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Bo CARPELAN

(1926)

 Bo Carpelan est né à Helsinki en 1926. Il est le principal représentant littéraire de la minorité suédophone de Finlande, à laquelle appartenait aussi Edith Södergran.
 Après des études de littérature à l’université d’Helsinki, puis en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, il a commencé à travailler en 1946 comme bibliothécaire à la Bibliothèque de la ville d’Helsinki. Il y est demeuré jusqu’en 1980.
 Parmi ses nombreux romans, on citera les deux qui ont été traduits en français chez Gallimard : Axel (1989) et Le vent des origines (1993). Une large part de l’œuvre poétique a été traduite : par C. G. Bjurström et Lucie Albertini, puis par Pierre Grouix.
 Il a été distingué par le Prix Européen de Littérature en novembre 2006, Prix qui lui a été remis à Strasbourg dans le cadre des Rencontres Européennes de Littérature en mars 2007.
 Bo Carpelan est mort le 11 février 2011 à Espoo à l’âge de 84 ans. .

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le jour cède

Dehors

REVUE DE PRESSE

Bo Carpelan, Prix Européen de Littérature 2007
Dernières Nouvelles d’Alsace (03/10/2007), par Antoine Wicker

 C’est le Finlandais Bo Carpelan (reflets/dna du 11 mars 2006) qui se verra remettre, avec son traducteur français et nancéien Pierre Grouix (Arfuyen publie en édition bilingue Dehors, dernier recueil poétique de l’écrivain), le Prix européen de littérature.
 La voix la plus remarquable de la littérature suédophone de Finlande, et l’oeuvre déjà d’une vie, qui s’épanouit en poésie avant de céder aussi à la forme romanesque : Axel, où Carpelan dit son amour éperdu de la musique à travers le récit de l’amitié qui avait uni son grand-oncle Axel, violoniste et musicologue mais compositeur raté, et le lumineux et triomphant musicien Jean Sibelius. Ou Berg, qui évoque le retour, 55 ans plus tard, d’un enfant réfugié de guerre dans la maison où il avait été recueilli pendant que les bombes pleuvaient sur Helsinki.
 La maison poétique de Carpelan est ouverte aussi à l’art de la traduction, des classiques grecs, des russes Ossip Mandelstam et Marina Tsvetaïeva, comme d’écrivains suédophones et finnois - Le livre de Benjamin, qu’il publie en 1997, est le journal fictif d’un traducteur qui au terme d’une vie consacrée à la langue et à la pensée des autres est rattrapé soudain par sa propre existence. Oeuvre donc et vie, bel et bien, où affleurent la mémoire d’une enfance pauvre et difficile, une vive conscience du malheur intime et de l’injustice sociale.

Dehors
Exigence Littérature (21/03/2007), par Françoise Urban-Menninger

 Le Prix Européen de Littérature 2007 vient de couronner à Strasbourg le travail de soixante ans d’écriture de l’un de nos plus éminents écrivains d’Europe du Nord, Bo Carpelan. Lors de son discours de réception lu par la poétesse Tua Forsström, le poète a confié qu’il a découvert, dans les années cinquante, un livre au titre symptomatique "L’appareil photo du poète" et c’est bien avec l’oeil d’un photographe que Bo Carpelan écrit.
 Dans Dehors, "L’arbre est à nouveau un arbre", le poète cherche "la clarté dans le dicible" et semble avoir trouvé ce qu’il nomme "la simplicité". Car c’est avec son âme nue que Bo Carpelan nous interpelle dans le presque rien où il demande à chacun de "Rallier son propre silence, sa propre consolation et rien de plus".
 Pour toucher à l’infime et aller au plus nu de soi, Bo Carpelan a d’abord cherché ses réponses dans le silence. Aujourd’hui dans Dehors et en particulier dans l’essai intitulé Credo de novembre, Bo Carpelan parle pour lui-même et s’écoute à l’intérieur de ses pensées.
 Dans ce texte magnifiquement traduit par Pierre Grouix, Bo Carpelan nous dit : "Le destin de la vie se passe de mots". Et pourtant, à l’instar du poète, nous entrons avec lui dans la clarté d’un paysage intérieur au coeur ou dans le choeur même du poème qui chante le quotidien en nous faisant nous incliner vers l’ombre et nous tourner, dans le même temps, vers la lumière.

Dehors
Zazieweb (21/10/2007), par Sahkti

 Bo Carpelan, né en 1926 est le principal représentant de la littérature finlandaise en langue suédoise, filon singulièrement riche qu’illustra dans les années vingt une fabuleuse poétesse, Edith Södergran.
 Fait unique, cet écrivain maintes fois primé pour ses romans, mais aussi humble comme l’herbe, a reçu deux fois le prix Finlandia, équivalent finlandais du Goncourt, et celui du Conseil Nordique, Nobel à usage septentrional. Son chef-d’oeuvre en prose, Axel (1986), journal fictif de l’amitié qui lia le génie national Jean Sibelius et le grand-oncle de Carpelan, dédicataire de la Deuxième Symphonie, est l’une des grands oeuvres européennes consacrées à la musique.
 Mais l’arbre cache la forêt, et le roman la poésie : Carpelan est d’abord et avant tout poète. La poésie est sa « maison » profonde. Moins connue et diffusée en France, son oeuvre en vers couvre six décennies et brûle par l’exigence intense de sa quête de justesse, musicale là aussi. Les livres les plus frappants sont La Cour (1969), La Source (1973), Dans les pièces obscures, dans les claires (1976) et l’exceptionnel L’année, telle une feuille (1989), désormais traduits en français.
 Paru à Helsinki en 2003, Dehors est à ce jour le dix-neuvième recueil de poèmes. Ecrivant, comme ici, sous la dictée du jour, il se peut qu’un poète se cache dans ses vers, mais il cachera toujours peu de choses à son traducteur : à l’égal – et peut-être plus – d’un Lagerkvist ou d’un Tranströmer, Bo Carpelan est tout simplement le meilleur ouvrier des langues scandinaves, ce que la lyrique nordique peut aujourd’hui offrir de plus décisif, de plus haut à l’Europe des lettres. La beauté y est partout chez elle.
 (Texte de Pïerre Grouix)

 

Hommage à Bo Carpelan
Rencontres Européennes de Littérature (03/04/2006), par Gérard Pfister

 « Il s’agit de rendre le langage épais, d’en faire une chose vivante, lourde et pourtant légère, calme et pourtant active. » C’est en ces termes que Bo Carpelan, lors d’une conférence prononcée à Helsinki voici près de trente ans, définissait son entreprise d’écrivain. Bien loin de l’abstraction, bien loin de tout dogmatisme. Et à la fin de cette même intervention, Carpelan avait cette autre formule, qui le montre tout entier : « Il est indifférent de savoir sous quel aspect l’écrivain se présente : prophète ou clown, rêveur ou fou, photographe ou visionnaire. Ce qui importe, c’est qu’il ne fasse pas de compromis avec sa propre direction. Dès qu’un écrivain se demande : Que va-t-on penser de ce que j’écris ? il commence à sous-estimer à la fois son lecteur et son propre travail. »
 
Un écrivain du concret, un homme de probité. C’est ainsi que Carpelan apparaît à qui approche son œuvre pour la première fois. Un ton inimitable. Pas de littérature plus descriptive, plus sobre que la sienne, et chaque phrase cependant semble s’ouvrir sur d’insondables mystères. « La description, écrit-il, doit être en elle-même, par son intensité, un message suffisant : le reste est pamphlet, journalisme, sermon. » Et, soucieux plus que tout de la vérité de sa voix et de la liberté de son lecteur, il se méfie de céder à la prédication. Ce n’est qu’un paradoxe apparent qu’une œuvre d’une si grande exigence éthique et spirituelle s’interdise de parler au nom de quelque morale ou doctrine que ce soit. « La poésie que je préfère, aime-t-il à dire, est celle où la montagne redevient montagne, où l’eau est de nouveau de l’eau, où les arbres sont de nouveau des arbres. Une poésie claire, précise, reflet de la vie humaine, de la vie quotidienne de l’homme et de ses visions, mais aussi image de la nature qui l’entoure et le constitue. Une poésie individuelle et donc universelle, apparemment simple mais forte des bonheurs et des échecs de toute une vie. » Quelle poésie mieux que la sienne aurait pu plaire à notre cher Nathan Katz ?

 Carpelan a toujours considéré que la poésie était sa « vraie patrie », « sa maison, le plus intime de sa production et sa voix naturelle ». Mais une voix comme la sienne déborde très largement l’espace de tout genre littéraire, aussi vaste soit-il. Bo Carpelan est romancier, critique, dramaturge, traducteur, tout autant que poète. Et dans tous les genres qu’il pratique, sa voix est entre toutes reconnaissable.
 Carpelan a fait ses débuts littéraires avec deux livres de poésie : Comme une obscure chaleur, paru en 1946 et Toi, sombre survivante, paru l’année suivante. Deux ouvrages qu’il avoue lui être à présent « d’une lecture sinon pénible, du moins extrêmement étrangère, avec leurs images vagues et cet entassement de symboles, si caractéristique d’un écrivain débutant, eni¬vré de mots ». C’est en lisant Wallace Stevens, « ce poète du vécu verbalement exact et donc toujours mystérieux » comme il le définit, que Carpelan a « commencé à comprendre que les mots peuvent exprimer plus en symbolisant moins, en s’ouvrant avec la même évidence que la réalité qui s’ouvre autour de nous. »
 
Dès La fraîche journée, publié en 1951, il trouve enfin la clarté qu’il recherchait : « Le cœur ne correspond pas à ses limites / le poème pas à la réalité / la réalité pas au rêve de Dieu. /Quel est ce dialogue qui te transforme / sans que tu te transformes toi-même ? // Ne cherche pas dans l’herbe muette / cherche l’herbe muette. » Et dans les 73 Poèmes, parus en 1966, il donnera à cette découverte cette autre formulation, plus décisive encore, dans une forme et une scansion qui ne peuvent manquer d’évoquer, pour nous, celles d’un Guillevic : « Pas de toit. / Pas de murs. /Un plancher / minutieusement arpenté. » Ne pas regarder vers les hauteurs, ne pas regarder sur le côté, simplement savoir où l’on est, et s’y tenir lucidement, humblement, c’est le meilleur moyen que le texte acquière sa plus grande liberté et se déploie dans toutes les directions. En exergue des 73 poèmes figure une citation de Boris Pasternak : « L’énigme au-delà de la tombe peut-elle être résolue – je ne le sais pas. / La vie, comme le silence de l’automne est – précision. » (...)

 Dans son recueil de 1976, Dans les chambres obscures, dans les claires, Carpelan n’exprimait au fond rien de différent : « Le plus important n’est peut-être pas de réduire /mais d’exclure, par son choix, le fond diffus / De deux mots en faire trois plus importants. / Laisser les choses être ce qu’elles sont. » Le souci de la clarté et de l’exactitude – « exclure, par son choix, le fond diffus » – on retrouve bien là ce qui fait le mouvement même de toute l’œuvre de Carpelan, que ce soit dans le roman ou dans la poésie, une quête qui, au-delà d’une simple position esthétique, correspond réellement à un souci éthique. (...)
 « Peut-être vous souvenez-vous, déclarait Carpelan dans sa conférence d’Helsinki, quand vous étiez enfant, d’avoir écrit votre nom, puis votre adresse, votre arrondissement, votre pays, puis ‘‘Scandinavie’’, ‘‘Europe’’, ‘‘Terre’’, ‘‘Univers’’. Ce n’était peut-être pas simplement pour vous localiser géographiquement, mais pour vous trouver vous-même, pour approcher de votre chambre, juste à ce moment-là, en cet instant précis. En poésie l’instant est éternel et l’éternité dure un instant, le temps est un espace, tantôt immobile, tantôt actif, en expansion. Et si la poésie parvient à communiquer un sentiment de confiance, un instant de confiance, on a toujours gagné quelque chose dans un monde d’incertitude et de peur. » On aimait beaucoup naguère à se couvrir de l’étendard de la « poésie engagée ». La mode en est passée, mais Carpelan, qui, d’une enfance pauvre et difficile, a gardé une conscience très vive du malheur individuel et de l’injustice sociale, se garde bien de le récuser pour sa propre écriture, lui donnant toutefois un sens plus ouvert que celui qu’on lui donne habituellement : « Les baguettes verdoient rarement à l’ombre du tableau noir, remarque-t-il avec ironie ; en revanche, toute bonne poésie est engagée dans la cause de la vie et de l’homme. Je présente les souffrances du temps, de la société ou des classes sociales, sans proposer de solution toute faite. »
 
Tel est le sens profond de l’œuvre de Carpelan : un engagement au service de l’homme et de la terre, dans un scrupule permanent de justesse et de vérité : « Le poète, nous dit-il, doit savoir en quel lieu il se trouve, quelle est sa base, ce qu’est sa propre voix. Alors sa voix peut porter, et dans les directions les plus diverses. »


Instantanés de vie
Le Magazine Littéraire (05/01/2007), par Jean-Yves Masson

 C ’est à Carl-Gustav Bjurström et Lucie Albertini qu’on doit la découverte en France, dans les années 1970 et 1980, de Bo Carpelan. Né à Helsinki en 1926, il appartient à la minorité suédoise de Finlande ; cette situation n’ôte rien à son attachement à son pays, comme le prouve Axel, roman paru en 1986 (traduit chez Gallimard en 1990), qui est une « histoire intime » de la Finlande autant qu’un hommage au génie musical finlandais incarné par Sibe¬lius. Fruit de seize ans d’écriture, Axel a rendu Carpelan (auteur de huit autres romans, dont Le Vent des origines) célèbre dans le monde entier ; mais avant de devenir romancier (à partir de 1971), Carpelan a été et reste un poète dont l’oeuvre, aujourd’hui en cours de traduction dans son intégralité par Pierre Grouix, a connu une notable évolution, du resserrement extrême des débuts (1949) à l’expansion lyrique très maîtrisée de la maturité.
 C’est pour un recueil de poèmes, Dehors, écrit en 2003, qu’il vient de se voir décerner en mars dernier, à Strasbourg, le Prix Européen de Littérature. Dans le message de remerciement envoyé pour la remise du prix, il a notamment évoqué la parenté de son art avec la photographie ; et les poèmes de ce livre font penser, en effet, à des instantanés. Si Carpelan est profondément poète dans ses romans, il se fait aussi volontiers narrateur dans sa poésie : la plupart des poèmes de Dehors mettent en scène un personnage, surpris à un moment crucial de sa vie, mais au sein de la réalité la plus banale ; on pense à un condensé de nouvelle, à un chapitre de roman en raccourci.
 Le regard de Carpelan sur les êtres est un regard d’amour. La beauté tout intérieure de sa poésie est profondé¬ment liée à son humilité spirituelle, à son sens aigu du mystère d’autrui. Plus d’une fois, en écoutant « chanter » ces vers dans les superbes traductions de Pierre Grouix, on se surprend à songer au grand compositeur estonien Arvo Pärt, à son austérité sans sécheresse, à son extrême économie de moyens. Poète de « l’incantation quotidienne » (pour citer le Credo de novembre traduit à la fin du présent ouvrage), Bo Carpelan est assurément l’une des grandes voix européennes d’aujourd’hui.

Faire comprendre
Le Matricule des Anges (06/01/2007), par Marta Krol

  « Le vieil espoir est coriace, et il fait l’affaire. » Si cette phrase est loin de résumer le propre de l’écriture d’un homme de plus de 80 ans, elle la représente fidèlement, en sa compacité, sa clarté et son exacte sincérité. (...)
 En apparence, tout se joue dans les intérieurs familiers d’une cuisine ou d’une chambre, parmi meubles, objets et actions de tous les jours : vaisselle, faire son lit, attendre. Bref, « Rien dont faire grand cas ». Énième éloge du retrait dans une « vie intestinale » ? Eh non, car toujours y advient et bourgeonne un événement – ou son illusion ? – insolite et voulu. Curieuses assemblées autour de la lampe d’un insomniaque, « banlieues » intimes des êtres solitaires, arrivée d’une « puissance qu’(on) sentait toute proche », échappée nocturne parmi les ombres, vastitude d’un silence à vous « rendre fou, égaré ». Territoires de vies intérieures, ou de la vie tout court, où « quelque chose frotte pour percer ensuite ».
 Et on est touché autant que friand de ces énoncés de sagesse de fin de vie, dont la modestie épouse au plus près leur vérité. Non, il n’y aura point de grande « clôture de comptes ». Tout était déjà contenu, dans le « rêve éveillé », dans le « repos attentif », et dans le tourment mesuré à la capacité de nos jours.

Le jour cède
L’Indépendant (28/02/1989), par Charles Greiveldinger

 Dans cette merveilleuse collection des "Cahiers" dont la présentation déjà force le silence, Arfuyen, vient de publier Le jour cède de Bo Carpelan, traduit du suédois par Carl Gustaf Bjurström et Lucie Albertini.
 Un silence encore creusé par la poésie de Carpelan, qui nomme le soir et la nuit, l’homme, la femme, l’enfant et, alentour le jardin immobile, la guerre faisant rage au coeur de l’être, le vertige répété sous la morsure de la mort, le "tourment éternel de l’inquiétude" sous, forme de frémissement à la surface des choses, la douleur aiguë et soudaine au creux de la mémoire, l’étrangeté subite d’un élément pourtant de la vie de tous les jours, la dualité du réel voire sa défaillance, la solitude où surprend la peur, le vide tournoyant soudain s’étant sous l’apparence ouvert.
 Jusqu’à la "troisième naissance : le silence, arrière-cour le dimanche, irréelle, en attente, volute de fumée que personne n’a vue" ; cette mystérieuse pacification que l’écriture poétique peut avoir, par dépouillement, pouvoir de rendre à celui qui la pratique, l’"obscure merveille" du , poète Jean-Claude Renard.
 Bo Carpelan écrit : "Ne sais quel oiseau dans la fraîche broussaille du soir – un chant qui rappelle celui du merle mais avec plus d’allant, plus de nostalgie : écoute, j’ai plusieurs voix, toutes elles se fondent en une une voix qui s’élève comme le jour se lève, une voix qui baisse comme le soleil baisse, elle se confond avec les bois, les lueurs de la nuit : miroir de la baie, sombres rivages et un silence créé pour tous ces chants qui se fondent en un dans la fraîche broussaille, du soir" "Visse inte vilken fagel"...

Perles du Septentrion
La Wallonie (04/07/1989), par Marc Baronheid

 Commentant l’oeuvre de Haavikko avec une générosité toujours empreinte de clairvoyance, Carpelan est lui aussi un poète digne d’attention, ainsi que l’attestent les pages de Le jour cède. On goûtera d’autant mieux la poésie de Carpelan que l’écrivain l’assortit d’un commentaire théorique reflétant très précisément ses préoccupations esthétiques : "La poésie que je préfère est (...) une poésie clalre, précise, reflet de la vie humaine, de la vie quotidienne de l’homme et de ses visions, mais aussi image de la nature qui l’entoure et le reconstitue. Une poésie Individuelle et donc universelle, apparemment simple mais forte des bonheurs et des échecs de toute une vie."
 
La simplicité de Carpelan, c’est un réflexe d’ouverture commandé paradoxalement par un radicalisme à toute épreuve lequel transformant la vie en éternité et inversement, aboutit par la seule et fragile volonté du poète à ce que Klee appelait une "parabole de la création". Il est plaisant de retrouver dans les poèmes de Bo Carpelan cette tension lumineuse qui galvanise son art poétique.

LIENS

Wikipedia

Bibliomonde

PETITE ANTHOLOGIE

Dehors
traduit par Pierre Grouix
(extraits)


Restée seule, elle fit ses adieux au temps,
briqua lentement sa chambre qui donnait
sur un soleil d’arrière-cour puis s’étendit
lentement sur le lit. Le soleil entra par la fenêtre
et chauffa les pignons de son lit, ses pieds.
On aurait dit qu’elle avançait les yeux clos et savait
pourtant où menait le chemin et qui devait l’accueillir.

*

Au cours d’une vie, le silence peut être si vaste
qu’il franchit les frontières de la vie,
la menace, creuse comme une vrille
dans l’application au travail, sans mots.
Le silence simple entre ceux
qui se connaissent depuis longtemps
est suivi d’un autre silence, qu’on ne saurait
exprimer, qui rend purement et simplement
fou, égaré.

*

 (...) Voyais-je cet espace quand j’étais enfant ? Ou bien n’était-il qu’un été perpétuel ? « Quand nous cessons d’être des enfants, nous sommes déjà morts ». Le sommes-nous ? Le langage façonnant la réalité avec ses racines dans la magie : n’est-ce pas une part de cette enfance mais filtrée à travers le tamis de l’expérience ? Nous parlons d’« enfants de la nature ». Nous sommes nous-mêmes des gosses de la nature, rapetissés dans le futur, appauvris dans le langage. Le contact naturel avec les choses de chaque jour, pleines de sens dans le monde qui nous entoure, peut nous offrir un commencement, un fondement. Que disent ces choses muettes, usées, usées jusqu’à la corde ? Peut-être communiquent-elles moins qu’elles ne construisent : images, mots, sons. Le langage est le rythme de la vie, la croissance des saisons de manière sensuelle, tangible. Le chemin est long qui mène de la naïveté de l’enfance à la « simplicité » de l’expérience du poème. Les étés, les automnes ont fui, la solitude a changé comme les couleurs de l’arbre, le silence s’est approfondi :
 Aucun mot, aucun mot.
 La neige tombe.
 Et le vent semble souffler en arrière
 (Papago)

 Ainsi chante la vieille femme indienne dans le froid. Je suis assis tranquille, les bras croisés. Le poème est une image d’une femme au-dehors de la femme qui chante son chant. Le chant est posé sur le chant. Quand le vent en vient à souffler par hasard vers l’arrière, la vieille femme est projetée immobile vers sa mort. Il n’y a rien à rajouter : le destin de la vie se passe de mots. Pourtant la voix est encore là, la forme de la vieille femme, un silence, une saison. Je suis près d’une expérience lyrique originale, d’un lieu central pour celui qui parle, de quelque chose de « merveilleux et saint / même s’il a lieu tous les jours » (Pawnee), près du « jour qui file merveilleux parce qu’il ne revient jamais ».(...)