou dans le désert ou dans sa cellule » (p. 19). « Certaines gens veulent regarder Dieu avec les mêmes yeux qu’ils regardent une vache, et ils veulent aimer Dieu comme ils aiment une vache. La vache, tu l’aimes pour le lait, ou pour le fromage et pour ton propre avantage. C’est ainsi que font tous les gens qui aiment Dieu pour la richesse extérieure ou pour la consolation intérieure » (p. 75). « Tu ne dois jamais te rassasier de Dieu, car Dieu ne peut jamais te rassasier : plus tu as Dieu, plus tu le désires. Si Dieu pouvait te rassasier et que tu sois rassasié de Dieu, Dieu ne serait pas Dieu » (p. 127).

PETITE ANTHOLOGIE

Les Légendes de Maître Eckhart
traduites par Gérard Pfister
(extrait)

 Maître Eckhart et l’enfant nu

 Maître Eckhart rencontra un jour un bel enfant qui était entièrement nu. Il lui demanda d’où il venait.
 « Je viens de Dieu, lui répondit l’enfant.
 
 – Où L’as-tu laissé ?
 – Dans un cœur vertueux.
 – Et où vas-tu ?
 – Je vais à Dieu.
 – Où donc Le trouveras-tu ?
 – Je Le trouverai lorsque j’aurai quitté toutes les créatures.
 – Qui es-tu ? lui demanda Maître Eckhart.
  – Un roi, lui répondit l’enfant.
 
 – Où donc est ton royaume ?
 – Il est dans mon cœur.
 – Prends bien garde alors que personne ne vienne à le posséder avec toi !
 – J’y veille ! »

 Maître Eckhart emmena l’enfant nu dans sa cellule : 
 « Prends le vêtement que tu veux, lui dit-il.
  – Si je le faisais, répondit l’enfant,
je ne serais plus un roi." 
 Alors l’enfant disparut. Et c’est Dieu Lui-même qui se trouva là. Et Il passa un bon moment en sa compagnie.


Les Dits de Maître Eckhart
traduits par Gérard Pfister
(extraits)

 Dit 6
 Dieu, le fond de l’âme et la grâce

 Maître Eckhart disait :
 « La grâce ne vient qu’avec l’Esprit Saint : elle porte l’Esprit Saint sur son dos.
 La grâce n’est pas une chose qui demeure : elle est toute en devenir.
 Elle ne peut fluer que du cœur de Dieu, sans aucun intermédiaire.
 La grâce ne fait rien que restituer l’Image et porter en Dieu.
 La grâce rend l’âme porteuse de Dieu. Dieu, le fond de l’âme et la grâce ne font qu’un. » 

 Dit 14
 Les hommes qui engendrent le Christ

 Maître Eckhart disait :
 « Il y a sur terre des hommes qui engendrent spirituellement notre Seigneur comme sa mère l’engendra corporellement. »
 On lui demanda qui étaient ces hommes :
 Ils sont libres des choses, répondit-il.
 Ils contemplent le miroir de la vérité, et ils y sont parvenus sans le savoir.
 Ils sont sur terre, mais leur habitation est dans le ciel.
 Ils sont établis dans le repos.
 Ils vont comme les petits-enfants. »
 

Discours du discernement
traduits par André Festugière
(extrait)

 De l’utilité du renoncement,
 que l’on doit accomplir intérieurement et extérieurement

 Tu dois savoir qu’aucun homme jamais ne s’est tant renoncé en cette vie qu’il ne trouve à se renoncer encore davantage. Il y a peu de gens qui considèrent la chose comme il convient et s’y maintiennent durablement.
 C’est une équitable compensation et un juste échange : autant tu renonces à toute chose, autant, ni moins ni plus, Dieu entre en toi avec tout son être, dans la mesure où toi, tu te dépouilles de toi-même en toutes choses. Commence donc par là et souffre que la chose te coûte autant que tu peux fournir : c’est là que tu trouveras la vraie paix et nulle part ailleurs.
 Les gens ne devraient pas tant avoir en tête ce qu’ils doivent faire, ils devraient avoir en tête ce qu’ils sont. Si les gens étaient bons ainsi que leur manière de vivre, leurs œuvres pourraient jeter une forte lumière. Es-tu juste, tes œuvres aussi sont justes.
 Que l’on ne songe pas à fonder la sainteté sur un faire (agere), on doit fonder la sainteté sur un être (esse) : car ce ne sont pas les œuvres qui nous rendent saints, c’est nous qui devons rendre saintes les œuvres.
 Si saintes que soient jamais les œuvres, elles ne nous rendent absolument pas saints dans la mesure où elles sont des œuvres, mais, dans la mesure où nous sommes saints et avons un être saint, dans cette mesure nous rendons saintes toutes nos œuvres, que ce soit manger, dormir, veiller ou quoi que ce soit. Ceux qui ne sont pas d’un grand être, quelques œuvres qu’ils accomplissent, il n’en sort rien.
 Remarque par là tout le zèle qu’il faut avoir dans la résolution d’être bon, et non pas tant sur le fait de savoir ce que l’on fait et de quelle espèce sont les œuvres, mais de savoir quel est le fond des œuvres.

Sur l’humilité
textes traduits par Alain de Libera
(extraits de la présentation par A. de Libera)

 Si l’intériorité véritable est la vraie profondeur de l’humilité, c’est aussi le plus haut de l’insondable déité. Le haut et le bas s’identifient dans le centre, dans la Naissance du Fils en l’âme du chrétien. Le Sermon allemand 14, le Sermon latin XXIV/1 relient donc sciemment le thème de l’humilité à celui de la Génération du Fils, l’injonction faite à Zachée (Descendez, parce qu’il faut que je loge aujourd’hui chez vous) et la déclaration du Psaume (Moi aujourd’hui je t’ai engendré). La doctrine de l’humilité est une doctrine de la divinisation. Celle que proclament les pages consacrées au « grand aigle » du Prophète Ézéchiel (Commentaire de l’Exode, Sermon de l’homme noble).
 Telle est la doctrine que Maître Eckhart est venu dire « à Paris, dans l’école ». à l’en croire, les « grands maîtres de Paris » ne l’ont pas comprise.
 Ce jugement ne vaut pas pour les seuls théologiens qui, de fait, l’ont condamnée en 1326 et 1329, eux ou leurs semblables. On a toutes les raisons de croire que les aristotéliciens de la Faculté des arts ne lui ont pas fait meilleur accueil. Le parallélisme eckhartien entre moralia, naturalia et divina – éthique, science de la nature et théologie naturelle ou révélée – a été rejeté par les philosophes comme par les théologiens. Les « maîtres frustes » (grobe meister) n’ont, toutes disciplines confondues, accepté ni la version chrétienne de la « félicité mentale », ni l’élaboration philosophique, per rationes naturales philosophorum, du thème patristique de la divinisation du chrétien.
 Dans ces conditions, Eckhart a pu simultanément passer pour un « fou », le mot est de Guillaume d’Ockham, aux yeux des philosophes de métier ; pour un « hérétique » aux yeux des spirituels, comme Michel de Cesena ; pour un « aristotélicien radical » aux yeux des théologiens conservateurs qui, jusqu’en la Curie d’Avignon, l’ont accusé d’avoir (avec Averroès et les philosophes) professé « l’éternité du monde », un reproche réellement « fruste » que rien ne justifie – mais on sait qu’il est souvent expédient de viser une doctrine à travers une autre.
 Etrange ballet d’Avignon. Trois incompris ont réprouvé Eckhart : Guillaume d’Ockham, Michel de Cesena, Jean XXII. Un philosophe, un spirituel, un pape.
 Cette triple incompréhension a eu ses conséquences. C’est le point de départ médiéval d’une opposition entre « philosophie » et « mystique » qui pèse encore aujourd’hui.

Le Grain de sénevé
suivi du Commentaire
traduits par Alain de Libera
(extraits de la présentation par A. de Libera)

 (...) On l’a dit, le Granum sinapis est un poème dionysien. C’est aussi la lecture qu’en fait le Commentaire. Chaque strophe, appelée ici période, chaque vers, appelé ici membre, sont comme réinvestis des multiples passages de Denys qu’ils condensent, esquissent ou déplacent.
 L’architecture du poème est restituée : c’est la structure même de l’œuvre dionysienne. En lisant le commentaire, on voit donc comme sourdre la source qui donne naissance au poème, et qui, cachée, ne cesse de l’alimenter.
 Le commentaire refait l’opération d’Eckhart en sens inverse : il transforme l’expérience en culture, mais il ne l’annule pas, la culture se montre comme foyer de la vie.
 Pour autant, ce n’est pas la seule qualité de cette lecture. Le commentateur d’Eckhart a sa propre vision de Denys, et sa culture dionysienne est tout sauf quelconque : elle est à elle seule un événement. (...)
 La référence à Proclus, complétant harmonieusement Denys, est typique de la culture allemande du xive siècle, on la retrouve chez Eckhart, Dietrich de Freiberg et Berthold de Moosburg où elle scelle l’accord de la théologie des Pères et de la sapientia « platonicienne » ou théologie « sapientielle ». (...)
 En fait, l’inspiration érigénienne semble bien être le fin mot du Commentaire, qui dépasse les trois « voies » de la théologie dionysienne (négation, éminence, causalité) dans l’étroit sentier de la nature érigénienne surplombant à la fois l’être et le néant. Mais n’est-ce pas finalement aussi l’ultime chemin d’Eckhart ?
 Cette empreinte du désert, ce « germe de néant » qui, chez Proclus, précède la pensée et où, traversant jusqu’aux archétypes éternels et jusqu’à la puissance opérative du Père, le Sermon eckhartien sur les Trois morts de l’Esprit prétend nous reconduire, sont-ils le Néant d’avant le néant dont parle Érigène ?
 Tout incite à le croire. Avec les moyens propres à son néoplatonisme total, où convergent toutes les sources du « platonisme » médiéval et allemand, le Commentaire sur le Granum sinapis nous livrerait ainsi une des perspectives pourtant les plus obstinément niées par la critique moderne sur la véritable intention de Maître Eckhart.


Commentaire du Notre Père
traduit par Eric Mangin
(extraits)

Prière de Maître Exkhart (tr. G. Pfister)

Ô noble richesse de la nature divine, montre-moi les voies que dans ta Sagesse tu as ordonnées
et ouvre-moi le très précieux trésor auquel Tu m’as appelé :
comprendre intellectuellement au delà de toutes les créatures,
aimer avec les Anges,
avoir commerce avec ton Fils unique, notre Seigneur Jésus Christ,
Te recevoir en héritage selon ta Sagesse éternelle
et avec ton aide me préserver de tout mal.

Car Tu m’as élevé au dessus de toutes créatures.
Tu as imprimé en moi le sceau de ton Image éternelle,
Tu as rendu mon âme insaisissable à toute créature
et Tu n’as rien créé de plus semblable à Toi que l’homme selon son âme. (...)

Seigneur, accorde-moi de progresser toujours humblement vers le meilleur, et de ne jamais régresser.
Ô mon Seigneur, ne permets pas que je ne compte que sur mes propres forces
ni sur l’incertitude et la faiblesse de l’homme selon ses propres mérites,
mais que je me repose au contraire uniquement sur la bonté de ta Providence.

Aussi, dans ta bonté pourvois Toi-même, Seigneur, selon ton bon plaisir, à mes pensées comme à toutes mes actions,
de sorte que de moi-même ta volonté se produise sans cesse
et que je sois délivré de tout mal et porté à la vie éternelle
là Tu es trois personnes et un dans l’essence de ta nature divine, Père, Fils et Esprit saint,
et pour l’éternité Dieu béni et tout-puissant,
  Amen