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Pierre DHAINAUT

(1935)

Forte de quelque trente ouvrages publiés depuis près de 40 ans, l’œuvre de Pierre Dhainaut, inaugurée avec Le poème commencé (Mercure de France, 1969) apparaît de plus en plus comme l’une des œuvres majeures de la poésie française contemporaine). L’anthologie parue au Mercure de France en 1996, Dans la lumière inachevée, de même que le colloque qui lui a été consacré en 2007 à la Sorbonne sous la responsabilité de Jean-Yves Masson, confirment la richesse et l’originalité de cette démarche dont le raffinement et la discrétion, proches de celles d’un Philippe Jaccottet, s’accommodent mal des tambours et trompettes dont nos oreilles sont pleines.

Pierre Dhainaut est né en 1935 à Lille. S’il aime le Nord, c’est moins celui des banlieues ouvrières où il passa son enfance et son adolescence que celui de la plaine des Flandres et surtout celui de la mer : dès 1957, il vit à Dunkerque. Mais d’autres lieux lui sont nécessaires, pour lesquels il écrira également, en particulier le massif de la Chartreuse et l’Aubrac.

Après avoir subi l’influence du surréalisme, il publie en 1969 son premier livre. La ferveur qui l’animait sera remise en cause avec violence entre 1970 et 1977. La crise dénouée, il aspire à une expression qui interroge autant qu’elle célèbre, qui révèle un pays, un pays d’accueil dans la durée commune.

Il a souvent collaboré pour des éditions à tirage limité avec des graveurs ou des peintres. À quelques-uns des poètes qu’il a rencontrés et qui l’ont marqué, il a rendu hommage par des livres ou des numéros spéciaux de revues : Octavio Paz, Bernard Noël, Jean-Claude Renard et surtout Jean Malrieu dont il a préparé aussi plusieurs éditions posthumes.

Il a été distingué par le Prix de Littérature Francophone Jean Arp en novembre 2009, Prix qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre des 5° Rencontres Européennes de Littérature en mars 2010.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Prières errantes

Fragments et louanges

Introduction au large

Entrées en échanges

Levées d’empreintes

Plus loin dans l’inachevé

Rudiments de lumière

REVUE DE PRESSE

Introduction au large
Aujourd’hui poème (11/01/2001), par Bernard Mazo

 Chaque nouveau recueil de Pierre Dhainaut est un événement en soi. Celui qu’il nous donne à lire aujourd’hui ne déroge pas à la règle.
 Rares sont les poètes d’aujourd’hui qui ont porté à un tel degré d’exigence la parole poétique comme ne cesse de s’y astreindre Pierre Dhainaut. C’est « à travers les commencements », là où la parole poétique surgit des limbes aux marges extrêmes du silence initial, dans leur ressourcement perpétuel que ce sismographe inspiré qu’il est a bâti, avec la patience et l’obstination d’un humble chantourneur des mots, une oeuvre d’une telle densité que l’on n’est pas prêt d’en épuiser le foisonnement fécond.
 C’est avec les mots les plus simples que Dhainaut célèbre la vie, avec ses joies, ses douleurs, ses espoirs, ses désillusions. C’est dans la lumineuse transparence d’une voix, à l’arrière de laquelle on peut entendre l’imperceptible déchirure de celui qui doute sans cesse, qu’il chante l’épiphanie de l’amour, la Beauté, toute la Beauté, celle des êtres et des choses, celle du monde, parfois pathétique, souvent désespérée, car la mort, sans cesse présente, s’y love en secret, comme il nous le rappelle de loin en loin : « Hors de ce qui meurt, je ne puis voir de beauté, mais que peut-elle être sinon l’intuition chance !ante, renaissante, que le jour ne s’achève pas avec ce qui l’achève ? ».
 Une extrême tension, un resserrement elliptique d’une écriture souvent en suspens. N’affirme-t-il pas : "laisse inachevé le poème / qu’il nous prolonge" ? Voilà ce qui caractérise au plus haut point cette quête obstinée d’un poète sans cesse à l’écoute des pulsations les plus intimes de la vie afin d’en déchiffrer les secrets : "... l’essor ou le plein vent, l’essor ou notre part d’enfance, lucide, aussi frais que la neige ou le lilas, éveille la poussière en s’adressant à ce qui passe pour l’invisible et les paroles sont les siennes quand se dénoue l’orgueil de nous prétendre seuls, de dire adieu." 
 Oui, Pierre Dhainaut est bien de cette race de poètes pour lesquels l’expérience poétique ne peut être vécue que comme une ascèse, pour lesquels le choix des vocables est l’objet d’une perpétuelle interrogation. Parole minutieuse, raréfiée qua la sienne, parole sans cesse projetée aux confins du silence où elle ne cesse de vibrer car pour lui « Les poèmes ne se taisent pas ; ils lèguent leur silence ».

Pierre Dhainaut, poète de l’air, du vent, des souffles
Magazine littéraire (05/01/2005), par Jean-Yves Masson

 Si nous le prononçons pour lui-même, ce nom d’« arbre », 
 nous n’aurons qu’une envie, servir à nouveau 
 la syllabe ardente. Que les branches soient noires 
 ou rayonnantes, bruissantes, que ce soit orme ou saule,
 l’écorce aussitôt se déchire, le tronc brule et s’élève :
 il dit l’entente, il dit l’appel qui vient du monde 
 autant que de la langue. Aucune voix ne tombera, 
 qu’il anime, qu’il oblige a la plus juste écoute,
 le soir également, la terre est la terre promise.

 J ’ai évoqué ici même le nom de Pierre Dhainaut il y a quelques mois, à propos de son ami Jean Malrieu. La parution de trois nouveauxlivres me donne l’occasion de vous parler enfin de Dhainaut lui-même, né en 1935, qui poursuit dans une trop grande discrétion une oeuvre d’une haute exigence.
 En vingt-cinq livres, du Poème commencé (éd. Mercure de France, 1969) à Introduction au large (éd. Arfuyen, 2001) en passant par Prières errantes (éd. Arfuyen,1990) et Dans la lumière inachevée (éd. Mercure de France, 1996), Pierre Dhainaut, ami d’André Breton dans sa jeunesse, a bâti une oeuvre. À bientôt 70 ans, il s’effraie pourtant de ce mot, lui qui se veut poète de l’air, du vent, des souffles – lui, poète de Dunkerque, familier des jeux variables de la mer, qui ne veut pour ses livres qu’une architecture mouvante, sans rien de pesant. De fait, la terre qu’il étreint est avant tout pour lui une Terre des voix, et la poésie un Don des souffles (titres de deux livres parus chez Rougerie en 1985 et 1991). Mais l’étreinte est solide, et le souffle toujours maîtrisé.
 Si je le précise ici, c’est que, dans ses carnets (magnifiquement édités par Voix d’Encre), Pierre Dhainaut s’étonne (en toute sincérité, j’en suis sûr) que j’aime ses poèmes et que j’aie pu leur consacrer quelques études critiques, alors qu’il m’est arrivé d’écrire aussi que je me méfiais d’une rhétorique de l’errance en poésie. Voici donc pour moi l’occasion de souligner ici, en guise de réponse, que la fragilité, le doute intimes qui sont, certes, les traits dominants de cette poésie, ne l’empêchent nullement d’êtreaussi, bien souvent, affirmative, tournée vers la quête d’une sagesse, vers l’apprentissage d’une écoute du monde qui n’a rien de hasardeux mais relève bien d’une méthode (ce qui ne veut pas dire d’un dogme esthétique), proche de la phénoménologie.
 Chez Dhainaut, le questionnement incessant – sur le langage, la perception, le rapport à autrui... – n’est jamais prétexte au relâ¬chement de la forme ! Ses « prières » sont peut-être « errantes », leur allure est souverainement maîtrisée, le rythme de leur pas se reconnaît aussitôt. Et elles s’achèvent avec un art consommé de la pointe, dont témoigne aussi. son don pour l’aphorisme, la formule frappante. C’est assez pour que je le redise ici : oui, il faut lire Pierre Dhainaut.

Fragments et louanges
Arpa (01/01/1994), par Gérard Bocholier

 C’est une véritable offrande de souffles que nous fait Pierre Dhainaut dans Fragments et louanges : souffles des voix, des parfums, souffle du chant, de la parole. qu’il sait faire reconnaître à cette vibration spéciale, à ce timbre à la fois grave et généreux qui courent dans toute l’oeuvre de ce poète de l’accueil simplement murmuré
  (...) Nul besoin de rafales,
 regarde simplement à la frontière de l’haleine,
 regarde avec les doigts, tu te donnes, tu inventes 
 l’entrée d’une maison ou d’un rivage 
 où tombe, comme autrefois, cette neige légère 
 sensible aux poèmes, aux mains des aveugles, 
  annonçant l’aube.
 Pierre Dhainaut n’admet pas l’absence, la solitude, la séparation définitive. Contre elles, il témoigne pour la vie inépuisable et fraternelle. Chacun de ses livres éclaire un peu notre nuit, se mêle à la clarté du ciel, sait patiemment nous convaincre que les belles alliances qu’il célèbre, soleil et brume, pluie et vent, "merle fragile", odeur des vagues, sont les signes les plus sûrs du bonheur du monde.

Fragments et louanges
Le Cri d’os (04/01/1994), par André Miguel

 Comme celle de Jaccottet, la poésie de Pierre Dhainaut vibre entre l’effroi, ia peur et le désir immense de la plénitude.
 L’écriture de Dhainaut est plus nue encore que celle du poète de la Semaison. Il ne note pas les couleurs, n’évoque pas les particularités formellles et matérielles, pourtant il réussit à nommer la plage, la pluie, les grives, la plaine, les nuages, les mouettes en en leur donnant unc présence vive dans la fluidité de ses vers.
 Mais n’est-ce pas justement la fluidité attentive, subtile, frémissante, nostalgique, toujours ouverte à l’inconnu qu’il ne faut pa, décevoir. qui est le secret de son art ? Une fluidité assez sensible et authentique, mesurée. sohre et pourtant ardemment désirante pour imprégner le lecteur du rythme singulier de l’intériorité, propre à celui qui écrit en se disant et en s’effaçant du même mouvement. 
 Dans l’Impatience du dégel rejeter les draps,
 tirer les rideaux... En vain tu rêveras de la braise 
 ou de la frondaison, tu ne constates qu’une terre 
 humide, infranchissable, des nuages inertes,
 ils sont à notre image. Mais rien ne limite l’entente,
 toute chose reçue pour elle-même 
 heure après heure allégeant les années :
 ne pas conclure, ne pas décevoir l’inconnu.
 dehors, la plénitude, le sentiment appartenir,
 de recueillir un secret millénaire.
 Serait-ce en cette cour de brique, nous plongeons 
 en la houle et nous la dilatons jusqu’aux étoiles,
 avec qui dans l`étreinte échangeons-nous la vie, 
 avec qui restons-nous ? 
 Il y a une sagesse philosophique chez le poète de Fragments et louanges. C’est une aspiration à la plénitude mais qui écarte en sa recherche, les fixations durcies, les conclusions fermées, le réflexe hostile de l’un en face de l’autre.
 Cette fluide écriture est essentiellement attention ouverte et accueil profond de l’autre, de la différence. On songe à Rilke, parfois, en lisant Pierre Dhainaut.
 Cette toute petite fille que le grand-père regarde courir. Et c’est un extraordinaire poème. parce que sans joliesses, sans attendrissement, mais en la plus juste et vraie émotion.
 Elle a cet âge où l’on court devant soi, très droit, 
 très vite, en agitant les bras. elle se livre sans réserve 
 à chaque pas, à chaque pas elle retrouve l’équilibre. 
 Plus tard elle ira en forêt comme sous les étoiles,
 mais sera-t-elle aussi farouche. émerveillée,
 qu’à la lisière entre les dalles de ciment et la prairie
 où elle s’arrête, où elle s’incline ? elle découvre l’herbe. 
 Nous qui n’étiors que l’ombre derrière elle, 
 elle nous apparaît ruisselante de souffles
 quand elle se retourne, et nous l’embrassons sur les joues.

Fragments et louanges
Cahiers Froissart (12/01/1993), par Jean Dauby

 Il est arrivé un grand bonheur à Pierre et Jacqueline : leur première petite fille, Lucie, "toi que nous appelons l’enfant au prénom de lumière" et notre poète jubilant n’écrit pas "l’art" d’être grand-père, mais "la joie" :
 Petite fille, pas même un an, tournée vers la lumière 
 pour la première fois nous lui désignons les oiseaux
 et tout de suite elle avance les mains comme le souffle 
 et sur la vitre chaude, que devons-nous dire ? 
 palpite ou résonne un ciel aussi bleu que ses yeux.
 A côté de cette vie qui commence, il y a celles qui se sont éteintes : "les lilas sont fleuris qu’elle aimait tant", "les paupières tombées pour ne plus se rouvrir", ou "tu as cru morts tous ceux que nous cessons de voir, qu’importe depuis quand, peut-être, s’ils consentirent, n’ont-ils quitté personne ?"
 Le poète est témoin déchiré entre vie et mort : "la paume n’oublie pas ce qu’elle a caressé / ... / sur le front d’un enfant / ou celui d’un mourant". Dans ce recueil, un mot magique : le souffle que l’on trouvait déjà dans de précédents ouvrages (en particulier Le don des souffles,1991). Ici, il revient vingt fois au moins, et je crois qu’il faut le prendre au sens spirituel, métaphysique même. Mais il y aurait tant à dire du vocabulaire : celui des bords de mer, et celui de la pierre, multiprésente, polyvalente.
 L’illustration de la couverture belle résume admirablement le livre. Elle vient de la crypte de la cathédrale de Bayeux (XVème siècle). Un ange nimbé tient en ses mains écartées les deux corps de l’antique aulos des Grecs et il souffle en eux. Je suppose que l’instrument donnait deux tonalités symbolisant les deux thèmes que le titre implique.

Fragments et louanges
Action poétique (10/01/1993), par Christophe Gence

 Le soulagement que l’on ressent après le passage de la pluie, à quoi tient-il ? À l’éloignement de la tempête, à la musique berçante que les gouttes auront jouée, simplement à la vie, absentée un moment, et retrouvée ?
 Le dernier livre de Pierre Dhainaut suinte d’abord titre métaphysique du lien et de la construction, de la tension vers la liaison et de la nuit annonciatrice ; tension que l’écriture rend à la vie en lui conférant épaisseur, en invoquant ses dieux ; tension de l’esprit qui doit retrouver « les premiers rêves » et « les liens entre les mondes » oubliés, que nous avons laissés ou qui sont devenus vérités inconsolables. Mais que l’on comprenne bien : il ne s’agit pas de ces mondes inaccessibles, mondes frais dont nous serions en exil, mais de cet univers possible qui est toujours prêt à mourir si l’on ne lui prête plus attention (on pensera alors à Cézanne), de ce possible que la paresse seule menace. Chaque étape est un « promontoire ». Chaque instant contient en lui-même le secret millénaire ; il ne s’agit que d’apprendre à le recueillir à travers le regard et dans l’instant intime de la conscience, et nu pas « décevoir l’inconnu ». Dhainaut est bien le poète de l’effort constant, du jamais acquis, du sens inépuisable ; de la confiance « sans défaillance au rythme », parce qu’aller à la rencontre du monde, c’est aussi se heurter aux éléments qui ne sont pas contraires mais posés seulement au milieu de la route, et qu’il faudra fouler. La distance revient toujours ; laquelle éloigne de l’objet, et autorise simultanément la nouvelle contemplation de l’objet. Le sable, l’océan et les dunes, la pluie et le vent, les arbres, les oiseaux qui réveillent, la pierre et les oyats sont le décor de ces pages. Et la houle imprègne le corps – échange avec lui le souffle.
 À cette notion du souffle est fortement liée la dimension de l’enfance, associée, d’abord à l’idée de l’innocence du regard idéal, de neuf perpétuel nécessaire non seulement au poète mais à celui qui veut penser l’être ; enfance liée à cette faculté de ’étonner, d’un même élan considérer le monde morcelé dans l’expérience. L’enfance prodigue le souffle. Le souffle est la vie dans son élément le plus pur, que l’on peut isoler – le souffle comme un témoin.
 Mais presque soudainement, une relation s’installe entre l’enfant et la mort, avec l’image de la main qui, dans la caresse, sait passer d’un front rempli de rêves au front que la Nie abandonne. Une ambiguïté alors commence à se faire jour plusieurs fois entre l’enfant et la mort : est-ce cette enfant au sourire épanoui qui « demeure toujours prëtei à s’éclairer, à s’élargir » – ou la mort brillant dans le sacrifice ? Puis, encore, des évocations de la disparition. Un drame ? La mort de cette enfant ? Qui est cet « elle » à nouveau ? Oui, c’est la mort d’un enfant que l’on avait du mal à saisir (se cache-t-on les yeux devant le drame, ou est-ce le poète qui a codé longtemps ce mystère, comme s’il demandait une lecture attentive, une lecture assez digne pour saisir quelques mots de la tragédie ?). Le poète écrit ceci qui retient notre attention : « la jeune messagère ». La mort d’un être jeune, lui donne-t-elle ce statut de messager des dieux – Dans l’Antiquité, les gens mourraient tôt quand les dieux les aimaient, les êtres suprêmes ne supportant pas de voir longtemps mortel celui ou celle pour qui ils avaient une divine affection. Ils rap¬pelaient vite a eux Vanné.
 Ce balancement entre enfance et mort est maintenant clair. Ces mises en opposition et en regard du premier souffle et du dernier le sont aussi. Dans la troisième partie du livre (qui en compte quatre), on se retrouve à faire le tour du cimetière, alors que la vie, tout à l’heure, ne pliait pas. Le cri de l’enfant qui ne sait pas, encore parler est seinblable, pour l’auteur, au cri de l’homme dans la torture : deux êtres sans défense soumis à une loi aveugle.
 Mais comme la houle, l’élément vent me prend, me transperce, me fait devenir lui, si bien que l’invisible n’a plus le poids de l’incompréhensible mais devient tout ce que je vois, le champ complet de mon regard, rien d’autre en étant extérieur. Et le vent et le corps demandent ceci, que la place se libère pour la respiration, pour la Vie. Elle réclame alors de ne plus dire la mort. Mais qu’est-ce que cela, « ne plus dire la mort »  ? Les vers suivant répondent à nouveau : « confiance » ; dans ’la mise en forme de ce oui, de ce souffle qui ouvrira un passage à travers les mots ’, justes, ces mots que l’on reconnaît parce qu’ils n’appartiennent plus à celui qui les vocalise – (les mots de l’imposture, collent-ils à la peau ?).
 « Nous taire donc, ce serait lâcher prise », et c’est le retour au monde, la boucle de la joie et de la douleur est refermée. Le livre s’achève sur des poèmes au rythme constant, répétitif, qui tiennent de la description plus que du sentiment. La métaphysique de ce livre. comme on l’a appelée, est donc plutôt dialectique ; mais n’appartient-elle pas au « pays du flux et du reflux ».
 Quand le poème aura livré tout son sens, on pensera avec étonnement à cette autre œuvre mariant la plus pure intimité de l’être à l’expression sublime. Sans comparer l’émouvant Fragments et louanges au grandiose Kindertotenlieder de Malher, sur les poèmes de Rückert, on trouvera quand même que le thème du premier se retrouve
dans I esprit du second. On relira alors l’un à la lumière musicale de l’autre :
  Nun will die Sonn’ so hell auf’geh’n,
 Als sei kein Unglück die Nacht gescheh’n :
 [...]
 Du mußt nicht die Nacht in dir verschränken, 
 Mußt sie ins ew’ge Licht versenken !
(D’un jour nouveau l’aurore luit pourtant, comme si dans la nuit la tragédie n’avait pas été. [... ] Il ne faut pas se refermer sur la nuit, mais la porter sans fin à la lumière.)

Fragments et louanges
Nord (06/01/1994), par Hélène Dottin

 Le nouveau recueil de Pierre Dhainaut attire notre attention, tout d’abord, par sa structure. Ces « fragments » qui deviennent « louanges » s’épanouissent en une architecture véritablement parlante ; forme et signification, ici, se rejoignent. Le premier texte du recueil et le dernier se terminent par un même mot : « lumière ». Au centre, un bloc de quinze poèmes ou figure, dans chacun, le mot : « souffle ».
 « L’enfant au prénom de lumière » nous accompagnera donc tout au long de notre cheminement, jusqu’à la dernière ligne du livre, jusqu’au moment où se refermeront « ces yeux qui nous rassemblent sous leur lumière ». Car seul l’enfant peut susciter chez le poète cet état d’émerveillement qui lui permettra de toucher du doigt et de la plume les questions essentielles : « On ne renie pas nos regards d’enfance/ pas davantage on ne
trahit les morts ».
Il faut obéir à la vérité de l’enfant, qui exige de nous une disponibilité de tout notre être : « Tendre l’oreille davantage [... ] ne pas décevoir l’inconnu ». L’esprit d’enfance est surtout questionnement incessant, accueil de ce qui vient vers nous, de la mer, de la terre, des autres hommes : « Pourquoi savoir, d’avance, qui s’appro¬che de nous ? [...] quelle rencontre est éphémère ? ».
 Cette poésie est maritime, aussi, dans la mesure où le souffle de la mer se confond avec celui de nos poumons : « Partout, l’air nour appelle ». Ce grand souffle de vie, il nous est donné en vue d’une com¬munication - communion avec les êtres et les choses : « Offre-le, vulnérable, tu n’es plus seul ainsi ». Notre contemplation même de la mer et de la terre sera perçue comme un mouvement respiratoire, car « nos regards n’ont aucune peine à devenir souffles ». Encore faut-il trouver des mots pour le dire ; plutôt, une musique qui comble les vides du « morcellement des mots ».
 
Par-delà les calculs et les ruses de la parole organisée, pourquoi ne pas revenir au rythme respiratoire ? Alors, « les mots justes, généreux, se découvrent d’eux-mêmes », comme les rochers lorsque la mer se retire. Ces mots justes, ils se découvriront aussi du côté de la terre. De la terre que nous devons écouter, mais qui, elle aussi, nous écoute : « humus, écoute maternelle... ». Car c’est elle qui nous donne « le sentiment d’appartenir / de recueillir un secret millénaire ». 
 Mais n’oublions pas ces blocs de béton marqués de rouille, sinistrement ancrés sur la côte dunkerquoise, qui, eux, nous parlent de morts violentes. Ces morts qui, désormais, font partie de nos vies. C’est dans la mesure où cette mer, cette terre, ces morts, seront incorporés en nous, que nous pourrons nous permettre de chanter les « dieux limpides », d’acquérir une mémoire sereine, « une mémoire d’arbres et de nuages ».
 Un grand merci à Pierre Dhainaut de nous avoir offert une poésie de lumière respirable.

Fragments et louanges
Journal des poètes (11/01/1994), par Jean-Luc Wauthier

 Voici une voix. Une voix certes aimée, écoutée, livrée, pour évoquer un vers de Gaston Puel, à la parcimonieuse attention de quelques lunatiques. Une voix dont on peut toutefois déplorer qu’il subsiste autour d’elle une demi-pénombre injuste, alors qu’elle est une des plus belles et des plus accomplies de la poésie française d’aujourd’hui
 Il est vrai que, à ma connaissance, Pierre Dhainaut ne tient aucun de ces "leviers du pouvoir" dérisoires qui fascinent tant de poètes cyniques et lilliputiens . II est vrai, aussi, qu’il habite loin de Paris (à Dunkerque) et qu’il n’en fait pas une pause d’intellectuel fatigué . Passons ... passons et lisons .
 Lisons, par exemple, deux minces publications récentes, qui vont à l’essentiel : Sources sonores et Fragments et louanges. En critique littéraire, on use, aujourd’hui à tort et à travers du mot "essentiel". Avec son jumeau, "incontournable" , ces deux vocables sont les Laurel et Hardy de la cuistrerie bien-pensante .
 Alors, prouvons nos dires : Fragments et louanges est publié chez Arfuyen, une référence dans l’ordre de l’acuité et de la dignité éditoriales. La poésie qui vit et tressaille dans ces pages est faite d’une manière de balancement onirique rigoureux, où le regard oscille de l’homme intérieur et de son Jeu secret aux paysages du dehors dont à chaque moment, le poète goûte toute la substance. Pas d’intellectualisme, mais de l’intelligence ; chez Dhainaut, c’est l’interrogation existentielle qui suscite et entraine la magie, à la fois du climat et de l’écriture poétiques. Les choses vont d’elles-mêmes, avec une évidence lumineuse, la poésie se faisant souffle, respiration vitale
 Retourne entre les murs de ces chambres profondes 
 En fermant /es yeux comme en écoutant 
 y sommes-nous les premiers à surprendre 
 cette respiration qui traverse nos membres 
 et les oblige à tressaillir ? Que nous réclame-t-elle ? 
 Ne plus dire la pierre étroite, épaisse,
 dès que tout semble se contraindre, ne plus dire la mort

 Bien Voici donc un poème dont on a envie de parler, à partir duquel, aussi, on a envie de rêver, de se taire Peur être parce que s’y découvrent, dans un même mouvement, écrivain et lecteur, l’un et l’autre passant, en subtils adagios formels, de la lutte à la résignation, des ombres du passé aux lumières de l’avenir, du jour à la nuit avec !e souci de ne pas décevoir l’inconnu quand rien ne limite l’attente.
 Fragments et louanges, c’est une alliance heureuse de réalisme et de magie, au coeur d’un réel à la fois interpellé et dénombré, le tout avec une manière de sérénité crispée qui, peut-être, constitue la marque la plus évidente du "style", du "climat" Dhainaut (des mots qui vont mal au pur poème puisqu’ils en blessent la transparence mais que j’emploie faute de mieux ). 
 Chaque année plus longue, la fin de /hiver
 De cri en cn nous redoutons de suivre les mouettes 
 qui assaillent /a ville.les portes n’y font rien, fermées,
 ni les corps repliés. On ne respire que pour soi.

 Petite fille, pas même un an, tournée vers la lumière, 
 pour la première fois nous lui désignons les oiseaux
 et tout de suite elle avance les mains comme le souffle 
 et sur la vitre chaude, que devons-nous dire ? 
 palpite ou résonne un ciel aussi bleu que ses yeux .
 (...) Il ne faudrait pas prendre Dhainaut pour un poète "savant", encore que son savoir poétique intuitif soit remarquable. A ce sujet, il s’est, au reste, idéalement exprimé dans ces trois vers de Fragments et louanges  :
  Un jour entier qui se voue à la marche, 
 et le soir la maison résonne 
 aucun langage n’est obscur,

 Poètes, jeunes ou moins jeunes, qui voulez partager le Gai Savoir de cet homme du Nord, ses nuits lumineuses et transparentes, vous savez ce qu’il vous reste à faire : tout est affaire d’accueil, de magie et de partage, trois vertus cardinales du vrai poète.

Prières errantes
Le Mensuel littéraire et poétique (06/01/1990), par Gaspard Hons

 Le livre de la solitude, le livre de la grande sérénité. Pierre Dhainaut entre en monologue, en questionnement. Il questionne la mémoire, l’oubli, il se penche sur tout ce qui , tressaille, sur le souffle, sur le saisissable, sur l’insaisissable. Il écoute, il parle, il se parle. II trouve refuge, offre refuge, reste au plus près de ce qu’il questionne et dece qui le questionne. Il questionne et écoute avec conviction, avec ferveur. II parle et écrit avec pudeur, avec réserve, comme par crainte de blesser, de déranger, d’imposer sa présence :
  ... on retourne ainsi sur la plage
 où l’on s’agenouille.
 Le poème de Pierre Dhainaut tend vers le recueillement, vers une approche imperceptible, un frôlement de très loin, presque invisible : son poème, une intrusion dans l’écho, dans ce qui reste, quand tout a disparu, apparemment.
 Est-ce la crainte ou la peur qui dicte le poème au poète, est-ce la grâce qui tout à coup envahit le pays de sa parole ? Les deux sûrement, sans oublier son désir de n’être rien, qu’une simple présence, qu’une presque absence :
 à travers l’écorce, à travers la houle
 on se loge,
sans oublier le désir du poète d’entrer en symbiose avec tout ce qui le frôle, le touche, l’environne :
  Si tu rayonnes, la terre est satisfaite.
 Venir jusqu ici, nous acquitter.
 Après avoir rêvé sa liberté, le poète accompagne fidèlement son poème dans un déploiement ici et aujourd’hui, ici sur cette terre qui porte et produit, qui vibre et donne. Il accompagne son poème qui se confond avec la terre natale, avec le don de l’autre, avec la voix intime du silence. Son monologue ouvert est aussi un dialogue, un dialogue avec personne, avec celui dont il veut taire le nom, avec celui dont il ignore le nom, avec l’absent présent, avec la « voix du plus loin » (J. Sojcher), avec l’innomé. Avec cet innomé insaisissable qui est tantôt l’oracle animé et animant, tantôt la pierre inanimée et solitaire.
 Toute proche de la terre. du fini, de la mer, des vagues, de la femme aimée, des lieux réels ou mythiques, ia poésie de Pierre Dhainaut s’ouvrirait-elle sur d’autres formulations, sur d’autres rivages :
  Quelle est la question qui se pose après l’écho ?
 La réponse à cette question et à Un livre d’air et de mémoire (éd. Sud) est amorcée dans
Prières errantes (éd. Arfuyen). II y a dans la dernier texte de ce recueil, comme un désir
inouï d’amour, comme une volonté d’habiter unanimement et pleinement, aujourd’hui et ici, le monde, demeure de tous les silences et de tous les dieux 
  Comme horizon la neige, n’avons-nous appris 
 qu’à nous résigner ? Ce mot qui veut conclure 
 nous appartient, mais le silence nous déborde 
 autant qu’il nous rassemble, l’amitié, la prière, 
 a-t-elle une autre fin, que nos dieux y renaissent ? 
 Nous ne respirons que pour eux, 
 sans les nommer, sans bomer le chemin, 
 sans asservir l’élan farouche, et comme viatique 
 douleur, louanges égales, indivisibles.

 Notre chance, écrit Pierre Dhainaut, écouter. Ecouter la réalité, toujours la réalité...

Pierre Dhainaut
Revue L’Autre n°1 (11/01/1990), par Jean-Yves Masson

 Le souffle, la voix : si leur présence, insistante, hante les vers de Pierre Dhainaut, c’est qu’il lui a fallu du temps pour les conquérir, et frayer son chemin, loin du lac gelé mallarméen comme du fleuve en crue incontrôlé de l’écriture surréaliste.
 "Presque une vie entière avant de consentir", dit-il dans ses Prières errantes, "avant que la voix se dénoue". Pierre Dhainaut a compris et proclame que "depuis toujours que des chants fraternisent, l’air est notre pays". A qui entend bien cette phrase, Un livre d’air et de mémoire ouvre fraternellement les pages d’un pays de poésie où la voix humaine veille auprès du feu, soucieuse de partager, avide d’étreindre un monde et de le donner au lecteur. L’air, immensité du sens partagé, nourriture invisible du corps et de la vie, excède les mots, qui sont mémoire – et pesanteur. Mais la poésie n’est pas plutôt d’un côté que de l’autre : elle fait vivre ensemble Ariel et Caliban dans un corps d’homme, les contraint doucement à respirer ensemble pour que la terre soit un peu plus habitable chaque jour.
 La poésie de Pierre Dhainaut, qu’on a dit hantée par les terres du Nord, conquiert ici de nouveaux charmes, ceux d’une montagne la nuit, d’un torrent dont on remonte le cours. Presque incantatoire, obsédant, le mot nuit guide le poète vers le mystère de la mort, celui d’une lumière paradoxale qui illumine l’existence : "Nous ne naissons que de la nuit." Avec ces "Leçons des lèvres" qui referment le "Livre" ou ces "Voix pour l’hiver" dans "Le don des souffles", Pierre Dhainaut s’affirme comme l’un des très grands poètes de la mort. Sa poésie est bien "terre des vois " – on se souvient de ce livre, paru chez Rougerie – les morts s’y assemblent en cercle autour du poète habité de leur souvenir, mais qui sait que "la nuit n’explique pas la nuit" et qu’on ne peut s’en tenir là.
 Les ruptures de construction, omniprésentes, disent bien la fragilité de cette parole qui se veut seulement généreuse, et jamais grandiloquente, jamais rhétorique, jamais facile : consciente de sa rhétorique, qui n’est que le signe d’une souveraine maitrise et d’une économie de moyens exemplaire.
 Que la prière, ici, soit errante signifie bien cette condition qui est la nôtre, de ne savoir plus avec certitude quels dieux prier : mais que le geste, dans l’incertitude, en soit permis, parce qu’il n’engage que soi, le poète n’en doute plus ; dans l’écoute, "l’air parle aux dieux dans leur langue", qui est l’insaisissable au-delà des mots.

Introduction au large
Aujourd’hui poème (11/01/2001), par Bernard Mazo

 Chaque nouveau recueil de Pierre Dhainaut est un événement en soi. Celui qu’il nous donne à lire aujourd’hui ne déroge pas à la règle. Rares sont les poètes d’aujourd’hui qui ont porté à un tel degré d’exigence la parole poétique comme ne cesse de s’y astreindre Pierre Dhainaut. C’est "à travers les commencements", là où la parole poétique surgit des limbes aux marges extrêmes du silence initial, dans leur ressourcement perpétuel que ce sismographe inspiré qu’il est a bâti, avec la patience et l’obstination d’un humble chantourneur des mots, une oeuvre d’une telle densité que l’on n’est pas prêt d’en épuiser le foisonnement fécond.
 C’est avec les mots les plus simples que Dhainaut célèbre la vie, avec ses joies, ses douleurs, ses espoirs, ses désillusions. C’est dans la lumineuse transparence d’une voix, à l’arrière de laquelle on peut entendre l’imperceptible déchirure de celui qui doute sans cesse, qu’il chante l’épiphanie de l’amour, la Beauté, toute la Beauté, celle des êtres et des choses, celle du monde, parfois pathétique, souvent désespérée car la mort, sans cesse présente, s’y love en secret, comme il nous le rappelle de loin en loin : "Hors de ce qui meurt, je ne puis voir de beauté, mais que peut-elle être sinon l’intuition chancelante, renaissante, que le jour ne s’achève pas avec ce qui l’achève ?".
 Une extrême tension, un resserrement elliptique d’une écriture souvent en suspens –n’affirme-t-il pas : "laisse inachevé le poème / il nous prolonge"  ? –, voilà ce qui caractérise au plus haut point cette quête obstinée d’un poète sans cesse à l’écoute des pulsations les plus intimes de la vie afin d’en déchiffrer les secrets :
  ...l’essor ou le plein vent,
 l’essor ou notre part d’enfance, lucide, 
 aussi frais que la neige ou le lilas,
 éveille la poussière en s’adressant à ce qui passe
 pour l’invisible et les paroles sont les siennes 
 quand se dénoue l’orgueil de nous prétendre seuls,
 de dire adieu.

 Oui, Pierre Dhainaut est bien de cette race de poètes pour lesquels l’expérience poétique ne peut être vécue que comme une ascèse, pour lesquels le choix des vocables sont l’objet d’une perpétuelle interrogation. Parole minutieuse, raréfiée que la sienne, parole sans cesse projetée aux confins du silence où elle ne cesse de vibrer car pour lui "Les poèmes ne se taisent pas ; ils lèguent leur silence."

Introduction au large
Mensuel littéraire et poétique (11/01/2001), par Gaspard Hons

 Il aspire à une expression qui interroge autant qu’elle célèbre, qui révèle un pays, un pays d’accueil dans la durée commune. Cet extrait de la note biographique nous situe le poète de l’accueil et du recueillement, celui de l’offrande, de l’offrande invisible. Les poèmes du présent recueil nous ouvrent les portes de la connivence, de celles d’un poète passager, souriant à "l’approche (qui) allège". D’un poète à l’écoute de l’écho, du pays d’accueil de "l’espace perfectible".
 Rester à l’écoute, ne jamais désigner, ni celui qui parle (si d’ailleurs quelqu’un parle), ni un quelconque rivage. Ne désigneraucun rivage, par peur de donner un sens au chemin, par peur de déranger : Pierre Dhainaut « joue » la carte du souffle, celle de la lumière et de la confiance ; les trois en un, unis en une seule voie qui attisera la sienne, la nôtre jusqu’à ce que l’aube y rencontre son visage.
 Qui est Pierre Dhainaut en ce livre, tout en rigueur, en exigence, en lucidité. Lucidité venue de cette lumière, que lui seul, le poète Dhainaut, sait encore « dénicher » parmi les cailloux, les herbes et les feuilles, tout en en prenant soin.
 Un dernier poème écrit dans la ferveur, adressé à Nathan D., fait recommencer le poème, la vie : une introduction au large, à l’ouvert, à l’avenir.
 ... ce n’est pas pour chercher une aide
 s’il se tourne vers nous. Chaque pas infaillible, 
 nous ne pouvons aller qu’en son sillage, 
 nous cesserons de douter du silence, de la 
 voix offerte où nos ombres s’allègent.

Introduction au alrge
Le Journal des poètes (01/01/2002), par Jean-Luc Wauthier

 Bien que différente de ton et de climat, l’oeuvre poétique transparente et solide à la fois comme le diamant de Pierre Dhainaut rejoint celle d’André Schmitz au coeur de l’essentiel, en ce sens que la poésie y est avant tout une Question et naît, dans un lyrisme à la fois serré et secret, à la plus haute évidence.
 Ici encore, c’est toujours de confiance qu’on ouvre un des recueils de ce poète du Nord et de la Mer, puisque, loin de tout prétexte extérieur, la poésie est là, à la fois rayonnante et discrète, avec une voix qui n’appartient qu’à un seul homme ; celui qui, un jour, a effleuré sa propre con¬science, en est revenu ébloui et essaie, par les mots, de retrouver cet instant d’extase où s’est rempli durant un moment privilégié et hélas évanoui le programme rilkéen de "penser le monde".
 Sifflement des ailes
 au départ d’un toit
 ou bien dans la falaice 
 écho des lames,

 et dessous et toujours 
 cette houle du cœur

 en eux, rappellent-ils,
 le secret se féconde, 
 la mort ne les recouvre pas
 Ce monde, il est là, à notre disposition, dans une forme qui propose sans jamais imposer- dans une démarche poétique essentiellement de partage et de dialogue, sans ce terrorisme de la parole qui rend certains poètes, même bons, insupportables et qui, peut être est une des manières les plus sournoises d’introduire le pouvoir et ce qu’on appelait naguère "le capitalisme" dans la parole libre.(...)
 

Introduction au large
Lieux d’être (01/01/2002), par Jean Chatard

 Chaque livre de Pierre Dhainaut esi une découverte et un bonheur de lecture. Qu’il s’adresse à la femme aimée, à l’homme ou, comme ici. à l’enfant. ses textes – eau promise à l’estran s’insinuenr en chacun de nous avec la Grâce des premiers jours du monde. Étonnant
 Pierre Dhainaut qui, de livre en livre, multiplie les difficultés, épurant son propos jusqu’à l’austérité pathétique des choses, jusqu’à la rugosité naturelle du chemin ou du sable de la plage. Quelques oyats suffisent à distraire les dunes, mais les mots et leur saveur, eux, envahissent l’horizon du Nord. Son horizon.
 Un galet en témoipne.
 nous n’emportons que le vertige
 Alliant le large marin à la méticuosité, l’instant à l’avenir, Pierre Dhainaut insuffle à sa poésie Cette vérité à la fois changeante et semblable toujours, originale parce que personnelle et vouée au lyrrisme que la nature justifie.
  Sans tes cis des mouettes
 la craie ne serair pas si blanche.
 Les gestes comme les mots sont empreints de tendresse et la clairvoyance amusée de ce poète d’exception nous tend un miroir à la mesure de nos frissons, de nos émois. Pour ludique qu’il soit l’exercice rejoint toujours les contrées les plus secrètes de nos silences intimes. À cet endroit précis où l’homme devient le passager privilégié du mystère qui l’accompagne.

Introduction au large
Nord (06/01/2002), par Georges Dottin

 S’il est une attitude poétique (et morale) à laquelle P. Dhainaut résiste victorieusement, c’est bien celle de « l’orgueil de nous prétendre seuls / de dire adieu ». Alors que Gide conseillait à Nathanaël de jeter son livre, et de poursuivre seul son chemin, Dhainaut nous dit au contraire : « Tu ne fermeras pas le livre / un grondement de conque / au creux des paumes ». Livre-coquillage où, enfants, nous entendions le bruit de la mer. Là où s’écrit le poème, là se rencontrent le souffle du large, le rythme des vagues, qui engendrent et guident la voix humaine.
 Au début du livre, un éloge de la nuit ("À la nuit parturiente"). La nuit, qui est silence et plénitude, au sein de laquelle le dormeur ne saurait se sentir enfermé entre les murs de sa chambre (chez Dhainaut, toute paroi est faite pour être franchie, tout mur pour s’écrouler). La houle du cceur s’en va donc rejointe au loin le bruit des ailes et celui des vagues ; le cri entendu devient buée, puis lumière. L’aube alors se révèle, qui est récréation du monde « en offrande au vent, à l’invisible ».
 Ensuite, dans "Voix au-devant des voix", apparaît l’enfant. Le nouveau-né endormi dont l’haleine à peine perceptible exprime « le chant perpétuel de bienveillance au monde », et l’enfant de trois ans dont « les mains se remplissent de rire ». Le poète, sans cesse à la poursuite du sens des mots, se met à l’écoute de cet enfant et accueillera l’éclosion d’un langage neuf. Comme l’enfant encore, dans sa marche sur la plage ou dans les dunes, l’adulte évitera d’être « un intrus sur le rivage », essaiera de ne rien alourdir sous ses pas (on sait combien Dhainaut refuse le geste et la parole qui cherchent à peser, à s’imposer). Mais le berceau ne fait pas oublier la tombe, signe de l’invisible, signe des « années où tant d’amis se sont perdus ». L’âge venant, nous réalisons que nous sommes plus entourés de morts que de vivants : « Dans un autre monde il y a des morts / ainsi que des racines », écrit Dhainaut. Des racines qui montrent qu’une vie se tient toujours prête à renaître, sous une forme ou sous une autre.
 Dans "Lectures de lumières", enfin, on nous rappelle que toute parole ne dit jamais que son émergence, que tout regard doit renoncer à définir. Choisir de dire (d’écrire) un mot comme arborescence ou rivage, par exemple, c’est opter pour un rythme et une luminosité, pour des « syllabes d’oiseaux ». La phrase rejoint alors l’aubier, la sève et la foudre ; le chant concentre et traverse le lecteur ; le poème lui interdit de ne respirer que pour lui-même. Depuis Breton et Eluard, nous savons qu’amour et poésie ne font qu’un. Non pas « ténébreuse et profonde unité », chez Dhainaut, mais communion sereine avec le monde de l’enfance et l’enfance du monde.

Introduction au large
Revue des Belles Lettres (01/01/2002), par Gérard Bocholier

 « Tu t’obstines, tu retiens l’écoute », écrit Pierre Dhainaut dans Relèves de veilles. Son ceuvre tout entière illustre cette phrase : patiente, obstinée, ouverte à ce qui dépasse le poème, lui donne air et souffle. Le poème pour lui n’est qu’une porte qui peut déboucher sur l’espace infini. Il lui prête ce qui vient du cœur et qui grandit l’homme. Le poème tâtonne, tente l’élargissement imprévi¬sible. Intermédiaire entre notre existence resserrée et le grand large, il permet, par son ardeur généreuse, d’augmenter la vie, de la faire progresser. « Tu te sers de la parole afin de t’ajouter ».
 Les vers, les notes sur la poésie se font écho chez Pierre Dhainaut, tissent, fragment après fragment, les mille mailles d’une tenture de vent. « De passage », le poète l’est sans doute plus qu’aucun autre. Et par lui tous les passages vers la lumière peuvent avoir lieu. Alors le poète peut écrire :
 Comment se nomme 
 la force qui change 
 un cri en buée 
 la buée en lumière ?

 farouche, prodigue,
 on s’apprête à la suivre :

 on ne craint pas d’obstacle, 
 il n’y a plus de cibles.
 Poésie qui s’émerveille de ses pouvoirs et qui célèbre la parole « où nous sommes ensemble ». Poésie de l’accueil où toute naissance donne joie et confiance en l’avenir, au point que la mémoire semble toujours aussi jeune. Qu’elle se fasse aphorisme ou développement lyrique, l’écriture de Pierre Dhainaut se fonde sur une remarquable énergie et la conviction que le poème nous engendre, nous fait respirer pour les autres, le ciel, l’univers, et non pas pour nous-même.
  "Renonce à l’idée d’aller jusqu’au bout, d’achever, tu mèneras le poème là où il te mène. Il est ton enfant, tu es le sien plus encore."
 Ce beau parcours qui commence avec le Surréalisme et que Pierre Dhainaut a rappelé dans un volume d’entretiens avec Patricia Castex Menier, A travers les commencements (Paroles d’Aube, 1999), a quelque chose d’exemplaire. Il reste fidèle à l’idéal de libération qui a inspiré les grands voyants du XX° siècle, mais il emprunte, et c’est là sa singularité et sa lisibilité, d’humbles sentiers de campagne et de bord de mer, en sachant rester le compagnon de tous les autres. Ivresse et lucidité alternent ainsi, comme à l’image de la pensée du poète d’aujourd’hui :
 ... Tu ne cesseras pas
 de t’étourdir, d’être lucide : poursuivre à ce rythme, 
 entrer à son gré dans le passage inapaisable, 
 l’éphémère en s’y ressourçant 
 te ressource avec lui.

Introduction au large
Cahiers critiques de poésie (04/01/2002), par Didier Arnaudet

 Chez Pierre Dhainaut, entre déploiement et repliement, il est d’abord question d’un flux. Sans doute parce qu’il pense que cet écoulement et son risque constant de tarissement sont essentiels à l’intensité de l’échange, de la relation. Les mots sont là comme des états. des fixations et des noeuds. (...) 
 Depuis plus de trente ans, Pierre Dhainaut a le souci d’une écriture qui ne cesse de vivre au contact de ses interrogations et de ses déchirements. Il convoque des éléments naturels, des moments de vie, des fragments de voix, des éclairs de lectures, des résonances de vertiges et les engage dans des commencements et des renversements qui participent à cette « introduction au large ».

Introduction au large
Friches (09/01/2002), par Lucien Wasselin

 Chaque nouveau livre de Pierre Dhainaut cristallise quelques fragments de temps : marche dans l’espace (souvent sur la plage, la grève), compagnonnage avec les voix, exploration des souffles, cheminement dans la vie toute simple de ceux qu’on aime...
  Nous sommes de passage
 nous sommes plus que de passage
écrit Pierre Dhainaut dans Introduction au large qui reprend - pour un nouveau creusement, car il s’agit d’aller toujours plus profond - ces thèmes constitutifs du poète Pierre Dhainaut mais aussi de l’homme.
 Trois ensembles de poèmes composent ce recueil qui se termine par un poème reproduit dans la graphie de l’auteur, « A la nuit parturiente », « Voix au-devant des voix » et « Lectures de lumières ». Si la première suite regroupe 8 petits poèmes aux vers brefs de longueur inégale, « Voix au-devant des voix » est remarquablement construit et obéit à des contraintes formelles strictes. Cette suite est composée de 25 poèmes en vers plus amples et regroupés en petits ensembles obéissant chacun à une logique de décompte. D’abord 3 poèmes de 15 vers, puis un ensemble de 15 poèmes tournant autour des 10 vers (10, 9, 11, 8 et 12, ce qui fait une moyenne de 10 vers), suivi d’un autre ensemble de 7 poèmes de 1 1 vers et, enfin, 3 poèmes de t 1 vers et 7 de 10 vers... Cette régularité que casse ou, plutôt, que fêle la longueur inégale des vers, me semble à l’image de ces souffles fragiles que recueille Pierre Dhainaut, à l’image du mouvement de la mer et du mouvement aryth¬mique que prend parfois le cceur... Nulle gratuité dans ce travail, mais bien une manière d’être ait monde et de l’écrire dans le cadre de la forme poésie.
  c’est le souffle qui donne 
 confiance ou forme
écrit Pierre Dhainaut dans la première suite « A la nuit parturiente ». « Voix au-devant des voix » s’ouvre avec 3 poèmes regroupés sous le titre « Trois chambres ». Qu’est-ce qui naît du sommeil ? Ou, plutôt, de cet état intermédiaire entre la veille et le sommeil ? C’est le monde (l’espace et le souffle) qui fait irruption dans la conscience. Dé l’angoisse initiale naît un espoir plus fort que tout :
 ...N’espérer de secours 
 que de la gorge, apprendre à faire corps avec l’air 
 sans réserve en ne respirant qu’à son rythme 
 au centre, au loin...
 Démarche éminemment matérialiste. La chambre est alors le réceptacle du monde et, la nuit, le moment de la naissance au monde : la nuit parturiente prend alors tout son sens, subtil va-et-vient entre les suites de poèmes. Mais la chambre est aussi le lieu des autres :
 Ce n’est pas pour nous que nous regardons 
 mais pour tous ceux dont les chambres sont closes 
 et les paupières.
 Ainsi, le regard qui suppose l’ouverture se décline-t-il pour tous. La chambre est le lieu des vivants : on naît, on aime, on meurt dans une chambre. Et pour celui qui aime, la chambre est le lieu des trois moments de la vie : cristallisation du temps... Ainsi, de manière discrète, ce sont la nuit et l’insomnie (qui va avec) qui traversent tout ce recueil. De l’insomnie naît quelque chose qui n’est pas un monstre, quelque chose qui est toujours un souffle... Mais voilà que je limite mon propos en me centrant sur un fragment du livre... Il y a dans ce recueil bien d’autres embellies, bien d’autres éclaircies, bien d’autres perspectives. Ainsi cette fascination devant ce qui sans cesse naît ou renaît ; avec « L’Age d’avril », c’est l’arborescence qui est mise en valeur, la vie jaillissante, sans limite, qui toujours bifurque, va vers ailleurs, jamais là où on l’attend. On sent dans ces poèmes un profond accord avec le monde naturel : le poète ne veut pas dominer mais simplement être en harmonie :
  Aucun chemin ne saccage les dunes, c’est là notre pays, là que nous serons prêts...
 Pierre Dhainaut écrit pour mettre en confiance, pour accepter le monde au-delà de nos révoltes inéluctables... Il écrit pour le passage. pour nous aider à vivre ce passage. Pour ce qui nous dépasse et ce qui. finalement, est profondément enfoui en nous : oui, alors, creuser, toujours.

Entrées en échanges
Aujourd’hui poème (04/01/2005), par Max Alhau

 Dialoguer avec les paysages, avec la mer, y fondre son regard, y mêler son souffle, y saisir l’essentiel de la vie et de la poésie, c’est peut-être une des caractéristiques de la démarche de Pierre Dhainaut dans ce livre admirable tout empreint de sagesse. Dès la première partie, "Dans la maisone des seuils", Pierre Dhainaut tire des "choses" une leçon d’humanité grâce à une observation aiguë de ce qui l’entoure. II dit la mouvance des êtres, leur aspect éphémère. Attentif aux horizons qui s’ouvrent devant lui, il entreprend de se fondre avec l’éternité de l’instant ou alors de conquérir cette force qui a nom poésie et qu’il puise dans le contact avec un galet : 
 en le touchant, nous apprenons 
 à faire sourdre, à recueillir l’ardeur, très bas, 
 pour la communiquer aux sommets ou aux lames.
 Pierre Dhainaut invite aussi le lecteur à se porter vers une réalité à laquelle chacun doit tant. D’où ce message de réconciliation avec soi qu’il délivre, ce désir de laisser libre cours aux élans, aux émotions sans que l’écriture n’en soit affaiblie. C’est qu’il convient, rappelle-il,
"de devenir tout le visible", en somme de ne rien abandonner à l’opacité, à la nuit. Aussi, n’est-ce pas l’intérêt manifesté à l’enfance qui permet cette juxtaposition des différents
moments de la vie d’un enfant, déclare-t-il,
  L’éphémère, 
 la mémoire nous divisons, lui nous prête le sens, 
 l’enchantement du sens fidèle à l’un et l’autre.
 Et toujours chez Pierre Dhainaut se devine le goût de la découverte, celui de se porter en avant de la beauté, de la ’splendeur’ qui est contenue dans le monde. dans la poésie. À propos de celle-ci, il faut méditer la reconnaissance que lui manifeste le poète. La partie intitulée "Légère avance du poème" constitue une suite de réflexions sur la création et ses mystères. On découvre dans ces pages non seulement lucidité dans l’expression de la poésie mais encore aspiration à la soumission. Ainsi Pierre Dhainaut écrit : "Si vif l’esprit d’obéissance, si vive aussi l’exaltation, le poème ne perfoit aucune différence, ils lui sont nécessaires à parts égales."
 C’est que l’acte poétique nécessite une sorte de repli sur soi, un abandon de ce qui n’appartient pas au poète mais à la poésie, aux mots. L’ardeur du poète en face de la poésie, certes Pierre Dhainaut la revendique, mais il réclame avant tout de la générosité à l’égard de l’écriture. En somme la poésie, dans sa réalisation, se doit d’être à l’image d’une vie guidée par un idéal, celui qui ras¬semble tout l’humain. Si l’on devait extraire une phrase résumant la démarche et l’exigence de Pierre Dhainaut, le passage de soi à la poésie et sa propre disparition, dans un double mouvement, ce serait peut-être celui-ci : "Qu’une voix ranime le poème et s’y ranime, ce n’est plus la tienne, c’est vraiment la tienne." 
 Toute l’ambiguïté de la création se trouve exprimée ici, toute sa force également. La poésie de Pierre Dhainaut, dans ce livre, irradie de toute part, son écriture, fluide, ne se contente pas d’appréhender la réalité, elle la transcende et ramène le poète vers l’homme : la reconnaissance, la générosité, la lucidité du regard permettent d’échanger avec le lecteur ce qui est plus que des mots : une volonté d’être au monde.

Entrées en échanges
Europe (05/01/2005), par Charles Dobzynski

 Pierre Dhainaut : inutile de le présenter, il jouit d’une notoriété de longue date ; son ceuvre est importante dont la belle unité d’écriture va de pair avec la plénitude. Un nouveau recueil la complète : Entrées en échanges, dont certaines pages accompagnèrent naguère des peintures de Jacques Clauzel. Je les avais lues, et je les retrouve avec la même satisfaction de l’esprit, qu’elles soient proches de l’aphorisme, que ce soient des vers monostiches, des tercets, ou, parmi les inédits, une série de ce que je désignerais volontiers comme des églogues, ou, disons, des aquarelles écrites, suivant cette élégance et cette densité du vers qui sont le propre de Dhainaut. Le poète, sans recourir méthodiquement à l’alexandrin, en restaure souvent la proximité musicale. Qu’on en juge : 
 II faisait froid. Les chambres étaient nues
 Pourtant nous avions hâte, à l’aube, d’écarter les draps, 
 De nous redresser. Tout le sommeil d’enfance, 
 la peur, puis l’abandon, la lente approche du secret,
 le temps de pcrmettre aux carreaux de se couvrir de givre...
 Il y a là comme un cousinage, hors les rimes, hors les murs, avec Jacques Réda. J’avoue avoir un faible, dans cet ensemble dont la minceur est loin d’exclure la diversité, pour les tercets pareils aux cailloux blancs d’un petit Poucet de la mémoire : "Poème aussi, ce qui rend complice / sur la table où tu travailles / la montre et l’ammonite." Ou encore, après ce mini tableau cubiste, celui-ci, écrin d’un art de vivre : "Tu t’approcheras des vanneaux / sans qu’ils s’envolent, / tu es chez toi dans la durée."

Entrées en échanges
Cahiers de l’Archipel (06/01/2005), par Gérard Paris

  Le souffle est aussi impérieux sous les portes
 sur les caps, tu l’écouteras davantage
 amener de très loin la vague immense qui déferle, 
 les embruns qui se brisent, et tu écouteras de même 
 ce qui semble un murmure entre tes lèvres 
 tu y auras conscience à la fois d’être unique 
 et de n’appartenir qu’au monde.

 Orné d’une belle illustration de Victor Hugo, le recueil de Pierre Dhainaut se divise en trois parties : Dans la maison des seuils, Au soleil de l’imprévisible, Légère avance du poème  ; trois parties composées de poèmes, d’haiku et d’aphorismes, enfin d’une réflexion sur le poème.
 En évoquant les textes de Dhainaut nous pouvons parler de poésie du corps mais qui, contrairement à celle de Bernard Noël (plus violente et d’où émanent les tensions internes) c’est une poésie apaisée, intériorisée.
 Dans ce recueil les éléments corporels (l’haleine, le souffle, la respiration) s’unissent à la lumière, aux embruns, aux chants des grives. Le poète toujours disponible, en éveil, renonce à toute crispation, il n’est qu’ouverture, acquiescement, alliance. Dans un mouvement spontané, le poète multiplie les échanges de l’être avec le cosmos, du fini avec l’infini, il est une véritable charnière entre l’horizon et notre oreille ; poésie légère, sans emphase, sans rhétorique qui sollicite pleinement l’écoute (claquements d’ailes, ruissellements des vagues, intonations des voix) et le regard (flux et reflux de la mer, échafaudages de l’ombre et de la lumière). Le réel chez Dhainaut n’est plus traducteur des signes, il est incorporé dans la vision interne :
 Le chant d’une alouette
 la même transparence ensuite 
 emplit le front, le ciel.
 Pierre Dhainaut poursuit là aussi sa réflexion sur le poème déjà initiée par l’un de ses recueils fondateurs Fragments d’espace ou de matin (1988).
 Ce poème – qui s’élabore dans l’intime – se construit pas à pas, tout en contribuant à l’échafaudage interne du poète : "Deux forces collaborent à la genèse du poème, avec l’une il s’élève, avec l’autre il s’érode, avec l’une et l’autre il s’épanouit. Pourquoi est-il si ardu de ne pas les dissocier ?"
 Entrées en échanges, entre estuaire et origine...

Entrées en échanges
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (10/01/2006), par J.-P. Jossua

 Il n’est sans doute pas nécessaire de présenter Pierre Dhaianut, qui a déjà publié vingt-trois recueils de-poésie – en trente-cinq ans, que l’on se rassure ! – dont trois chez Arfuyen qui nous propose à présent Entrées en échange.
 Un échange proposé qui ne peut, je crois qu’être accepté, tant cette poésie est simple, d’un ton juste, et pourtant forte d’une richesse d’expérience humaine, de sagesse spirituelle, d’attente sur les seuils, d’ouverture du poème sur les autres, d’espoir surtout et de consentement à ce qui est : acquiescer, approuver. Tout cela à travers des mots, des ima¬ges, des instants captés, en devenant « tout le visible ». La mer et la plage surtout, en ce Nord maritime que Dhainaut aime, mais aussi des arbres, des oiseaux. Prise avec justesse, « la terre est la terre promise ».
 
À petits pas se met en place un art poétique qui prendra une forme plus explicite, mais sans prétention, dans la dernière section faite de petits poèmes en prose. Entre les poèmes de la première moitié du recueil, que j’évoquais, et ces proses, prennent place deux autres sections. D’abord des poèmes très courts : vers brefs et isolés, distiques, tercets où la même expérience se poursuit sous une autre forme : "Tu es chez toi dans la durée", "Que veux-tu voir de plus"  ? Ensuite des versets plus longs, sortes de petites sentences savoureuses et suggestives. Voilà une heureuse traversée pour le lecteur, qui habitera mieux le monde tout en restant davantage ouvert à...

Présentation du colloque du 27-28 avril 2007
Colloque à la Sorbonne (27/04/2007), par Aude Preta-de-Beaufort et J.-Y. Masson

 Pierre Dhainaut : la passion du précaire.
 Né en 1935 à Lille, Pierre Dhainaut est entré en poésie avec son adhésion au groupe surréaliste à la fin des années 50 (les poèmes de cette première période, publiés dans des revues surréalistes, ont été réunis plus tard sous le titre Bulletin d’enneigement). Marqué par sa rencontre avec André Breton, il s’éloigne par la suite du groupe et trace un chemin personnel qui aboutit en 1969 à la publication de son premier livre marquant au Mercure de France, Le Poème commencé. Ami de Jean Malrieu (dont il éditera plus tard par deux fois les poèmes complets), il se rapproche dans les années 70 de la revue Sud dirigée par celui-ci (il demeurera membre du comité jusqu’aux années 90) et se lie à des poètes comme Jean-Claude Renard ou Bemard Noël (auxquels il a consacré des essais parus respectivement en 1977 et 1992). Professeur de lettres à Dunkerque, où il réside toujours, Pierre Dhainaut traverse dans les années 70 une période de crise que marquent des livres violents comme Efface, éveille (Seghers, 1974). C’est à partir des années 80 que son couvre conquiert une maturité plus sereine : Terre des voix (Rougerie, 1985) marque le début d’une nouvelle période où la poésie de Pierre Dhainaut, sans abandonner l’écriture en fragments ni les formes brèves qui jalonnent toute son oeuvre, s’oriente vers une poétique du souffle et de la voix qui n’est pas sans proximité avec les spiritualités orientales, et que caractérise bien le titre des Prières errantes (éd. Arfuyen, 1990).
 Dhainaut apparaît dès lors comme un représentant exemplaire de cette sensibilité moderne que l’on pourrait désigner, en reprenant le titre de l’essai marquant de Jérôme Thélot paru en 1997, comme « la poésie précaire ». En 1996, une « anthologie personnelle » intitulée Dans la lumière inachevée, publiée au Mercure de France, propose un premier regard rétrospectif sur son oeuvre. Une dizaine de recueils de tailles diverses se sont succédé depuis.
 Parallèlement Pierre Dhainaut, qui dans sa jeunesse a pratiqué la peinture, a publié un très grand nombre de livres à tirages limités réalisés avec des peintres : Jacques Hérold, Colette Deblé, Marc Pessin, Toyen et Marie Alloy sont parmi les artistes qui ont le plus travaillé avec lui. Marie Alloy sera présente lors de notre colloque pour témoigner de cette collaboration.
 L’oeuvre de Pierre Dhainaut a déjà fait l’objet d’un certain nombre d’études critiques : après la monographie de Jean Attali, parue en 1986 aux éditions du Rouergue, qui traitait de la première moitié de l’oeuvre, plusieurs numéros de revues lui ont été consacrés : un dossier de la revue Polyphonies en 1995, un numéro de la revue Nord’ publié par l’université de Lille III (n° 34, décembre 1999) rassemblant une trentaine d’articles, un numéro de la revue Autre Sud (n° 10, septembre 2000). En 1999, les éditions Paroles d’aube ont publié un livre d’entretiens, À travers les commencements, réalisé avec Patricia Castex-Menier, qui constitue une excellente introduction à son oeuvre. Une exposition de manuscrits, livres précieux et documents personnels s’est tenue du 4 mars au 22 avril 2000 à la Bibliothèque Municipale de Lille (éd. de la Médiathèque Jean Lévy, catalogue préfacé par Gérard Farasse, 2000), suivie par plusieurs autres expositions de moindre ampleur.
 Néanmoins, aucun colloque de grande ampleur n’avait encore été consacré à Pierre Dhainaut : il est temps, nous semble-t-il, que la critique s’intéresse à lui de façon plus exhaustive. C’est pour faire progresser la recherche sur son oeuvre et lui amener de nouveaux lecteurs que nous avons souhaité réunir à la Sorbonne poètes, écrivains, artistes et universitaires. En complément, une rencontre à la Maison des Écrivains permettra d’écouter le poète lire ses textes et de dialoguer avec lui.

Levées d’empreintes
Diérèse (04/01/2008), par Richard Blin

 Une façon de porter ses mains vers les petites sources, une manière d’aller entre silence et lumière, d’épouser le corps aimé du vent, d’offrir rivage à l’écho et accord au passage, c’est tout cela la poésie de Pierre Dhainaut.
 Refusant les séductions du langage et animé par la rare exi¬gence d’être à la hauteur de ce qui n’a pas de parole, il est ce poète à l’écoute, accueillant en s’effaçant l’appel des mots, ceux qui viennent du monde comme ceux qui viennent de la langue ou de la profondeur des années, "cet obscur / remuement où se confondent / la terre, les os et les racines, la mémoire fidèle, / la mémoire féconde, lorsque la porte une parole / afin de la remettre au jour. "
 Avec pudeur, avec réserve, derrière la vitre, ou dans le pur matin des grèves, c’est la fragilité et l’équilibre merveilleusement instable d’une présence que ses mots transcrivent, la parfaite adéquation d’un moment et d’une transparence que vient parfois troubler l’ombre d’un questionne¬ment existentiel. "Pour qui / continuer ? Heureux d’être incapable de répondre, / de respirer mieux en offrant l’épaule à ce qui passe / en nous le temps de s’affermir" .
 Le sable nu sous le ciel nu, un galet, des fleurs sur un mur, les veines du bois ou un vol d’hirondelles, chaque fragment du monde, dans sa nudité, semble appeler le geste immémorial et fondateur du poète. Devant le temps qui se resserre et qui rend de plus en plus vulnérable, il s’agit de se faire de plus en plus léger, d’écrire une langue qui ressemble à la langue des pas sur une plage, à "ces empreintes d’oiseaux / que la brise interprète". Bientôt effacée, certes – "aucune empreinte / ne résiste au destin qui la ronge, la disperse" – elle est cependant celle qui dit le mieux la connivence profonde avec l’haleine du monde, sa respiration, son rythme océanique, ainsi qu’avec notre propre relation au souffle.
 C’est aux souffles d agir :
 celui où s’attise la cendre, 
 celui où crépite une flamme, 
 ardeur est la même, 
 qu’ils inspirent
 N’être rien qu’une présence dans la présence, une vigie dans l’innocence du sensible, un relais entre le saisissable et l’insaisissable, un éclaireur en quête du mot "permettant de réunir ou dé/argir", Un homme dont le chemin est balisé par quelques mots fétiches comme l’arbre.
L arbre – frêne ou tremble, mélèze ou érable, orme ou saule – dont "la beauté sonore" et la force ascendante ont les vertus magiques de la main qui se tend – "Et que les mains se tendent / comme on tend l’oreille, // s’ouvrir, s’accroître, / enseignent-elles, // aucun contour, aucun / nom ne possède / la chair qui mûrit, / qui résonne. "
 Avec "Offrir et ne jamais finir" – le titre ô combien programmatique de l’ensemble qui clôt le livre – et avec les embruns, l’écume, les pierres, la lumière, les vents et l’éphémère, qui "en se ressourçant / te ressource en même temps que lui", c’est l’essentielle géographie et la subtile prescience d’un art d’être qui se trouvent pour ainsi dire résumées. Don et offrande, à l’ombre silencieuse de ce qui reste et arde dans le poème.
  Aiguiser la soif et la rajeunir, 
 le poème a la gorge claire.
 
 Les mains ne quitteront le poème
 qu’une fois remplies d’embruns, de grains.

 Silence du poème, qui nous empêche 
 de nous éteindre.

Levées d’empreintes
Rétro-Viseur (06/01/2008), par Lucien Wasselin

 Levées d’empreintes est le cinquième recueil de Pierre Dhainaut qui paraît aux Éditions Arfuyen. Il est composé de douze parties très différentes quant à la forme ; le poème est tantôt court, tantôt ample, la strophe se réduit parfois à peu, le vers varie de quatre à quatorze, quinze syllabes, le poème devient parfois aphorisme ou presque...
 Mais qu’on ne s’y trompe pas : rien de disparate ou d’hétérogène dans ce recueil. Chacune des suites est parfaitement équilibrée et homogène, tant l’écriture est précise et les vers parfaitement ajustés dans la différence contrôlée des mètres. L’ensemble est aussi homogène car il s’agit toujours de la même approche du réel propre à Pierre Dhainaut, approche toujours recommencée... « Pages de sable dans le veut du Nord », comme me l’écrit Pierre Dhainaut sur la page du faux titre.
 Si le poème liminaire s’ouvre sur une évocation des murs, « Qu’ils soient de pierre, de brique, ce sont des murs » (souvenir de l’enfance qui vient se mêler au présent, au regard ?), très vite la houle, le vent, le souffle circulent dans les poèmes... Et c’est le réel qui envahit le poème, et c’est la place de l’individu dans ce réel fait des lieux et des êtres aimés qui se dessine dans le recueil.
 Je retrouve dans ce livre des réalités déjà abordées par Pierre Dhainaut dans d’autres recueils : la vieillesse et les derniers moments de souffrance sur un lit d’hôpital (« Pourtant tu les as déjà vus, / ces poignets de vieillards, // le moindre coup / contre un barreau de lit / y provoque des taches / indélébiles... »), la fascination devant la vie qui vient de naître et le souffle du nouveau-né qui emplit l’espace, la fascination devant la vie qui s’accroche dans le milieu le plus hostile (« Qu’importe aussi comment on les appelle, / ces fleurs jusqu’en juin abondantes / décelant une terre heureuse / dans le mortier qui relie mal les briques... »). C’est toujours la même volonté de s’accorder au réel par tous les sens (la paume, l’oreille, le regard...), d’accueillir le paysage, l’espace dans ses différentes manifestations, ne pas résister, s’ouvrir par tous les sens : autant de conditions pour que naisse le poème qui dicte son rythme, à l’image de la pulsation du monde... 
 Et puisque je parle de rythme, il y a aussi les variatiuns du rythme du poème pour s’accorder au souffle du monde. Ainsi, dans « Largeur d’écoute », le puème n’est qu’une longue phrase (dans laquelle se succèdent affirmations et interrogations) qui forme comme une ligne mélodique à laquelle le souffle donnerait son rythme... Ainsi, au contraire, dans une autre suite, « Dans l’ordre de la venue », le poème est moins long, très précisément découpé en phrases ; le rythme est autre, haché, dicté par la ponctuation... Toujours s’accorder au souffle du monde, ne pas le dominer... Je retiendrai ce beau distique : «  Le poème, un rivage où nous allons / toujours au-devant du rivage. » 

Entrées en échanges
Zazieweb (31/01/2005), par Sahkti

 Pierre Dhainaut est l’auteur d’une œuvre poétique riche de près de vingt-cinq ouvrages, qui se revendique jongleur des mots et des souffles. Des textes aériens, presque éphémères, et cependant empreints d’une certaine gravité et d’un sens profond de la réalité.
 J’aime sa poésie dans ce qu’elle a de fragile et d’incertain, on devine l’homme qui se cherche et tente de trouver une réponse à ses questions à travers la poésie. Comme de nombreux artistes sans aucun doute. Il se trouve que celui-ci me touche davantage que d’autres par la sagesse dont il fait preuve et aussi cette incertitude, cette manière d’aborder les choses en n’affirmant rien et en tendant la main pour le dialogue.
 Difficile d’exprimer toute la poésie de Pierre Dhainaut en quelques lignes, certains la qualifient de poésie de l’errance, c’est sans doute cela, oui. Une errance, un questionnement, une recherche qui s’effectue à petits pas à travers les autres. De la belle poésie humaine.

Levées d’empreintes
Arpa (07/01/2008), par Christine Givry

 Je viens de lire le beau recueil de Pierre Dhainaut, Levées d’empreintes, sous la Résille d’hiver de Marie Alloy. Nous y retrouvons cette écriture toute d’humilité, où les « noms ... se délitent », où les mots sont « friables » et ne demeurent que « traces », « débris », fragilité.
Mais elle reste fidèle, cette écriture, à l’« espace », à l’« étendue », ouverte aux très grands « souffles », ceux des vents, ceux du large, du ressac, ceux qui veillent sur la flamme et qui viennent, tous, simultanément du monde intérieur du poète, des profondeurs du temps et du souvenir. Ce sont souffles qui portent en avant, dans la marche, et soulèvent le coeur jusqu’à élever le « fruit » qui s’épanouit au-dehors et au-dedans de l’être et porte ce « secret » qui « irradie ».
 Une présence nouvelle, ou bien que je n’avais pas remarquée dans ses précédents livres, celle des mains, prégnante, sur lesquelles s’arrête le regard, s’interroge, s’inquiète : « cela débute par ce froissement / d’une peau de sable. » Ces rides, ces marques, ces « taches indélébiles » annoncent notre grignotement progressif, irrémédiable, par notre « part de ténèbres ». S’exprime toujours, dans son poème, cette fascination pour les arbres, accordés au monde, et dont le nom même d’« arbre » « perpétuerait la lumière », contre la mort.
 « Adhérer », accueillir, « réunir », tel est le pouvoir de son écriture, généreuse, offerte à la pierre, à la branche, à l’hirondelle, à la respiration de l’enfant, qui se fait don, « paumes » ouvertes, à chaque poème, et nous aide à nous « ressourcer » aux mots et aux choxes d’ici, à nous redimer d’être des hommes, si imparfaits et malfaisants.
 Nous admirons cette sagesse qu’il conquiert, baigné « des feuillages », des eaux, de « l’humus », des « nuages », pour accepter « d être un passant » alors que tout ce monde dans sa « beauté sonore » nous retient en arrière et nous entraîne à rester immobiles, aveugles au temps. Germination unique, celle du poème et celle de l’arbre, par la grâce du poème, toute distance est annulée entre les choses et nous-mêmes ; tout accord est le lieu du poème. (…)

Levées d’empreintes
La Grappe (04/01/2008), par Daniel Abel

 Dès le troisième poème du recueil : « Tu ne freineras aucun souffle » s’exprime la générosité du poète, avec ce souci constant de « donner forme à la mémoire », une mémoire d’haleine vive, qui tient aussi bien de la rive que du large : « tu t’ouvriras en t’imprégnant de l’écho goutte à goutte ou de l’écume. »
 Pierre arpente une Terre des voix, il est écoute et regard, attention et présence, par le verbe on « dénoue une force », c’est « aux souffles d’agir » l’ardeur maintenue palpitante avec elle s’accroître « jusqu’à rêver d’un verger sans clôture », d’une clarté de semence, de parole,
« l’aura perpétuelle des feuillages, des fontaines », le poète se sait un passant, il lui faudra affronter sa part de ténèbres, aussi profiter de ce temps de vie accordé pour aller « au-devant du rivage » et – c’est le titre de la dernière partie du recueil – « offrir » ce bruit de source où le ciel se découvre, un papier, une graine, un fragment d’écorce, un caillou… jusqu’aux empreintes ainsi celles des oiseaux dont Pierre, dans ses écrits successifs, sait traduire la luxuriante la vibrante présence au-dessus de la vague, du sable, la mer jamais loin, printemps de parole... Offrir, accueillir, recueillir, écrire... depuis toujours le poème habite Pierre, il en est l’haleine, qui illumine, nervure…

Levées d’empreintes
Cahiers critiques de Poésie (10/01/2008), par Ludovic Degroote

 Poésie de l’échange et de la générosité, Levées d’empreintes est une main que Pierre Dhainaut offre et tend, car, qu’il s’agisse d’un enfant, du bruit de la mer ou du lecteur, l’une des richesses de ce livre se tient dans une écoute, une attention si naturelles que l’inquiétude et le doute eux-mêmes paraissent nourris de confiance.
 Douze poèmes en vers constituent ce recueil, souvent écrits à la deuxième personne du singulier, de longueur et de registres différents ; l’autre (qui est aussi soi, avec sa vie et avec sa mort), la nature y sont très présents, ainsi que le travail même de l’écriture, dans une réflexion et une perspective ouvertes qui invitent le lecteur à se retrouver, à se continuer dans ce double espace, intérieur et extérieur (« tu diras "nous" après le vers ultime » p. 57).
Se dégagent de cette poésie jamais repliée une promesse et une sérénité touchantes, pénétrantes, tout simplement humaines.

Levées d’empreintes
L’Estracelle. Maison de la Poésie Nord-Pas de Calais (10/01/2008), par Jean Le Boël

 Il y aurait beaucoup à dire sur la maîtrise de l’écriture que nous semble avoir atteinte Pierre Dhainaut ; sur son sens de la prolepse et de l’interrogation : « Bruit rauque d’un ressac / vient-il du dehors ? » ; sur son univers qui est « la marche à travers les jardins ou l’estuaire » ; sur son attention à la respiration : « il nous faudrait la terre / au lieu d’un lit / au lieu d’un plafond le vent » ; sur sa mystique de l’accueil : « tu la ressentiras en profondeur si tu confonds / l’écoute avec l’ouverture des paumes ».
 Ces vers répondent aux attentes des lecteurs fidèles de Dhainaut. Mais Levées d’empreintes me semble porté par une quête ou par une inquiétude plus nettement exprimées que dans les recueils précédents : « Jusqu’où tu iras / l’humus t’en informe / l’humus et les nuages » ; on voit : « Tu n’aspires qu’à l’envol » salué par : « fais-lui place nette » ou encore : « ta part de ténèbres, tu l’affronteras ». La figure de l’enfant (« l’haleine des enfants ») suscite l’émerveillement et une sorte de terreur sacrée : « Ce n’est qu’un souffle encore et un sourire / quand nous le nommons, que nos mains le prennent / nous nous sentons si maladroits » ; elle s’oppose à « La nuit glaciale, suffocante... ». 
 
Heureusement, « le poème a la gorge claire », car « Aucune mort n’est venue d’un poème ». Sans qu’il y ait contradiction, bien sûr, Pierre Dhainaut chante le « Silence du poème, qui nous empêche de nous éteindre ».

Levées d’empreintes
Revue des Belles-Lettres (01/01/2009), par Daniel Leuwers

 Chez Pierre Dhainaut, « le poème a la gorge claire ». Ces deux volumes récents nous en convainquent particulièrement. Bien sûr, il s’agit d’abord d’une certaine tonalité, de la limpidité d’une voix. Mais l’esprit même de l’écriture poé­tique de Pierre Dhainaut se trouve également caractérisé dans cette phrase. Il est question de clarté dans l’attitude du poète face au monde et à sa propre création. (…)
 Dans Levées d’empreintes, la venue de la vieillesse, de l’hiver et de l’endur­cissement se fait nettement sentir. Mais Pierre Dhainaut sait qu’il doit affronter sa « part de ténèbres », s’il veut être pleinement homme et parfaitement poète. Il s’encourage : « Ne te plains pas d’être un passant. » Pour cela, il lui suffit de rester en contact permanent avec «  l’humus et les nuages » et surtout d’accompagner les mouvements, les envols, les croissances, les éclosions innombrables qui l’environ­nent et le pressent. Ainsi, le passage sera inséparable à la fois de la lucidité et de la sympathie, que le poème manifestera hautement, profondément.
 ... nous restons
 à l’affût : quelques mots suffisent, 
 s’ils viennent d’eux-mêmes, 
 de préférence une syllabe, 
 par exemple, fruit ou plaine, 
 lorsqu’ils tressaillent, accroissant 
 la gorge, emplissant le corps.

 Sa « gorge claire », augmentée et comme dilatée, le poème fait ainsi corps avec le réel et avec le poète qui leur est uni naturellement.
 Poème, le nom commun
 de l’aubier, de l’écorce, de la frondaison.

 Cette union passe par le toucher, le regard. Que ce soit l’écorce ou la pierre, la sympathie du poète s’insinue, se glisse comme le vent ou le souffle vivant. Et s’il faut définir le « pays du poème », c’est l’alouette qui est appelée avec son chant « a la proue des vagues ». Regard, alouette et chant sont admirablement saisis ensem­ble dans l’espace circonscrit du poème. La langue est d’une sobriété qui certes pri­vilégie le souffle, mais elle porte aussi en elle une soif de justesse, sans laquelle le chant se perdrait en éloquence.
 Alouette
 invisible,
 le regard juste,
 le regard chante .
 Ce chant s’adresse à toute la communauté des hommes. Il est très significa­tif que Levées d’empreintes se termine par une suite intitulée « Offrir et ne jamais finir ». Pierre Dhainaut fait confiance au poème offrande qui, par son silence même, « nous empêche / de nous éteindre ». Le poème, auquel il ne cesse de penser, dont il ne cesse d’interroger la magie, est comme une terre promise où nous sommes tous conviés à mieux vivre, à avancer de seuil en seuil, de source en aubier, « poème dont les rives auront les contours d’une flamme ».

Chronique de l’accompagnateur
Autre Sud (09/01/2008), par Daniel Leuwers

II est parfois bon de poser un peu son baluchon critique, de fureter seulement dans les livres sans avoir cet étrange souci d’en rendre compte. Et puis l’on s’aperçoit soudain que les recueils de poésie s’accumulent, deviennent de véritables montagnes (c’est fou ce que l’on publie en France !), bref attendent leur heure. Alors, la plume critique se sent requise et reprend du service.

Pierre Dhainaut est très présent en ce début d’année 2008. « Offrir et ne jamais finir », écrit-il dans Levées d’empreintes (Arfuyen). Le poème est donc conçu comme une offrande « à l’extrémité de l’haleine/ autant que du regard » –juste distance susceptible d’ouvrir elle-même Sur le vif prodigue (Éd. des Vanneaux) — hymne à l’acquiescement, mais en même temps à la poursuite d’un « rêve où l’on n’attend pas / que l’ombre se déplace / au pied des arbres ».

Serions-nous les fuyards d’une « incessante origine », voire d’un « progrès dans l’imprévoyance » ? Pierre Dhainaut laisse la question à l’haleine du vent marin qu’il affectionne.

Levées d’empreintes
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2009), par Jean-Pierre Jossua

En 2006 je rendais compte avec admiration et même un peu d’émotion du beau recueil de Pierre Dhainaut, chez Arfuyen, Entrées en échange. En voici un autre, chez le même éditeur : Levées d’empreintes, qui porte en couverture la reproduction d’une huile sur toile de Marie Alloy, particulièrement accordée au texte. Une soixantaine de poèmes sont répartis en douze courtes sections entre lesquelles la prosodie varie ; la dernière « Offrir et ne jamais finir », est mise à part à juste titre.

Le monde qui se révèle à nous est toujours celui de la Flandre maritime avec sa terre, ses pierres, ses murs, ses oiseaux, ses embruns, ses vents surtout. Mais on y trouve aussi le monde des mots que l’on cherche, qui résistent, s’échappent ou se pressent, s’inscrivent avec bonheur sur la page ; le monde des phrases, des vers, des poèmes.

Le mouvement de ces derniers me semble plus tourmenté que dans le recueil précédent – le monde est plus étranger ou plus violent, les murs se font souvent prison –, voire plus anxieux, dans la plupart des sections. À l’exception toutefois de trois d’entre elles, qui nous offrent des poèmes faits de distiques (« Accords au passage ») ou de tercets (« À la merci des lèvres », « Enfin ce serait oui... »), en vers plus courts : sentences de sagesse, moments d’émotion (pour le second), éléments d’art poétique (pour le premier), accueil d’un enfant nouveau-né, qui est peut-être aussi le poème (pour le troisième, en décasyllabes).

« Accords au passage » me semble être le centre du recueil et l’une de ses plus belles parties, à laquelle je ne préfère que la dernière (« Offrir et ne jamais finir ») dont l’ouverture m’émerveille et, en moi, se fait religieuse.

Ainsi « ... offrir une graine / tombée de l’érable, écrasée ; / Tu la tiendrais au bout des doigts, / il te viendrait un souffle / déjà pour disjoindre tes lèvres / en épelant le mot "samare" / et partir, partir très loin avec elle... ».

Pierre Dhainaut fut initié par André Breton
La Voix du Nord (01/10/2010), par Claire Lefebvre

Pierre Dhainaut est poète. L’œuvre de ce Nordiste, riche de plus de trente recueils, est majeure dans la poésie contemporaine. En 1959, sa rencontre avec André Breton, le père du surréalisme, est décisive.

À l’encre verte, sur la page d’un livre jauni : « Dimanche 6 septembre 1959, 10 h 20-11 h 40. À Pierre Dhainaut qui brûle, en très vif signe d’accueil, André Breton ». La dédicace d’une figure de l’art et de la littérature du XX° siècle, pour l’apprenti poète de 23 ans venu le voir dans son atelier parisien.

« Je cherchais un maître à penser », se souvient Pierre Dhainaut. Quand il rencontre André Breton, il vient d’avoir son premier fils. Il perdra son père quelques mois plus tard. À Dunkerque, à quelques rues de la mer du Nord qui l’inspire, il vit dans une maison où les livres escaladent les murs jusqu’au grenier. Ceux qu’il a accumulés avec sa femme, Jacqueline, professeur de français comme lui. Ceux qui nourrissent depuis toujours la poésie de ce fils d’instituteurs. Parmi eux, Nadja, L’Amour fou et les Manifestes du surréalisme d’André Breton, qu’il a découvert lycéen : ils ont ouvert la voie aux générations suivantes. Avec un credo : l’écriture automatique, l’imagination tenant la plume entre rêve et réalité.

L’été 1959, à 23 ans, Pierre Dhainaut, qui s’essaie à la poésie, écrit à André Breton. « J’ai osé. Un besoin, viscéral. » Moins d’un mois plus tard, le maître, qui a 63 ans, lui répond de sa surréaliste plume : « Cher Pierre Dhainaut, vous êtes des nôtres. » II l’invite à venir le rencontrer chez lui.

Pierre Dhainaut sonne au 42 rue Fontaine, dans le IX° arrondissement. André Breton lui ouvre son antre où sont accumulés livres et objets, statuettes de Giacometti et tableaux du Douanier Rousseau, de Picasso ou Kandinsky. « II était très cérémonieux, comme si tout était mis en scène » : le maître des lieux et son hôte s’installent de part et d’autre d’une immense table. « J’aurais dû être paralysé par la peur. Mais en tête-à-tête, il avait l’art de mettre à l’aise. » Ils parlent de la guerre d’Algérie et d’érotisme... Mais aussi, surtout, de choses « très concrètes ». André Breton veut tout savoir de son visiteur, de ses origines à sa récente paternité : « Le surréalisme n’échappait pas aux nécessités de la vie quotidienne. C’est une très belle leçon qu’il me donnait là ! »

Tout au long de la rencontre, Pierre Dhainaut se sent jugé par une statuette de l’île de Pâques trônant sur le bureau, qui le regarde fixement. Mais l’entretien fini, André Breton propose à son nouveau disciple de participer aux revues surréalistes et à ses célèbres cafés. Pierre Dhainaut fréquente le Cyrano ou la Promenade de Vénus : « C’était très protocolaire. On n’intervenait qu’après avoir tourné dix fois sa langue. On était placé selon son âge, sa notoriété... »

Mais il aura droit à d’autres dédicaces personnelles d’André Breton. Lorsqu’avec Jacqueline, ils le recroiseront, par hasard, en avril 1961 sur le Pont-Neuf : « À Pierre Dhainaut, le printemps au bras et dans les yeux venant à ma rencontre sur le Pont-Neuf » ! Le couple sera aussi invité dans sa maison de vacances de Saint-Cirq-Lapopie, dans la Vallée du Lot. « II était alors très disponible. Mais, amer face aux récupérations commerciales du surréalisme, il n’écrivait plus. »

À 74 ans, Pierre Dhainaut écrit toujours. Après s’être rapproché de son ami, le poète ]ean Malrieu, de graveurs et de peintres. Dos aux surréalistes : « Ils ont forgé mes goûts esthétiques, mais je n’avais pas besoin, comme eux, d’inventer un autre monde. » II préfère la poésie de ce monde-ci : « Moins qu’une phrase, plus qu’un murmure, / nous ne marchons que pour apprendre / la langue des roseaux » (Dans la lumière inachevée, Mercure de France), Une langue qui lui vaut le prix Jean Arp. Créé il y a cinq ans, il récompense une œuvre visionnaire, bâtie en dehors de la pression commerciale et médiatique. Dans la lignée d’André Breton.

Il y a le temps qui passe et puis le reste
Critiques Libres (04/03/2010), par Sahkti

 Pierre Dhainaut est certainement l’une des plus belles voix de la poésie française contemporaine. Une plume qui se décline depuis quarante ans (et trente ouvrages), gagnant en maturité mais également en originalité dans la vision du monde qui est exposée au fil des recueils.
 Plus loin dans l’inachevé, Prix de littérature Jean Arp 2010,se compose de trois parties : Perpétuelle éphéméride, Rituel de l’imprévoyance et À toi qui commence. Le tout est suivi d’un récit en prose, Journal des bords. Autant de textes pour mieux saisir toute la subtilité dont peut faire preuve Pierre Dhainaut lorsqu’il évoque les émotions.
 « Infirmes, nos gestes, / ils se détachent / les uns des autres, / accumulent / les saccades, plus / acérées, urgentes, / mais ce qui les attire, / qu’ils réussissent / à ne pas le cerner, ils s’aèrent, / ils se suivent, / laissant à vif ces lèvres / que rien ne fermera / d’une blessure : à nous / maintenant de répondre, / d’accomplir leur rôle, / sans prudence / ils ont rendu l’espoir » (page 21).
 L’écriture est musicale, elle dit le temps qui passe, qui va et vient, tout comme ces petites émotions de la vie composées d’amour, d’interrogations aussi (« Tendresse de la paume / confiance de l’oreille » ou encore « Ce temps est le tien, de ne pas cueillir / la fleur nommée patience »).
 Une des facettes de la poésie de Pierre Dhainaut qui me touche est cette manière d’aborder notre parcours de vie, avec espoir et lucidité, avec familiarité également. Des mots dans lesquels nous nous retrouvons avec aisance tout en ayant matière à creuser, à chercher comment observer ce quotidien qui nous entoure et l’apprivoiser pour en tirer le meilleur.
Des poèmes en guise de main ouverte, tendue vers un futur à venir ou un présent à capturer, sans pour autant l’enfermer. Les mots respirent, tout comme nous.
  « Comme en forêt le long des routes, nous allons / d’arbre en arbre, nous avons l’âge des rameaux / où se plaisent les fruits, le givre, / qui ne s’alarment pas de ce qu’ils durent, / l’humus et l’air, ensemble ils les célèbrent, / à l’ombre, l’accueil nous enracine » (page 36).
 Superbes lignes dans un recueil qui l’est tout autant !

Plus loin dans l’inachevé
Eulalie (05/01/2010), par Georges Guillain

 Plus loin dans l’inachevé, le recueil que les éditions Arfuyen publient à l’occasion de l’attribution à Pierre Dhainaut du Prix de Littérature francophone Jean Arp 2010, a beau être le trentième – ou le trente-et-unième – des ouvrages publiés par l’auteur depuis Le Poème commencé, paru en 1969, c’est encore et toujours une voix neuve, comme à l’état de continuelle naissance, que le lecteur attentif y entendra. Certes, « lames, écume, sable, souffles, épaules, cime... », cet ouvrage – dont le titre apparaît comme le clair prolongement de Dans la Lumière inachevée, l’anthologie que lui a consacrée le Mercure de France, en 1996 – continue de conjuguer la liste familière des noms que Pierre Dhainaut ne cesse de faire revenir tout au long de ses œuvres.
 Répétition ? Redite ? Ce serait mal connaître la nature particulière du questionnement poétique, la qualité propre de cette relation du poète à sa langue qui fait du mot sa substance, du vers sa respiration. « Les mots, écrit-il dans son Journal des bords – qui, à la suite du recueil, nous fait comme pénétrer dans l’atelier de l’écrivain – ne sont pas hors de nous [...] les mêmes peuvent revenir, chaque fois nouveaux. De poème en poème ce doit être notre unique interrogation : les avons-nous aidés à créer cette merveille de quelques syllabes associées, accordées, d’où s’exhale ce que sans elles nous aurions été incapables de pressentir ? L’air se ranime, avec lui notre chair, le chant ne l’habite que pour le traverser. »
 Dénonçant les petits jeux verbaux à quoi trop d’enseignants, leurrés par les pseudos ateliers d’écriture oulipiens, réduisent la poésie, Pierre Dhainaut nous assure que « l’écriture ne consiste pas en la fabrication d’un objet », qu’elle est « une école des rivages » et qu’un poème n’est vivant que « s’il se porte et nous porte hors de lui ».
 Exigence et nécessité de la poésie. Car la poésie, plus exactement le poème, est bien ce territoire à perpétuellement reconstruire, ce cinquième élément nécessaire, non pour se représenter le monde ou se l’approprier mais pour s’accorder à lui dans sa puissance d’exister, qu’il soit « débris de verre, de fer / mares croupissantes », « galet pris au hasard », « gravier, marrons, feuilles jaunes, bouts de bois » ou souffles de tempêtes, murmures de forêts, clameurs de vagues et d’oiseaux. L’expérience qui attend le lecteur de Plus loin dans l’inachevé est ainsi celle d’une plongée dans le lieu d’une parole fortement habitée, tournée vers une ouverture confiante et aiguisée aux choses. Marche, écoute, rencontre sont autant de mots clefs pour baliser ce parcours. Sans que rien d’autre ne soit promis qu’un accroissement d’être. Un redoublement d’intensité. Le réconfort parfois d’un poème ressuscité, mystérieusement empli d’échos. « Ils parlent de deuil et nous voici réconfortés, ils parlent d’une chambre, nous voici au large... Comment résister à la surprise ? Rien ne s’égare ou ne se clôt. » Marche, écoute, rencontre mais on aurait tout aussi bien pu dire, éveil, accord, bienveillance, promesse. Comme l’est par exemple cette aube « si fraîche, immense  » qui ouvre le recueil, « quand le vent afflue dans la moindre fente / jusqu’à secouer les parois. »
 Puisant loin ses racines, le poème de Pierre Dhainaut s’affirme alors comme la créature évoquée par Rilke au tout début de la huitième élégie de Duino : il cherche à voir dans l’Ouvert, ce monde, comme l’écrit le grand poète allemand, qu’« on ne convoite pas ». Relation infinie, insaisie et « sans retour des yeux sur son état », que depuis plusieurs recueils
 Pierre Dhainaut célèbre avec insistance dans la personne de l’enfant, cet enfant devenu pour lui « le bienvenu », celui qui « reconstitue le monde : lui qui ne sait parler / [...] recrée pour nous le rite immémorial / [...] cœur qui palpite / mains qui acclament, il incarne la joie / la pleine joie du souffle. » Et si d’aventure l’air manque, si l’eau, comme il l’écrit dans le tout dernier poème, « a cessé de jaillir / de s’élargir », c’est encore dans le souvenir de l’enfant qu’on a été, de « l’éveil qui nous fut offert », que le poète retrouve l’énergie de se dire qu’ « il est encore temps de nous pencher/ sur la surface lisse, de n’y chercher aucune image / d’y plonger les mains pour la ranimer, afin d’extraire / de la rumeur profonde avec les paumes / de quoi faire un soleil, la face rutilante / sans inquiétude, en ne sachant vers qui nous la tournons. »

Grands témoins par temps de crise
Les Affiches - Moniteur (04/06/2010), par Michel Loetscher

 Grands témoins par temps de crise, le poète français Pierre Dhainaut, la poétesse grecque Kiki Dimoula et l’Alsacien René Schickelé sont les lauréats 2010 de l’Association capitale européenne des littératures. La remise des prix, lors des 5° rencontres européennes de littérature, s’affirme comme la consécration d’une évidence : où, mieux qu’à Strasbourg, faire découvrir en ces temps de récession un paysage littéraire européen d’une telle vitalité et pourtant si méconnu ? […]
 Depuis 2005, l’ACEL décerne un Prix de littérature Jean Arp et un prix du patrimoine Nathan Katz. Le premier consacre un auteur francophone vivant de premier plan, « dont le travail est particulièrement remarquable par l’originalité et la qualité de son écriture comme par la vigueur et l’amplitude de sa vision »  : il a été remis, lors des 5° rencontres européennes de littérature à Strasbourg, au poète Pierre Dhainaut pour l’ensemble de son œuvre, depuis Le poème commencé (Mercure de-France, 1969) jusqu’à Dans la main du poème (Écrits du Nord, 2007).
 Les éditions Arfuyen publient son trente-et-unième recueil, Plus loin dans l’inachevé : « Au commencement le poème, mais avec un poème, le commencement sans cesse nous précède ». Le poète du Nord, établi à Dunkerque y a enseigné les lettres, a été compagnon de route (à ses débuts) du surréalisme et depuis, puise « les forces de l’essor » dans celle du précaire, fait corps avec l’imprévisible et œuvre vive dans l’approfondissement  : c’est à ras de terre que la poésie fait respirer l’air des cimes – « il n’y a de poésie que mêlée », dans « la pleine joie du souffle », les mains et les yeux grands ouverts.

Plus loin dans l’inachevé
Lieux d’être (07/01/2010), par Max Alhau

 Dans la dernière partie de ce livre : « Journal des bords », qui consigne les réflexions de Pierre Dhainaut sur la poésie, on peut relever cette phrase : « Le poème dit l’arbre ou la vague, et ce à quoi il nous ouvre, nous n’avons plus de noms pour le désigner. » Ainsi est le pouvoir des poèmes de Pierre Dhainaut, ceux de ses précédents recueils et ceux qui forment Plus loin dans l’inachevé. On pourrait, dans un premier temps, constater que dans ces pages la diversité formelle ne manque pas : longs poèmes au vers brefs ou longs, poèmes composés de tercets, distiques qui constituent parfois une adresse au lecteur, une diversité qui, toutefois, contribue à l’unité de ce livre.
 La thématique aussi est variée, comme le souhaite Pierre Dhainaut qui entraîne son lecteur vers des lieux peuplés d’arbres, d’oiseaux, des lieux où la mer est aussi présente, mais des lieux habités par des êtres humains, des enfants. Pourtant dire cela n’est pas rendre compte de la richesse poétique de ce livre. Plus loin dans l’inachevé répond à la volonté du poète de saisir les mots, de les confronter à la réalité, de s’accorder, parfois d’une façon duelle, avec le monde et ce qui le constitue, en somme faire que, comme l’écrit Pierre Dhainaut à propos de la vie, par le biais de l’écriture : « nous pouvons l’accroître, en redoubler l’intensité ». Ce sera tout d’abord en se mesurant au temps et plus encore, peut-être, en l’abolissant, en ne misant que sur l’instant, en évacuant les souvenirs : « L’étang, ce matin, saisi par la glace, / nous en faisons le tour, les souvenirs sont inutiles, / c’était jadis, c’était hier, pour savoir avec qui / nous lancions des cailloux, quand l’eau est vive, / avec qui nous admirions les ondes / inaltérables ». Il s’empare de la signification profonde des lieux qu’il parcourt et si son regard se porte sur les arbres, c’est pour comprendre leur convivialité : « l’accueil nous enracine », écrit Pierre Dhainaut. Au cours de ces promenades, le poète connaît le pouvoir des choses, celui de l’imagination également et c’est toujours avec le constat effectué une impression de permanence de la vie qui s’inscrit sur les objets les plus humbles : « Écartelée, pourrie, / rien qu’une planche I à l’abandon, que la main / la ramasse. / dès la première écharde / elle sait que l’arbre I continue de vivre. » II en est de même pour les oiseaux que Pierre Dhainaut observe et à qui il consacre quelques poèmes : mouettes, vanneau dont la huppe frissonne : « nous frissonnerons avec elle /pour lui interdire la fuite » ou une grive « illuminant les cimes » ou aussi avec les hirondelles qui « distribuent les sources, / les soleils, avec largesses, I nous rentrons au pays ». Rien de gratuit dans ces évocations sinon une attention extrême, un art de dépeindre et une leçon à portée du regard.
 Pourtant la nostalgie pointe parfois qui traduit le passage du temps sur des endroits désormais vides, dévastés. Cette impression, Pierre Dhainaut la traduit sobrement mais avec une grande force : « le hameau de pêcheurs / a disparu, détruit, / pour le rappeler, pas même un arbre. » On ne saurait mieux évoquer la nudité, la solitude. Toutefois nous ne sommes pas seuls au monde et les créatures les plus fragiles, les enfants par exemple nous donnent des leçons d’humilité, délivrant la joie : « un front transi / d’enfant, / la journée / sera bonne ». On pourrait encore dire combien Pierre Dhainaut connaît le pouvoir dés mots et combien le choix de ceux-ci détermine la force du poème.
 Dans Plus loin dans l’inachevé, le poème répond toujours aux sollicitations du poète et c’est avec lui que nous pouvons, comme il l’écrit, « entrer en connivence » et c’est grâce à lui que notre parcours demeure aussi inachevé mais empli d’une présence sans cesse.

Plus loin dans l’inachevé
L’arbre à paroles (07/01/2010), par Jean Chatard

 Chaque livre de Pierre Dhainaut est une événement et celui qui nous est donné de lire aujourd’hui, Plus loin dans l’inachevé, prix de littérature Jean Arp 2009, nous offre en première de couverture, une gouache datée de 1960, signée du poète qui possède décidément de multiples talents. Superbe entrée en matière soulignant, s’il en était besoin, les qualités esthétiques de celui qui reste un enchanteur :
 « L’écoute des mots dont a besoin l’écriture des poèmes, ou leur lecture, ne se confond pas avec celle d’autrui au jour le jour, les domaines — les ordres — ne sont pas analogues, mais avons-nous tout fait pour qu’ils ne soient pas étanches ? »
 L’œuvre remarquable de Pierre Dhainaut dont les livres se comptent par dizaines, est l’une des plus singulières et des plus charnelles qui soient. Elle rayonne d’une richesse dont le regard est pourvoyeur et le poète passeur. L’ensemble dans un théâtre d’ombre et de lumière, de lignes et de ferveurs. Avec quelques touches seyantes empruntées au surréalisme, Pierre Dhainaut pétrit la pâte chaude d’une existence où les mots accueillent les paysages, où tout le vivant exulte et resplendit :
  Toutes les saisons nous conviennent
 et toutes les heures,
 mais que ce soit ici

 Pierre Dhainaut poursuit cette route magique où chaque poème est une escale et chaque mot le miroir d’une émotion.

Plus loin dans l’inachevé
Europe (10/01/2010), par Lucien Wasselin

 Plus loin dans l’inachevé  : ce beau titre résume bien la démarche de Pierre Dhainaut. L’ensemble de ses livres ne constitue pas une œuvre mais chaque livre est une trace laissée par cette marche vers ce qui jamais ne sera atteint.
 Pierre Dhainaut réunit dans ce nouveau livre des ouvrages parus à peu d’exemplaires et des manuscrits réalisés en collaboration avec des plasticiens. Les poèmes connaissent une nouvelle vie, leur voisinage dans un volume leur donne un aspect différent. Mais l’absence des gravures, des travaux graphiques ou picturaux constitue comme un trou noir, un manque... J’ai sur ma table de travail Perpétuelle éphéméride (qui ouvre Plus loin dans l’inachevé) dans l’édition qu’en a donnée OrpailleuR, avec cinq gravures originales de Pierre Székely : la différence est sensible, les poèmes ne respirent pas de la même façon, c’est une évidence. Mais il faut être heureux que ces poèmes trouvent ainsi de nouveaux lecteurs. D’ailleurs, Pierre Dhainaut ne se contente pas de compiler ces plaquettes ou ces livres d’artistes rares ou introuvables, il donne une nouvelle version de ces poèmes (dont certains sont assez remaniés) comme il l’avait déjà fait par le passé (avec Levées d’empreintes, pour ne citer que ce titre). Le lecteur est donc face aux poèmes dans leur nudité. La sensibilité au souffle qui les traverse ne peut qu’en être renforcée.  
 Il y a une forte cohérence dans ce livre : on y retrouve les « thèmes » chers à Pierre Dhainaut : le souffle, les enfants, la mer (et son paysage, celui de la Mer du Nord), le caillou (ou la pierre, le galet..), le corps (la paume, l’épaule...), la nuit, le sommeil (ou l’insomnie)...
Dans cette attention aux éléments et aux choses les plus simples de la vie, Pierre Dhainaut manifeste une volonté d’empathie avec le monde. Sensible à son mystère, il n’essaie pas de le percer mais de l’apprivoiser, de sans cesse l’approcher ; il l’interroge continuellement, trouve parfois des réponses qui renvoient à un autre mystère, une autre incertitude. Dire et dire à nouveau, tel semble être le projet de Pierre Dhainaut car rien n’épuise le réel ; d’où la prjssence dans ces poèmes de nombreuses questions. Cette empathie rend poreuse la frontière entre l’individu et le monde extérieur, le premier devient presque un être hybride incorporant des fragments du second ou, à tout le moins, il s’établit une connivence subtile entre le poète et le monde (la nature et les êtres aimés). C’est ce qu’affirment ces vers : « et nous restons / si le chant cesse, / nous restons en alerte ». D’ailleurs, dans un autre poème,il écrit : « Poussière, pollen, entrer d’un mot, / entrer en connivence ». 
 Quelques mots sur la place de l’enfant dans la poésie de Pierre Dhainaut. Dans la dernière section, intitulée Journal des bords, qui regroupe des notes inédites dans lesquelles il s’interroge, Pierre Dhainaut écrit : « Comment la parole du poème n’irait-elle pas vers les enfants ? Ils découvrent, ils craignent comme ils s’enchantent : elle a tout à apprendre auprès d’eux, la vertu d’accueil, la force matinale ». Propos qui éclairent vivement une suite de trois poèmes, Le bienvenu, inspirés par son petit-fils Nathan. Pierre Dhainaut y dit avec beaucoup de pudeur l’intimité d’une relation difficile et la singularité irremplaçable de toute existence : « ...de ces mots simples / nul ne pourrait lui expliquer le sens, mais il refuse / de rester à l’écart, il nous regarde enfin ». Et par là, il accède à l’universel et rappelle que la comfnuaication n’est pas la manipulation ou la propagande commerciale dans lesquelles se sont spécialisés certains « consultants » mais ce rapport ténu qui s’établit entre les humains.
 Plus loin dans l’inachevé se termine par une vingtaine de pages de notes qui éclairent la démarche de Pierre Dhainaut, prolongent le poème, approfondissent la parole poétique. Comment clore cette note de lecture sinon en citant ces lignes : « Inachevé, inaccompli, on n’a que,trop tendance à confondre ces deux adjectifs. Quelle œuvre s’accomplirait si elle prétendait s’achever ? Elle demeure en suspens. Ainsi nous marchons vers le bord d’une falaise, tout proche, indéfiniment. » Tout est dit.

Plus loin dans l’inachevé
Diérèse (10/01/2010), par Richard Blin

 Publié à l’occasion du Prix de littérature francophone Jean Arp 2009 – un prix qui vient couronner une œuvre poétique forte de quelque trente ouvrages publiés depuis plus de quarante ans – Plus loin dans l’inachevé – au titre qui semble faire écho à celui du tout premier livre, Le poème commencé (1969) – s’ouvre sur l’évocation de l’aube, ce moment où les sens redécouvrent leur unité dans l’air vibrant de lumière et avec la sensation d’un espace ouvrant sur le premier matin du monde.
  Aussitôt on se tend des yeux
 comme des lèvres, de tout le corps
 qui accroît le passage.

 Et chaque jour, on ne compte pas les années,
 la force nue revient, l’essor
 du premier instant ou du premier cri.

Co-naissance, co-existence, impliquant dans la même ouverture le monde et le moi, une profondeur respirante et un espace où être. C’est cette vérité du sentir, cette adhésion au rythme universel, cette conscience du souffle qui donne forme et visage à l’exister – « Pluriel / des souffles / dans le oui / du regard. »– qui donnent à la poésie de Pierre Dhainaut sa présence et son unité.

Divisé en trois séquences – Perpétuelle éphéméride ; Rituel de l’imprévoyance ; À toi ce qui commence, et suivi des réflexions de Journal des bords – ce nouveau recueil dit la grâce de ces rencontres où les choses, le monde naturel, dans leur singularité et leur virginité viennent à nous. La mer, les arbres, les oiseaux – « oiseaux invisibles / de très grand matin, / ils ont livré / au sable leurs empreintes, / et le regard n’aspire / qu’à se changer / en souffles. » – ; l’écume, les fleurs, les nuages ; l’épaule, les sources, les souffles, Pierre Dhainaut les donne à entendre avec toutes leurs résonances, attentif qu’il ne cesse d’être aux relations mouvantes qu’ils entretiennent avec le vent et la lumière, l’offrande et l’instant
  Les champs allègres
 juste avant la moisson
 ou les dunes rousses,
 soyeuses quand la mer déferle,
 ne pas choisir, pas davantage
 entre le soir et l’aube.

Ce mode de rencontre du monde, cette façon d’aller au-devant de sa pureté élémentaire, Pierre Dhainaut les met au service d’une écriture qui invite le lecteur à entrer dans l’intimité de ces formes aussi fragiles qu’immuables. Écouter, regarder, éprouver la respiration du monde, rendre justice à l’innocence « sans laquelle rien n’arrive », se sentir accordé à cette ondulation tremblante d’identités secrètes, à cette marge de vérité qui est celle d’où jaillissent les choses, et nous en faire partager le mystère, tel semble être l’horizon de ce qui appelle – plus loin dans l’inachevé – le poème.
  Bras tendus, mieux entendre,
 le temps remercie, se dilate,
 le temps aimanté

 du battement des cœurs,
 le reflux, même
 appartient au flux,

 aucun horizon ne divise,
 quand ils vont de pair, ce qui vient,
 ce qui réunit

Un poète chez qui la justesse de voix prend résolument le pas sur l’originalité, chez qui « le poème et l’étreinte se ressemblent ». Une poétique de la nomination articulant la syntaxe du visible à cet oubli de soi qui est éveil à ce qui ouvre. Car le poème n’est vivant « que s’il se porte et nous porte hors de lui » Ainsi l’espace
 Regagne-t-il l’espace,
 tout un vocabulaire
 s’y ébranle, s’y embrase,
 inonde, il est l’image
 et la substance,
 le flux et le jusant
 au gré de la respiration
 quand elle est disponible,
 ce que nous donnons,
 nous le sommes,
 une âme, une lumière
 pour la lumière.

Plus loin dans l’inachevé
Nord’ (12/01/2010), par Sabine Dewulf

 Plus loin dans l’inachevé... Le goût de l’inachevé s’est exprimé très tôt dans l’œuvre de Pierre Dhainaut : la deuxième section du Poème commencé (1969) s’intitulait « Fragments ou ruines ». Un goût si puissant qu’il a inspiré le titre de plusieurs livres : Fragments d’espace ou de matin (1988), Prières errantes (1990), Fragments et louanges (1993), Dans la lumière inachevée (1996). Mais de quel inachevé parlons-nous ? Depuis Terre des voix (1985), ce mot a pris une ampleur et un sens nouveaux : il désigne la condition même du poème conçu comme un rythme en suspens, un questionnement intense, un vibrant appel aux échos que le lecteur, à sa manière, fera résonner. [...]
 Qu’est-ce que cet inachevé, sinon le lien ineffable entre deux opposés : l’incomplet et l’infini ?
Une telle poésie s’enracine avant tout ici-bas, dans la finitude de notre condition spatiale et temporelle, entre le fragmentaire et l’éphémère. Il suffit, pour s’en convain-cre, de lire les sous-titres. Ainsi nos « actes » sont-ils « de passage ». Les journées, les paysages et les pages du poème sont autant de « seuils » où les saisons vont et viennent, parce que toutes « nous conviennent » - même l’hiver, pleinement accueilli quand le moment est venu de laisser les souvenirs « inutiles » de l’eau « vive » pour contempler l’étang « ce matin, saisi par la glace ». [...]
 Et pourtant, cette incomplétude est aussi éloignée que possible du chaos : simultanément, le poème reflète la « permanence » secrète qui charrie les fragments et les relie en profondeur. Le malheur vient du fait que nous méconnaissons ce flux, ou l’oublions : « mais l’eau n’a pu tarir, la faiblesse est la nôtre [...]  ». « Que le givre scintille, puis fonde, / il est toujours le givre. » « Nous jugeons avec nos yeux quand nous ne distinguons que des fragments. »
 Tout morcellement n’est en effet que la face visible d’une mystérieuse puissance : « comment [....] comprendre / d’où vient cette force / également qui ronge, qui érige ? » L’apparente contradiction du troisième vers est plusieurs fois résolue : l’adverbe et le double pronom relatif équilibrent les verbes antonymes ; la virgule les juxtapose ; les allitérations les rapprochent ; et, par avance, le déterminant démonstratif les unissait : « cette force ». Force ou élan vital, c’est bien elle qui transmue l’« effroi » en « parole » et ouvre la mémoire. C’est elle qui conduit le poète à prêter « foi » aux « sables » et ne permet à « aucun arbre » d’être « seul ». Qui rassemble le foisonnement volage des oiseaux en un lieu sûr nommé « ici ». Qui légitime la tentative de « réduire » le « souci de soi » – c’est-à-dire d’un moi se croyant séparé du reste de l’univers. Cette continuité, aussi miraculeuse qu’imperceptible, n’est-elle pas l’objet infiniment désirable d’une quête, pour cette raison, inachevable ? N’est-elle pas cela même « qui nous appelle, nommons-le l’horizon, l’autre rive, certains diront la transcendance, peu importe » [...]
 Ces dernières années, les poèmes de Pierre Dhainaut s’orientent toujours davantage vers cette simplicité profonde, qui est aussi celle de l’enfance. Vers ce « soleil qui flamboie », dessiné par deux enfants dans la neige, « sur le terre-plein près du garage ». Vers ce « juste écho », perceptible dès que « l’écoute » se fait « vaste ». De fait, les vers s’aèrent, s’abrègent. Comme l’enfant, le poète préfère, à la phrase trop construite, le « nom », d’autant plus rayonnant qu’il pèse peu sur la page. Les mots s’aimantent l’un l’autre – « poussière » appelle « pollen », « passion », « patience » et « orange », « offrande » –, patiemment exhumés du langage usuel : le poème est « indispensable » parce qu’il « donne l’exemple d’un langage débarrassé des usages que nous en faisons comme si nous en étions le maître, quand nous ne sommes pas distraits par le bavardage. »
 Ainsi Pierre Dhainaut rend-il à la langue son pouvoir initial, celui des textes sacrés, quelle qu’en soit la tradition : célébrer infiniment le Tout, en faisant éprouver l’intensité de cette vie qui s’exténue puis s’épanche à nouveau. Les significations, toujours orgueilleuses, s’éteignent suffisamment pour que les mots consacrent leur énergie à révéler ce mystère : « Buée féconde, qui se retire, qui a rendu la vitre claire et le monde par-delà : à son image, le poème. » Ce faisant, le poète veille, de toute son attention, à ce que jamais le filet du sens et de la syntaxe ne les reprenne, ne les étouffe : « c’est vers l’inconnu, si je suis à leur service, qu’ils vont me conduire : le plus difficile, trouver le rythme qui fera que le poème grandisse à son gré. » Par un « approfondissement » sans « ressassement », il s’agit d’exprimer un accord indicible : « Corps et âme et monde qui s’entendent, inséparables, inséparables des mots du poème lorsqu’ils sont sur le point de rejoindre le silence [...] ».
 À travers cette humble et radicale exigence, Pierre Dhainaut reproduit, dans son champ propre - celui de la page - les gestes de son petit-fils Nathan « le bienvenu », qui « incame la joie, la pleine joie du souffle » et dont la paume « généreuse » « délivre
de la terre » d
es fragments naturels, aussi précieux qu’éphémères : « Graviers, marrons, feuilles jaunes, bout de bois »... Autant d’aspects multiples de la même force, secrète et fluide, qui fait se mouvoir l’univers. Le poète regarde le langage comme l’enfant « éclaire » de ses yeux, « à genoux », une simple flaque d’eau : « il en fera / une laisse de mer », une échappée vers ce grand large invisible où nous baignons sans nous en rendre compte.
 Et si nous étions capables, s’interroge Pierre Dhainaut, « d’élargir à toutes nos activités » cette quête, commune à l’enfant et au poète, d’un inachevé, fragment de terre ou de langage, « qui soit au bon endroit dans le tout et simultanément contribue à l’équilibre ou au rythme de ce tout »  ? Nous franchirions alors le seuil qui fait passer « du profane » « au sacré », « du tangible à l’impalpable » – de l’incomplet à l’infini -, tout en nous souvenant que « l’impalpable ne désavoue pas le tangible, il l’éclairé. » Vivre notre vie entière comme s’écrit le poème, avec cette justesse, ce « sentiment d’être accordés » : « n’est-ce qu’un rêve ? » Ou une potentialité que nous négligeons ? Puissions-nous entendre cette question, cet appel – ce rappel de l’essentiel.

Plus loin dans l’inachevé
Le Journal des poètes (02/01/2011), par Christian Monginot

Le dernier livre de Pierre Dhainaut nous invite à faire un nouveau pas dans l’inachevé. Plus loin dans l’inachevé, c’est d’abord un titre que j’aime, parce qu’il confère à l’infini la simple respiration de la vie. Il dit que le poète ira aussi loin que possible dans cette inconfortable absence de chemin, et que tout au bout, mais seulement de ses forces, il n’aura rien achevé, seulement témoigné de cet attachement étrange, en quoi tient tout le sens d’une existence.

Face à ce qui se dérobe, devant la force de l’inexplicable qui nous fait, nous défait, vrillant nos corps d’un souci, d’une inquiétude, d’une peur, notre lecture est défaillante. Signes ou stèles, cris ou traces : comment le comprendre, comprendre d’où vient cette force également qui ronge, qui érige ? La question le montre, on demeure étranger.

Dans une lettre récente, évoquant ses états d’âme face à ce qu’il écrit, Pierre Dhainaut me confiait : « C’est un comble, arriver à l’âge de 75 ans, et ne pas trouver un équilibre ! » Je crois, hélas, que l’équilibre n’est pas le fonds de commerce naturel des poètes – d’abord, sans doute, parce qu’ils ne peuvent se résoudre à refermer derrière eux aucune des portes du langage. Le poème est leur équilibre, mais c’est l’instabilité qui l’écrit. Comment, d’ailleurs, sans cultiver le vertige, l’émotion, un sentiment parfois aigu d’être étran­ger à ce qui vient, entendraient-ils le bruit de l’eau sous leurs mots, ce chant doux-amer qui les unit secrètement à elle ?

Dès la lecture du premier vers pourtant ; le dans la transparence et l’immensité apaisée d’une naissance :

 Si fraîche, immense, c’est déjà l’aube...

Donner ce que l’on ne possède pas, c’est là tout le miracle du poème ; la même formule vaut pour l’amour. Est-ce un hasard ? Mais qui donne ? Et qui, reçoit ? Les enfants ne posent pas la question, ils sont au monde et le monde est en eux. Ils ne distinguent pas leur respiration de celle du monde. Pourtant, ne sont-ils pas déjà dans le sou venir d’une premièreïdéchirure ? Mais le poète, de celles d’une vie.

Alors, si les poètes étaient philosophes, amis de la sagesse, peut-être iraient-ils vers moins de turbulences internes, vers des émo­tions moins vives, des logiques moins charnelles, un meilleur équilibre. Mais ils ont besoin de toutes les couleurs du spec­tre, de tous les souffles, dirait Pierre Dhainaut, d’une expérience que ne bornent ni les lois de la raison, ni celles de la morale, ni même celles de l’esthétique, afin de témoigner des plus obscures, des plus improbables ramifications de l’amour.

Peut-on posséder une parcelle de sagesse ? S’en assurer ? La question revient aux philosophes. Mais pour les poètes, ils ne possèdent rien, ils vont de poème en poème, traversés par ce qui les obsède et dont ils ne détiennent pas même une image, juste un miroitement parfois dont ils s’empressent d’éclairer le mot qui vient. « Publier un nouveau livre, m’écrivait encore Pierre Dhainaut dans sa lettre, au moment de publier ce recueil, ne fait que renforcer les doutes. » Personne, je le crains, ne pourra les lui ôter, et c’est probablement parce que le doute fait partie des forces intérieures de son écriture, mais je voudrais le lui dire quand même : ce recueil, Plus loin dans l’inachevé, possède une magnifique vigueur alliée à un pouvoir d’apaisement qui en font un grand livre, un livre qui élargit la respiration.Merci encore, Pierre Dhainaut, pour ce beau livre.

Plus loin dans l’inachevé
N4728 (01/01/2011), par Gérard Paris

 Depuis Le Poème commencé (1969), Pierre Dhainaut a publié 30 recueils de poèmes dont les titres indiquent l’orientation : Le regard la nuit blanche, Terre des voix, Fragments d’espace ou de matin, Le don des souffles, Paroles dans l’approchePluriel d’alliance, Levées d’empreintes... 
 Ce recueil, illustré par une belle gouache de l’auteur, se divise en quatre parties : Perpétuelle éphéméride, Rituel de l’imprévoyance, À toi ce qui commence, journal des bords. Pas de rhétorique ni de message chez Pierre Dhainaut : la recherche de grands thèmes s’avère totalement inutile. Loin des certitudes (il s’agit plutôt de la bienveillante incertitude), loin des dogmes ou des concepts, Pierre Dhainaut s’oriente vers la simplicité, vers l’usuel : en témoigne son vocabulaire dénué de mots savants ; ainsi le champ lexical s’élabore avec des mots de tous les jours : nuit, aubier, vague, ferveur, souffle. Avant tout, il s’agit, pour le poète, d’anéantir le « moi » et de faciliter la transmission des souffles à la parole : « Les souffles qu’on emprunte / Le temps est venu de les féconder / On en fera une parole » 
 Unir les contraires (l’obscur, l’éclat ; alléger, affermir}, se mettre en éveil, être désintéressé, cultiver la passion de la patience et de l’accueil, tels sont les motivations de Pierre Dhainaut : « Quel serait avec l’écoute l’équivalent du voyeur ? / Elle rend perméables les limites entre le dehors et le / Dedans, le moi ne fait plus écran, nos constructions / Abstraites lâchent prise : le temps vient, de l’adhésion, / De l’acquiescement, de l’immense... » Voyageur de l’intime à l’infime (débris de fer, de verre, mares croupissantes), privilégiant l’écoute et le regard, Pierre Dhainaut mène une conduite d’ouverture, d’alliance sous l’effet d’une tension créatrice, se dirigeant, parfois, vers l’horizon que l’on peut aussi nommer la transcendance, l’autre rive ou l’invisible : « La permanence est le lien ou le sens qui / Ne s’inscrit en l’espace de nos personnes qu’afin de / L’affranchir, elle est plus que nous fidèle »
 Grâce à l’innocence de l’enfance, aux résonances de la mémoire, à la clameur des vagues et à la houle des feuillages, le poète persiste à relier et à vibrer, recherchant d’abord la vertu d’accueil, la force matinale : «  Ce que nous donnons / Nous le sommes. / Une âme, une lumière / Pour la lumière » 
 Complétant les poèmes, Pierre Dhainaut élabore une réflexion sur le poème, sur l’écriture, unissant le poème et la vie : « Le poème laisse une empreinte, il est aussi un appel d’air./ Il n’y a de poésie que mêlée » 
 Sachant que l’écriture (comme la vie) permet de vaincre les forces d’inertie, que les poèmes dégagent la voie, le poète cultive les rapports d’égalité et de réciprocité entre les mots. Plus loin dans l’inachevé : rester en alerte, s’ouvrir entre approfondissement et ressassement...

Plus loin dans l’inachevé
Traversées (01/01/2012), par Pierre Schroven

 Dans ce recueil, chaque poème semble chanter « l’essor du premier instant ou du premier cri » (toute poésie est une initiation qui recommence les hommes jusqu’au bout du poème qu’ils font, Octavio Paz) voire le flux incessant d’une vie « dont le regard n’aspire qu’à se changer en souffles ».. .(Oiseaux invisibles / de très grand matin / ils ont livré / au sable leur empreintes / et le regard n’aspire /qu’à se changer/en souffles).
 Dans ce recueil, l’esprit d’un enfant semble monter en puissance jusqu’à fendre l’air d’un monde mystérieux et impensable (les enfants n’ont confiance / qu’en la respiration inépuisable / ils sont au monde et le monde est en eux).
 Ici, une vie sans bornes tourbillonne et traîne au large d’un monde sans espace ni durée ; ici, tout contribue à combattre « la mort vivante » qui se représente à nous quotidiennement ; ici, tout célèbre la vie dans sa dimension sauvage et ouvre des espaces auxquels aucun regard ne s’habitue ; ici, enfin, tout « marche » pieds nus dans l’écume d’une destinée qui ne s’écrit nulle part et remet en cause notre relation tronquée au monde, aux images et aux mots (le monde recommence et finit avec chaque poème, Octavio Paz).
 En nous invitant, au détour de chaque page, à nous méfier de notre prétention humaine (que vaut l’opinion d’un homme comparé à la constellation d’étoiles et de mondes qui l’entourent, Giordano Bruno), le poète « décroche » avec le mécanisme transcendantal de l’identité et brise la chaîne des certitudes qui fige nos existences (au même rythme / ces vagues, ces phrases / lorsqu’elles disent / l’horizon,le rivage / le rivage, l’horizon / la bienveillante / incertitude).
 Bref, ce recueil met au jour une pensée qui n’est jamais dans l’air du temps, « tourne » loin du bon sens et du sens commun, accueille le monde dans son mouvement perpétuel et balise les chemins du possible... 
 « Seuils pour l’hiver / L’étang ce matin, saisi par la glace, / nous en faisons le tour, les souvenirs sont inutiles, / c’était jadis, c’était hier, pour savoir avec qui / nous lancions des cailloux quand l’eau est vive, / avec qui nous admirions les ondes / inaltérables : parmi les rires d’un enfant / elles vont au-delà des berges. Que s’envole / tout à coup une mouette, et l’écho se rallume, / nos yeux fidèles, nos yeux se disséminent. »

Plus loin dans l’inachevé
Diérèse (10/01/2011), par Isabelle Lévesque

 Une voix rassemble des notes discordantes (poème). L’écriture naît, « de syllabe / en syllabe », en « une douleur soudain » à rompre le silence ou l’entendre. Distinctement l’aube est ce moment propice où le commencement se vit premier. Cri d’origine ou verbe articulé car le recul de la nuit libère un espace.
 Plus loin dans l’inachevé s’ouvre sur cette perspective féconde : « c’est déjà l’aube / quand le vent afflue dans la moindre fente / jusqu’à secouer les parois. » Au seuil d’apparaître, la parole est placée dans l’urgence « que rien ne fermera / d’une blessure ». L’inachevé reste à écrire « en saccades », en ce mouvement de secousse à déjouer ce qui serait attendu ou écrit d’avance. Le poème se construit sur cette mise en demeure qui fructi­fie sur une page où l’espoir retentit au matin. Accueillir la parole vive et précipitée telle qu’elle se fait entendre : « mais la page, mais la paume, / les voici écorchées » laissent gagner (porter) par le souffle de l’écriture.
 Le toucher suit un relief ou une pente qui font écrire : les veines du galet parcourues par les ongles, par exemple, ces Entrouvertures (titre d’une des sections du recueil) livrent des empreintes que suit le poème. Les signes occupent l’espace, l’écharde d’une planche abîmée témoi­gne encore de la vie de l’arbre qui n’a pas cessé. Comme l’enfant, le poète lit le monde en l’infime et l’intime assaut des mots. Va vers le poème. Le bercement du vers (son « sac ou ressac ») porte le lecteur vers le rythme (coeur en pulsation). « le temps aimanté / du battement des cœurs »

 Le paradoxe est palpable qui fait coexister le silence et la parole en un même espace, le poème, où tout s’entend. Nous lisions déjà dans Levées d’empreintes cette alliance à la source des poèmes de Pierre Dhainaut. Le contact auditif (où se rencontrent « silence, fracas ») s’accom­pagne du toucher (« où l’on appuierait la paume »).
 Entrée en réso­nance comme un ordre nouveau établi sur la polyphonie où l’on glisse d’un sens à l’autre pour multiplier les chances. Homme de peu sur le bord du monde dressant l’affût de ses perceptions pour que le poème existe : « cet obscur / remuement où se confondent / la terre, les os et les racines » comme des brindilles en un fagot unique reliant les arbres (leur source en terre) et les hommes. De cette union, la mémoire est la fer­tile escale : eïïe rassemble des fragments dont le poème témoigne. La voix s’élance et recueille même le silence (il est au cœur de la voix, signifiant).
 C’est que la vie offre aussi des interstices : l’arbre est souverain. Toujours, il indique la source des nuages quand « nous restons silen­cieux ». Le poème alors livre son espace, l’inachevé, aux branches où les feuilles bruissent (les mots). Il établit une mesure sereine de la vie, « l’accueil nous enracine » et l’on existe en écoutant le monde. En silence : celui qui l’habite écoute chaque mesure du temps, une forme de conque contre l’oreille de l’enfant feuilletant les pages du livre pour enchanter le souffle. « Que le givre scintille, puis fonde, il est toujours le givre. »
 D’une mémoire, il suffit de fondre (fonder) la trace pour qu’elle disperse la voix. L’enfant – le poète, l’écoute. En chacun le souffle ; l’âme ranime la dispersion, son éveil « Au commencement le poème, mais avec un poème le com­mencement sans cesse nous précède. »
 L’inachèvement de la forme et du temps. Projection ou rétrospection, même mouvement pour que la parole existe et enfante le silence.

Plus loin dans l’inachevé
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (01/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

 J’ai déjà loué dans ce bulletin deux recueils publiés par Pierre Dhainaut : Entrées en échange (en 2006) et Levées d’empreinte (en 2009). En 2008 a paru sur cette œuvre déjà considérable et dont le climat a beaucoup varié une étude, celle de Sabine Dewulf, aux Éditions des Van­neaux. Le nouveau livre comporte deux parties : les poèmes (« Une sorte de partition » réunissant sans organisation imposée des poèmes nés de cir­constances de la vie quotidienne ou de collaborations amicales80) et un « Journal de bord » (« Que cherchent à dire les poèmes » : des réflexions inscrites dans leurs marges).
 Six poèmes inauguraux (« Perpétuelle éphéméride ») disent la reprise du jour, de la vie, dans un passage de terres près de la mer, plein d’oiseaux. La parole poétique de Pierre Dhainaut est ici con­crète, incarnée : « Elle aura cette chair d’un fruit / d’un caillou aussi bien qui s’ouvre / entre des mains ardentes. » La section centrale (« Rituel de l’imprévoyance ») est composée de dix séquences. Une certaine alternance me semble avoir lieu entre des séquences un peu plus abstraites, où prédo­minent la nuit, l’insomnie, le réveil, la page où va s’inscrire le poème, et d’autres séquences très sensibles comme « Entrouvertures » dans laquelle chaque petit poème de sept vers fait surgir pour nous la pluie, un galet, les oiseaux, une planche pourrie, une flaque, des doigts qui effleurent, le feuil­lage, des vagues. Ainsi « Un chemin d’arbres » : « Aucun arbre n’est seul s’il s’appuie : contre un mur, là, dans nos rues étroites / comme au loin sur les crêtes [...]  » Ou une longue promenade sur les grèves et à la fois dans le pas­sé (« Sur la foi des sables »). Et encore « Le bienvenu », évocation belle et émouvante d’un enfant très vivant, très présent, et que l’on sent pourtant privé de beaucoup de nos possibilités habituelles. Plus elliptique, la section « À toi ce qui commence » rassemble des distiques comme « Poussières, pol­len, entrer d’un mot, / entrer en connivence. »
 La partie de méditation sur les poèmes évoque davantage le travail, l’art, la démaîtrise de la création, qu’elle n’indique une poétique au sens précis du terme. Cela a lieu sous forme de petits instantanés, non de grands développements, et c’est bien ain­si. Je retiens simplement ceci : contre une attention au simple jeu verbal fai­sant du poème un objet, il faut dire (en style liminaire indicateur d’un « transcender ») : « L’écriture, une école des rivages. Le poème n’en est pas un, qui a la prétention de se suffire. Il n’est vivant que s’il se porte et nous porte hors de lui. »

Plus loin dans l’inachevé
Arpa (04/01/2012), par Gérard Bocholier

 Le poète guette les « entrouvertures », parle « sur la foi des sables », affirme ma­gnifiquement encore une fois la solidarité profonde de la poésie et de l’existence humaine. « Aux vents les graines de l’érable, / le sens des paroles : la mort est furtive. »
 Comment ne pas faire nôtre cette exhortation de celui qui vient de recevoir le prix Jean Arp 2010 : « Que chacun de nos gestes, chacune de nos paroles soient pareils à cette branche du peuplier que j’aperçois en écartant les rideaux dans ce jour gris d’automne, qu’ils renoncent à prendre, qu’ils relient et qu’ils vibrent ! »

 

Plus loin dans l’inachevé
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

 J’ai déjà loué dans ce bulletin deux recueils publiés par Pierre Dhainaut : Entrées en échange (en 2006) et Levées d’empreinte (en 2009). En 2008 a paru sur cette œuvre déjà considérable et dont le climat a beaucoup varié une étude, celle de Sabine Dewulf, aux Éditions des Vanneaux. Le nouveau livre, Plus loin dans l’inachevé, comporte deux parties : les poèmes (« Une sorte de partition » réunissant sans organisation imposée des poèmes nés de circonstances de la vie quotidienne ou de collaborations amicales) et un « Journal de bord » (« Que cherchent à dire les poèmes » : des réflexions inscrites dans leurs marges).
 Six poèmes inauguraux (« Perpétuelle éphéméride ») disent la reprise du jour, de la vie, dans un passage de terres près de la mer, plein d’oiseaux. La parole poétique de Pierre Dhainaut est ici concrète, incarnée : « Elle aura cette chair d’un fruit / d’un caillou aussi bien qui s’ouvre / entre des mains ardentes. » La section centrale (« Rituel de l’imprévoyance ») est composée de dix séquences. Une certaine alternance me semble avoir lieu entre des séquences un peu plus abstraites, où prédominent la nuit, l’insomnie, le réveil, la page où va s’inscrire le poème, et d’autres séquences très sensibles comme « Entrouvertures » dans laquelle chaque petit poème de sept vers fait surgir pour nous la pluie, un galet, les oiseaux, une planche pourrie, une flaque, des doigts qui effleurent, le feuil-lage, des vagues. Ainsi « Un chemin d’arbres » : « Aucun arbre n’est seul s’il s’appuie : contre un mur, là, dans nos rues étroites / comme au loin sur les crêtes » Ou une longue promenade sur les grèves et à la fois dans le passé (« Sur la foi des sables »). Et encore « Le bienvenu », évocation belle et émouvante d’un enfant très vivant, très présent, et que l’on sent pourtant privé de beaucoup de nos possibilités habituelles. Plus elliptique, la section « À toi ce qui commence » rassemble des distiques comme « Poussières, pollen, entrer d’un mot, / entrer en connivence. »
 La partie de méditation sur les poèmes évoque davantage le travail, l’art, la démaîtrise de la création, qu’elle n’indique une poétique au sens précis du terme. Cela a lieu sous forme de petits instantanés, non de grands développements, et c’est bien ainsi. Je retiens simplement ceci : contre une attention au simple jeu verbal faisant du poème un objet, il faut dire (en style liminaire indicateur d’un « transcender ») : « L’écriture, une école des rivages. Le poème n’en est pas un, qui a la prétention de se suffire. Il n’est vivant que s’il se porte et nous porte hors de lui. »

PETITE ANTHOLOGIE

Introduction au large
(extraits)

Ce sont d’abord les voix qui se durcissent, le deuil, dit-on,
les phrases morcelées, ce sera aux regards ensuite
de ne plus être élargis par le vent. Mais l’épaule
innocente accepte aussitôt la fraîcheur
et nous avons foi malgré nous. Avril éphémère,
avril renaissant, nous y rejoignons dans la marche
sans distinguer entre averses, embellies,
cette parole où nous sommes ensemble :
elle vient de très loin comme un rameau de vigne vierge,
comme une marée de nuages, ce que nous voyons avec elle
depuis longtemps a débordé le mur.

 

*

Vols par saccades, cris secs sur fond de houle permanente,
chaque fois que nous arrivons plus puissants,
impatients, comme si les oiseaux n’avaient cette ardeur
que pour se heurter aux murs qu’ils sont les seuls à voir,
ils le font les premiers. Que cherchions-nous
à l’avant de nous-mêmes, puisque nul pas ne se délivre,
que le monde n’est pas un souffle dans le souffle,
ni le sol aussi blanc que l’air au-dessus des falaises ?
Oserions-nous enfin faire confiance
à la marche qui tombe, ce serait l’accomplir
sans savoir ce que signifie enfin.

Entrées en échanges
(extraits)

De ce qui vient du fond de l’oreille, tu n’es pas responsable, ni de ce qui vient de l’horizon, mais tu l’es, pleinement, de leur charnière, le poème.

Les mots ne nous laissent pas seuls, n’en reste-t-il que quelques-uns. Tant d’usages n’ont pas atténué cette urgence de les réunir dans un poème, on sait de moins en moins pourquoi, réunir simplement.

Ces bouts de phrases que nous emmenons dans le sommeil, qui semblent gratuits, incompréhensibles, souvent le poème du matin en découle, presque sans heurts, il ne les explique pas, il les éclaire.

Quel que soit le poème, exprimerait-il une plainte, il nous réintègre en ce flux, le mouvement qui nous empêche de nous appartenir.

Nous ignorons, bien sûr, ce que sera le tout : pourtant, dès que s’esquisse un poème, il nous convoque, et si une syllabe est de trop ou trop faible, nous le pressentons.

Chaque poème dessine sa trajectoire, il ne le fera qu’en se ramifiant.

Poème, ce texte qui s’ébauche, comment ne pas lui imposer un nom ? Mais tu en dirais plus, tu le contraindrais, au lieu de le laisser dire, de l’aider à naître, à se libérer de tout nom.

Pourquoi serions-nous les premiers ? Le poème en nous arrachant à l’orgueil réalise ce miracle, reprendre un geste immémorial, en faire un geste fondateur.


Levées d’empreintes
(extraits)

Et nous, il nous faudrait la terre
au lieu d’un lit, au lieu d’un plafond le vent
qui s’enivre, auquel on ne commande pas
de nuage en nuage… Nous ne verrions
que la distance encore, béante. à défaut des visages
dont les traits ont fini par se ternir,
toutes les voix affectueuses, nous espérions les surprendre
de nouveau, mêlées aux souffles
quand ils s’approfondissent, qu’ils se soulèvent
en ressemblant à des appels. Perdus, le son unique, 
le rythme unique où l’air, un instant, s’incarna.
Dans l’insomnie les mêmes mots demeurent
et la respiration, la silencieuse, sans guetter l’aube,
ainsi parlerons-nous au large.

*

C’est toujours autrefois qu’il neige,
le monde est toujours en accord, en gloire,
dans les années intimes. Tu leur étais loyal
en acceptant les images qui s’offrent
des crêtes, des dunes, tellement plus que des images :
on ne gravit aucun seuil pour le vaincre,
on en retire une conscience émerveillée.
Entre le lit et la fenêtre, vérifie-le quand tu hésites
à te lever, survient une aube fastueuse
comme si tombait la neige à nouveau, 
elle s’enrichira de ta peur de la perdre.