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Krzysztof Kamil BACZYNSKI

(1921 - 1944)


Figure légendaire de la littérature polonaise du XXe siècle, Krzysztof Kamil Baczynski est né en 1921.
Il appartient à la première génération née dans une Pologne libre, qui est aussi celle de Jean-Paul II.
Il est mort à 23 ans sur les barricades de l’Insurrection de Varsovie, le 4 août 1944. 
Pour comprendre ce phénomène étonnant et unique que fut Baczynski dans la poésie mondiale, il faut remonter au romantisme, période où l’art de ce pays, alors réduite à l’esclavage, connut son apogée : Mickiewicz, Slowacki, Norwid dans la littérature ; Frédéric Chopin dans la musique et, une génération plus tard, Joseph Conrad dans le roman.
Ces grands artistes, tous exilés en Occident, luttaient par leurs œuvres et annonçaient la catastrophe à venir. Quant à Baczynski, il dut affronter cette fin des temps, non seulement par et à travers son œuvre mais encore par son âme et son corps. Ayant choisi l’action, la lutte armée, déchiré dans sa conscience de soldat-chrétien, il est condamné à périr, mais dans l’honneur, debout.
Cette poésie est écrite avec du sang, le sang d’un jeune homme qui a fréquenté assidûment Rilke et Baudelaire, deux de ses poètes préférés. Ils ont plus d’une chose en commun – dont une commune passion de la transcendance, une extrême beauté et pureté de la langue.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Testament de feu

REVUE DE PRESSE

Testament de feu
Le Mensuel littéraire et poétique (09/01/2006), par Jacques Eladan

 La publication en édition bilingue du Testament de feu du poète polonais Krzysztof Kamil Baczynski, traduit par Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski avec la collaboration de François-Xavier Jaujard et Dominique Sila Kahn, va permettre aux lecteurs français de découvrir l’essentiel de l’oeuvre poétique de cet auteur majeur qui n’était connu, jusque-là en France, que par des extraits d’anthologies.
 Dans leur admirable préface, Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski rappellent que K. K. Baczynski, tombé à 23 ans sous les balles allemandes le 4 août 1944, lors de l’insurrection de Varsovie, appartenait comme Czeslaw Milosz et Bruno Schulz, au courant « catastrophique » qui a pressenti le désastre qui s’est abattu sur la Pologne, puis sur l’Europe en 1939. Le thème de la catastrophe est dominant dans Testament de feu, même dans les poèmes d’inspiration évangélique et amoureuse car le poète avait l’impression de vivre dans un monde : « où les incantations des hommes / conduisent Dieu enchaîné /sur la poitrine laiteuse de la terre /dans la faiblesse et la mort ». Ulcéré par l’impuissance de Dieu face aux forces destructrices des humains, le poète a développé à côté d’une foi chrétienne tragique, un scepticisme angoissé qui l’a mené à se demander si ce n’est pas « bel et bien Satan qui inventa le Christ / pour que chaque jour, vous puissiez tuer Dieu et tuer l’amour ».
 
K. K. Baczynski a pu néanmoins résister à la tentation du désespoir grâce à la croyance dans la résurrection par l’esprit et surtout à la foi dans l’amour qui lui a inspiré des poèmes vibrants pour sa femme Basia, morte enceinte trois semaines après son époux dans la même insurrection car : « aimer c’est créer ». Pour énoncer toutes ces visions, K.K. Baczynski a choisi une écriture fulgurante, tissée d’images et d’antithèses saisissantes : « plaies de feu » ou « larmes de fer », montrant ainsi, à l’instar des poètes antiques, qu’il savait tirer la beauté du désastre.

Testament de feu
Nouvelle Revue Française (06/01/2006), par Jacques Eladan

 Le lyrisme, c’est d’abord et toujours le chant. Depuis Baudelaire puis Pierre Reverdy et la poésie moderne d’émotion concentrée, il a tendu à devenir un des moyens privilégiés d’expression du tragique de l’homme. Mais le chant qui dilate les poitrines et fait résonner les cuivres de l’héroïsme n’a pas pour autant complètement disparu.
 Le lyrisme de Krzysztof Kamil Baczynski, mort à 23 ans en 1944 sur les barricades de l’insurrection de Varsovie, se place dans la grande lignée des romantiques polonais, que domine au XIXe siècle la haute figure de Juliusz Slowacki. Testament de feu, qui rassemble des poèmes de 1940 à 1944, traduits par Claude-Henry du Bord et Christophe Jezewski, nous place au coeur même d’une apocalypse vécue comme une des pestes les plus noires qu’ait connues l’histoire humaine.
  Nous sommes là, plantés sur une terre tragique.
 Le champ de bataille fume : décoction de souvenirs et de songes fracassés. 
 Avec des questions visqueuses et sanglantes, 
 nous enlevons les casques soudés à nos têtes.

 K.K. Baczynski apparaît comme « le chevalier » inspiré par une foi chrétienne et une ardeur patriotique indéfectibles, « un chevalier des montagnes oubliées – qui croit en la résurrection des corps ». Ses visions font songer à un Agrippa d’Aubigné dont les flammes baroques seraient soulevées par une grande tempête surréaliste.
 Les rêves sont forts comme la foi. 
 Aux portes - des colonnes de feu. 
 La nuit monte en incendies,
 résurrection et crime.

 Les interrogations sur les siècles à venir claquent comme des étendards, les cieux s’ouvrent, les plantes, les bêtes et les choses entrent dans « une monstrueuse métamorphose ». Le poète-héros (héraut) va pleurer « en étoiles, en larmes ».
 « Homme entre les hommes »
, il annonce le printemps de Pâques, comblé de bénédictions, bénissant à son tour « ce jour qui est amour ». La poésie de K.K. Baczynski plonge ainsi superbement la tragédie humaine du xxe siècle, avec son propre drame personnel, dans l’éternelle jeunesse divine.
 

Testament de feu
Cahiers Critiques de Poésie (10/01/2010), par Christian Travaux

  II est des poètes aveuglants, après qui voir ne se peut plus comme avant. Des poètes en sang, poings levés sur les barricades (et dont la voix aussi est poing). Baczynski est parmi ceux-là. Implanté sur la terre tragique de Pologne sous le joug nazi, lançant comme défi dans le ciel la poignée d’air de sa parole, il dit – dans ce choix : quatre proses, et deux lettres, trente-sept poèmes – sa peine, sa colère et sa foi, son amour pour sa femme Basia. Et sait les yeux qui vont s’éteindre, le sens de mourir et souffrir, les cortèges noirs des corps brûlés.
 Il donne dès lors aux visages, semblables à des cristaux brisés, pleinement sens et humanité, en changeant en tristes cerfs blancs nos paroles (comme il l’écrit), en poings les étoiles, le soleil, en poissons apeurés les nues, et en rivière rosé un couteau.
 Ainsi, mystique, chrétien, bouddhiste, ce Testament (brûlant) de feu bouleverse-t-il profondément, d’un poète mort à vingt-trois ans.

Testament de feu
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (04/01/2011), par Jean-Pierre Jossua

 Après plusieurs parutions en revue ou dans des anthologies, puis un premier recueil, voici une grande collection en volume des poèmes de Krzysztof Kamil Baczynski. Ce jeune homme, né en 1921, mort à vingt-trois ans sur les barricades de l’insurrection de Varsovie en août 1944, n’est pas seulement une figure emblématique, mais aussi un vrai poète qui a laissé un œuvre originale et riche. Un chrétien non conforme, doutant, angoissé, mais consciemment engagé, influencé par Mounier. Un poète marqué par la lecture assidue de Baudelaire et de Rilke, de Slowacki et de Norwid.
 Le présent choix de poèmes va de 1939 à 1942, et il est accompagné de quatre proses et de deux lettres à Basia, sa femme, qui mourut elle aussi, enceinte, trois semaines après lui, par suite de ses blessures. Un poète vigoureux, assurément, et l’on se dit en lisant ce recueil que nous n’avons que les balbutiements de ce qui semble promettre de devenir une œuvre de grande envergure. Une œuvre dans laquelle la préoccupation religieuse, tellement manifeste, pourrait demeurer vivante, alors que l’aspect épique voire apocalyptique, qui nous parle moins – mais ne se comprend que trop bien dans ce contexte –, pourrait s’apaiser.
 Est-ce que la lecture des poèmes de juin 1942 à 1944 dans le recueil naguère publié en Belgique confirme déjà ces vues ? Encore tourmentés, noirs (« l’horreur passera en nous quand passera la vie »), remplis de visions des cieux, d’anges et de démons, mais plus maîtrisés, marqués par un accent personnel qui s’affirme, la plupart de ces poèmes à partir d’ « Encore l’automne » (septembre 1942) font plus que de promettre : on découvre là une œuvre poétique exceptionnelle, qui est aussi un chant d’amour pour Basia, un cri vers Dieu (sous le signe à la fois de l’Homme de douleurs et du Juge de l’Apocalypse) et une tremblante espérance.

PETITE ANTHOLOGIE

Testament de feu
traduit par Christophe Jezewski et Claude-Henry du Bord
(extraits)


Miserere

Nous sommes-là, plantés sur une terre tragique.
Le champ de bataille fume : décoction de souvenirs et de songes fracassés.
Avec des questions visqueuses et sanglantes,
nous enlevons les casques soudés à nos têtes.
Nos têtes – roses rouges – nous les attacherons aux cimiers des générations.
Je vois : le temps envahi des panaches de fumée,
Je vois le temps : acropole couverte d’herbes, forêt vierge.
Hâte-toi, dernier Caïn, jette-toi sur le dernier Abel,
étrangle-le !

2
Au retour des funérailles du dernier homme,
je lance comme défi
cette poignée d’air – l’alouette – dans le ciel
et je laisse tomber la terre comme tombe une larme sur l’univers.
   Printemps 1940


Monde rêvé

Triste, triste est l’homme endormi dans les événements,
événements vrais.
Comme dessiner un cercle sur le sable,
comme poser des vitres dans l’ombre des chênes,
dans de vrais châteaux de couleur.

 

Tu te souviens, comme ça – sans y penser –
des forteresses enfantines de sable.
Facile de croire : tu vis là-bas
et maintenant, tu ne fais que rêver,
un songe éblouissant de foudres, de mal, d’éclat.

C’est si bien,
même si une vingtaine d’années se sont écoulées,
si bien de ne plus croire aux fleuves de feu, aux hommes emportés
par le vent,
et sombrer jusqu’aux bords du regard dans la réalité.

Mais je me réveillerai, je me réveillerai.
   Février 1941


Pâques

Encore un instant et la voûte fera éclater le ciel,
c’est comme une poitrine dans les montagnes qui grandit sans cesse,
porte le torrent blanc, lancé comme le feu du plafond
– rayon et voix du soleil,
en lui, les colombes tournoient, marquent les traces de leur vol
et telle la poussière dans une lumière douce se changent en or.(...)

Ce temps, comment changera-t-il en un instant d’horreur ?
Accordant un sens aux débris humains, aux visages
qui, dans la faim, ressemblent à des cristaux brisés qui pleurent,
et portent avec panache un manteau de garde,
appellent les larmes – cristal et le sang – rosée,
ils lèveront encore le bras, nommeront les églises,
bien qu’elles leur semblent à demi bâtis avec des roses,
à demi avec des croix. Ô pays ! je connais
de toi trop d’yeux qui s’éteindront un jour
avant qu’on y reconnaisse un feu,
que la poussière les taraude dans la tombe,
je connais trop de temples qui s’écrouleront
avant même que la sainteté les honore comme la couronne les rois.
Ô pays ! je suis la douleur de ta douleur
et le sang de ton sang blanc – froment des champs,
et de ce sang pourpre dans ta langue.(...)

Celui qui est simplement homme, qui souffrait sur cette terre,
sera rivé à sa mort et à l’éveil de cette glèbe
et, bien qu’il y mourût, comme un misérable – il réveillera
après la souffrance et dans l’insurrection, la naissance des hommes,
il croîtra tel l’un d’eux, et pardonnera au sang
car il connaît le sens de mourir et de souffrir.
Que soit sanctifié, dans la lumière, la poussière qui tournoie,
que soit sanctifié ce jour qui est amour,
ce jour qui portait à travers les cercueils, à travers les gestes,
la mise au tombeau du corps, la résurrection par l’esprit.
 Mars 1942