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Luc BOLTANSKI

(1940)


Luc Boltanski est né le 4 janvier 1940 à Paris.
Il a publié plusieurs ouvrages de sociologie parmi lesquels on citera les plus récents : L’Amour et la Justice comme compétences (Métailié, Paris, 1990), De la justification. Les économies de la grandeur, en collaboration avec Laurent Thévenot (Gallimard, Paris, 1991).
Il est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales.
Des textes de Luc Boltanski ont paru dans le numéro 4 de la revue L’Autre.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Poème

REVUE DE PRESSE

L’autre voix de Luc Boltanski
Le Monde (12/03/1993), par Patrick Kéchichian

 "A celui-ci le don dè parler en langues, à tel autre le don de les interpréter." Cette citation de saint Paul placée en épigraphe du livre de poèmes de Luc Boltanski semble contredire son contenu : les dix-huit poèmes – ou plutôt séquences d’un unique poème, conformément au singu¬lier du titre – sont suivis (sauf un) de leurs commentaires, rédigés par le poète lui-même. Cette contradiction, qui n’est pas fortuite, donne à réfléchir. Elle indique la tâche que s’est assignée l’auteur, en même temps qu’elle affirme son impossibilité.
 Mais elle suggère davantage. Par exemple, le refus, ou la difficulté, de concevoir le geste poétique comme exclusif de la volonté de comprendre, de s’expliquer, devant soi-même et devant le lecteur virtuel. Autre hypothèse : le clivage, dans la personnalité même de l’auteur, entre le poète et l’homme de savoir, apte et vif à l’analyse, y compris des émotions dont son poème est l’expression. Mais cette séparation elle-même est un artifice social ou psychologique. C’est l’unité de la personne qui importe, même si les « dons » se distribuent comme ils veulent, ou peuvent.
 Sociologue, auteur de plusieurs ouvrages savants (lire ci-dessus), Luc Boltanski écrit donc de la poésie, se livre à cette activité incertaine, difficile à identifier dans le langage de l’utilité, et encore plus dans celui de la science. Parfois, il se cache pour écrire des vers, comme on cache une trop forte émotion, ou encore des larmes...
 Simples, sans joliesse, pauvres d’images, presque maladroits, ces poèmes parlent des émotions qui affleurent à la conscience, submergent le coeur ; ils disent un souvenir d’enfance, décrivent une image poignante, font mémoire d’un visage, celui d’un proche, ceux, martyrisés, de Max Jacob, de Simone Weil ou d’Edith Stein. Ils expriment la pitié et la compassion qui est manière de pâtir, au plus intime de soi, de la souffrance aux multiples figures, celle qui affecte le coeur, celle qui habite le monde.
 La poésie n’a pas besoin d’étai pour la soutenir. Sa fragilité, son tremblement vrai, sa maladresse même suffisent à la faire être, à l’authentifier. Mais le commentaire que Luc Boltanski a écrit, moins en marge qu’à la suite de ses poèmes, n’est pas destiné à solidifier cette fragilité, à interrompre ce tremblement. Bien au contraire. Il les prolonge, parlant d’une autre voix – la même.

Luc Boltanski
Sources (02/01/1997), par Eric Brogniet

 Le présent volume réunit deux ensembles de textes. Les premiers, dans une forme versifiée, ont été écrits en 1989 et 1990 (parfois en plusieurs étapes) puis rassemblés, non dans l’ordre chronologique, mais selon un ordre correspondant aux préférences de l’auteur. Les textes de la deuxième partie en sont les commentaires et les notes est-il précisé dans une note en fin de volume où l’auteur nous donne à la fois connaissance de son tour de main et d’une série de lectures possibles des poèmes éclairés et complétés par des informations, des anecdotes, des balises biographiques, des références utiles à leur compréhension.
 Le thème des poèmes est annoncé dès le premier d’entre eux : L’herbe, qui parle de la Shoah, d’Auschwitz, du Carmel, du passage du temps qui annule toute vie. L’ensemble des autres textes, où foisonnent les références à l’Histoire comme à la vie personnelle de l’auteur et de ses proches développe et module en de multiples directions ces différents thèmes, en des poèmes fortement court-circuités, mais qui ne perdent pour autant jamais le fil de leur narration. Un souffle haché, dont témoignent par exemple les nombreux tirets émaillant les poèmes, une juxtaposition d’éléments référentiels qui ne prennent leur sens qu’en fonction des clés qu’en livrent, plus loin, les commentaires, tout cela concourt à une prise de distance autant qu’à une fusion avec la vie des personnages dont il est question dans ces textes. Personnages réels, personnages connus ou oubliés, personnages bibliques, proches et lointains eux aussi : la mort, le hasard, le temps, la distance une fois encore. Et ce n’est pas là la moindre magie de cette écriture que de nous restituer dans cet écart la réalité de ce qui fut.

PETITE ANTHOLOGIE

Poème
(extraits)

L’ herbe

Cinq années et l’herbe a cinq fois reverdi
Jaunie – coupée – verte à nouveau – rendue
Et les jardinières se sont agenouillées
S’inclinant vers le sol – baisant l’herbe
Bénissant son retour espéré

L’herbe est là – elle qui revient sans prières
L’herbe indifférente – l’herbe poussant sans honte
Là où la providence l’a accordée aux friches
Poussant préservée semant ses graines
Entre le mâchefer – les fers rouillés – l’essence 
Et tout ce qui de vous s’amassait en terril
Brins préservés près de leurs frères foulés
Restés en vie – choisis dans leur espèce
Sur le sol piétiné revenu à la terre
Maintenant sans traces – rendu à sa verdure

Et le retour de l’herbe fait mémoire des saisons
Fleurissaient-elles aussi dispensant leurs écarts ?
Ponctuant le temps de leur ronde calme – hors de l’histoire
S’accordaient-elles à vous comme elles se donnent à tous ?
(...)

*

Legs

J’étends les mains sur les miens
Mes proches – les vivants et les morts
Ceux qui reçoivent à ceux qui donnent
Qu’ils étendent à leur tour leurs bras
Et touchent ma main de leurs doigts

Je reçois ce qu’ils m’ont légué
Ce qui fut tiré sur une charrette
Amassé - mis sous scellés
Leurs biens familiers – leurs avoirs épars
Qu’ils se rassemblent en moi
Comme dans une tombe

J’accueille l’esprit de leurs dons
Je le fais mien
Je fais mienne la demeure pillée
Les choses égarées – les objets qui me cherchent
Je suis là – ils me trouveront vivant dans la place
Pour clore le deuil et fêter leur retour.