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Jean Hans ARP

(1886 - 1966)

 Jean Hans Arp est né en 1886 à Strasbourg, en Alsace annexée, d’une mère française et d’un père d’origine allemande. Le double prénom de Jean et Hans qu’il aime à se donner illustre sa double appartenance. Il parle français avec ses parents et allemand à l’école. Mais surtout, en famille comme avec ses camarades, il utilise le dialecte alsacien.
 Exclusivement occupé par la passion du dessin, Arp fait des études médiocres. En désespoir de cause, ses parents le confient au strasbourgeois Georges Ritleng, pour qu’il guide ses débuts de peintre. Dès 1903 paraissent en revue deux premières œuvres : une gravure accompagnée d’un poème écrit en dialecte strasbourgeois. Après des études à l’Académie de Weimar, il suit à Paris les cours de l’Académie Julian.
 A 24 ans, Jean Arp se met à voyager : il rencontre Kandinski, Delaunay, Ernst, Modigliani, Picasso, Jacob, Apollinaire. Lorsque éclate la guerre, il part s’installer à Zurich où il expose ses premiers collages et fait la connaissance de Sophie Taeuber, qu’il épousera en 1922.
 En février 1916, Arp, Tzara, Hülsenbeck et Hugo Ball fondent le mouvement Dada. A la fin de la guerre Arp et Tzara portent le dadaïsme à Paris et entrent en contact avec la revue Littérature, dirigée par Aragon, Breton et Soupault.
 De 1926 à 1928, Arp et sa femme travaillent avec Theo van Doesburg à l’aménagement de l’Aubette à Strasbourg. Les expositions consacrées aux sculptures de Jean Arp se multiplient en Europe et aux Etats-Unis. En 1940, Arp et sa femme se réfugient à Grasse, puis, en 1942, quittent la France pour la Suisse. C’est là que, l’année suivante, Sophie Taeuber trouve la mort. 1963 : Grand Prix National des Arts en France. 1965 : Prix Goethe de l’Université de Hambourg., 1966 : restauration d’une église à Oberwill en Suisse (autel, fonds baptismaux, bénitier ).
 Jean Hans Arp meurt à Bâle le 7 juin 1966.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Logbuch

Sable de lune

La Grande Fête sans fin

REVUE DE PRESSE

Mues de rêves
Le Matricule des Anges (06/01/2005), par Richard Blin

 Jean Hans Arp vivait la tête dans les étoiles. Éminent animateur de l’aventure dada, il écrivait une poésie gorgée de lune, extravagante, et débordante d’humour noir.
 Inventeur de formes, peintre, poète, sculpteur, Jean Hans Arp -– né en 1886 à Strasbourg (alors sous domination allemande) et mort à Bâle en 1966 – n’a pas la notoriété qu’il mérite.
 Depuis la somme des Jours effeuillés (Gallimard, 1966),rien ne nous a été donné à lire. C’est dire tout l’intérêt que présente Sable de lune regroupant des poèmes écrits dans les années 1957-1960. Celui qui déclara que, si par impossible, il devait choisir entre son oeuvre plastique et la poésie, il choisirait « d’écrire des poèmes », a publié son premier poème à 1 7 ans, et avait 24 ans lors de sa première exposition. Réfugié en Suisse pendant la guerre 14-18, il fonde le mouvement Dada avec Tristan Tzara, Hugo Ball, Richard Hülsenbeck et Marcel Janco. (...) C’est Arp qui, avec Tzara, exportera le virus dadaïste à Paris, où il participa, en 1925, aux côtés de Chirico, Ernst, Masson, Miro et Picasso à la première exposition du groupe surréaliste.(…) 
 La précision des formes, l’audace, l’humour, la fantaisie, le rôle accorde au hasard président à l’élaboration de l’œuvre plastique comme de l’œuvre poétique. D’étranges concordances, et même tout un jeu d’échos, les relient l’une à l’autre, mais au poète des lignes et des formes qu’est le plasticien, se surajoute l’insatiable rêveur quand Arp écrit. D’où une poésie faisant droit à l’étrangeté, s’affranchissant de tous les impératifs rationnels et accueillant ce qui n’a pas de place légitime dans notre monde.
 Brisant les frontières qui figent et séparent, reniant les fausses raisons de vivre, Arp qui s’avoue « rêveur lunaire », laisse venir à lui l’incréé de la création. Irruption de formes qui ont la fluidité – la plasticité – de l’univers archaïque, incessantes métamorphoses, hybridation, végétalisation, ses poèmes prolongent, à leur façon, l’écriture du monde, en proposent une histoire non-naturelle.
 Un univers qui a la fraîcheur éblouie des commencements, qui est une façon de s’émerveiller du vivant en acquiesçant aux images saugrenues d’un monde ou les règnes se croisent, où les étoiles se promènent parmi nous. Un univers onirique où les « nuages se démaquillent », où « une rose chantante »  peut sortir d’un « œuf de lune », où l’on paie « avec de l’or d’aurore », où l’on croise « des jets d’eau sur échasses » ou bien des hommes « dont les jambes / deviennent de plus en plus longues / de plus en plus
molles »
. (...)
 Un univers poétique traversé de mirages mais rendant tout son éclat à une réalité désenchantée. Y pénétrer, c’est parcourir un drôle de jardin des délices vivant au rythme des constellations, des germinations, des battements d’ailes du songe. Hors du temps humain, hors du temps social, immense récréation mariant le plaisir à la spontanéité, comme
le poème phonétique (« glububu glubebi ro roti / dulback dulback / gri ro ro gri gloda si si dulback dulback ») à l’écriture automatique. (...)
 Des poèmes où le bruissement joyeux des machines du rêve masque mal l’ivresse d’une certaine dérision. « L’humour / c’est l’eau de l’au-delà / mêlée au vin d’ici-bas ».

Sable de lune
Bulletin Critique du Livre Français (06/01/2005)

 On connaît essentiellement Hans Arp pour ses sculptures et son travail majeur de plasticien. Pourtant, il est avant tout un homme de langage. En effet, né à Strasbourg en 1886, il est de nationalité allemande (à cette époque, l’Alsace « orpheline de la France » fait partie du Reich wilhelmien), mais parle couramment le français (une partie de sa famille est de l’autre côté du Rhin) et l’alsacien. Il commence à écrire des poèmes dans les trois langues, avant de trouver son propre langage, pictural et plastique, qui fait de lui un artiste reconnu mondialement. Pourtant, il confie à son journal que, s’il avait à choisir, il préférerait renoncer à ce dernier et écrire des poèmes jusqu’à la fin de ses jours.
 Sable de lune est le premier volume d’une anthologie bilingue de poèmes allemands, choisis et traduits par Aimée Bleikasten, témoignant du grand amour, un amour de poète et d’artiste, que H. Arp entretient avec la langue et la création. Cet amour croît, se développe au fil des expériences – le surréalisme en Alsace, Dada à Zurich : il publie des poèmes en français dans des revues surréalistes, et André Breton inclut certains de ses poèmes dans l’Anthologie de l’humour noir. H. Arp ne cessera jamais de publier : à sa mort, en 1966, sa production poétique occupe un épais volume, intitulé Jours effeuillés.
 De cette vaste oeuvre, quelques traits jaillissent, que l’on retrouve ici : la nostalgie d’un monde dévasté par les guerres et perdu à jamais ; la présence, toute surréaliste, du rêve et de la fantaisie, qui, chez H. Arp, deviennent un réel refuge préservant la précarité des émotions et des souvenirs ; les jeux de langage d’influence dadaïste (voir les poèmes te gri ro ro et klum bum bussine). À travers les pages de cette belle anthologie se dessine le portrait d’un homme multiple, hanté par la mort et déchiré par les contradictions, mais qui parvient en maître à dépasser ses angoisses et ses insuffisances, dans une grande méditation à la fois ludique et critique. L’artiste donne de la voix à un lyrisme timide et empreint de simplicité, au milieu duquel vient sourdre la malice discrète d’un homme dont le questionnement sur le monde et sur l’homme a pris les formes les plus changeantes au fil de sa carrière.

Logbuch : le rêve brisé
Dernières Nouvelles d’Alsace (05/05/1984), par Igor

 Qui suis-je ?
 Suis-je un hideux lambeau
 Du sabbat sanglant des mères-patries ? 
 Suis-je un lambeau de figure défigurée 
 D’outre tonitruante dégonflée 
 D’épave dépavoisée ?

Et plus loin...
 Mon coeur fleurit 
 Dit le coeur 
 Cendre cendre 
 Répond le vide 
 Mon ciel flambe 
 Dit le coeur 
 Cendre cendre 
 Répond le vide

 C’est un Arp inattendu, déconcertant qui surgit dans son Logbuch des Traumkapitäns (Livre de bord du capitaine des rêves) publié à Zürich en 1965. Un an avant le décès d’Arp. Mort déjà le rêveur funambulesque, le fabuleux manieur et inventeur d’images et de mots, qui parcourait l’univers de la poésie armé d’une imagination dévastatrice et d’un humour à nul autre ? L’homme qui embrassait le monde d’un rire, l’amoureux impénitent de la vie qui s’était révélé comme l’étoile la plus rayonnante du surréalisme (et aussi du dadaïsme), avait-il déjà fermé la porte sur lui ? Ne restait-il à Arp qu’à effeuiller des nuits glaciales, après ces Jours effeuillés (Gallimard) qui ont constitué la plus belle approche de sa nature exceptionnelle pour les lecteurs français ?
 C’est un autre Arp que nous découvrons dans Logbuch où Arfuyen, dans sa collection bilingue Alsace (*), rassemble – dans une traduction d’Aimée Bleikasten – une partie du recueil originel, complété du cycle de poèmes Krambol. Un Arp désenchanté, désillusionné, d’une lucidité désespérée, las (« Pour l’heure, je suis plutôt las las las, longuement j’aimerais tomber en éternel sommeil »). Pour Arp, c’est l’heure du bilan et au bout du bilan, il y a le rêve brisé. Brisé par un monde que le poète ne reconnaît plus, un monde glacé, sans chaleur, sans vie, un monde où la poésie, la fantaisie, le rêve n’ont plus de place.
 Certes la virtuosité verbale surgit encore (en d’étonnantes allitérations et assonances), le poète tente encore de relancer la machine : « A bas l’âme surcollective, le surmoi surtoi surnous robotique. A bas les sursinges progressistes ! » Ou encore : « Il nous faut encore des Guillaume Tell, au bras d’Eves énormes », mais le coeur n’y est plus, de la flamme ne restent que les tisons et le poète semble dire « A quoi bon... ». Tout juste a-t-il encore la force de dire son dégoût d’un monde qu’il rejette, de lancer un dernier cri (« Astres à jamais resplendissants »), mais la réalité a tôt fait de le rappeler à l’ordre dans « L’enfant d’un point » : « Est-ce que vraiment je ne ressemble à rien ».

*Il est essentiel de souligner que c’est un poète alsacien vivant à Paris, Gérard Pfister, qui est à l’origine d’Arfuyen-Alsace, grâce à qui on a déjà pu réentendre la voix d’Ernst Stadler.

PETITE ANTHOLOGIE

Sable de lune
traduit par Aimée Bleikasten
(extraits)



Où sont les rêves ?
Sur les bateaux de cristal.
Où sont les bateaux de cristal ?
Dans le pays des violettes d’antan.
Où est le pays des violettes d’antan ?
Dans le cœur des rêveurs.

Avec un nez de craie

Sans relâche
ils mangeaient des baies pensantes.
Ils mangeaient
jusqu’à devenir
des éponges grises
avec un nez de craie
jusqu’à ressembler
à s’y méprendre
à la mort pensante.

Sable de lune

Une lune ivre de rêves
berce un rêveur ivre de lune
qui se demande :
Suis-je une lune ivre de rêves,
que bercent des aubes odorantes ?
Suis-je une lune ivre de rêves
qui se mire dans les yeux
d’un rêveur ivre de lune ?

Un rêveur ivre de lune
berce une lune ivre de rêves
qui se demande :
Suis-je un rêveur ivre de lune
que bercent des aubes odorantes ?
Suis-je un rêveur ivre de lune
qui se mire dans les yeux
d’une lune ivre de rêves ?

*

. . . car à quoi servent les garde-fous
quand des lunes et leurs rêves
ivres de bonheur
veulent se précipiter
la tête la première
dans la fleur infinie du rêve.
.